‹ Principe d'une théorie mathématique de l'échangeChapitre 12 sur 109 · L. WALRAS · texte numérisé non relu

L. WALRAS

prix des produits et sur la seconde la détermination des prix des services producteurs. Il est certain, comme les économistes l’ont reconnu, et comme, on voudra bien le croire, cela ne m’a pas échappé non plus complètement : à moi-même, qu’à un certain état normal et idéal, le prix de vente des marchandises est égal à leur prix de revient.

A cet état, qui est l’état d’équilibre de l’échange et de la production, une bouteille de vin qui se vend 5 fr. a coûté à produire 2 fr. de fermages, 2 fr. de salaires et 1 fr. d’intérêts. Reste à savoir si c’est parce qu’on a payé 2 fr. de fermages, 2 fr. de salaires et 1 fr. d’intérêts que cette bouteille de vin se vend 5 fr., ou si ce ne serait pas plutôt parce que cette bouteille de vin se vend 5 fr. qu’on paie 2 fr. de fermages, 2 fr. de salaires et 1 fr. d’intérêts. Reste à savoir, en un mot, si c’est, comme on le dit, le prix des services producteurs qui détermine le prix des produits, ou si ce ne serait pas plutôt le prix des produits, déterminé, comme nous l’avons vu, en vertu de la loi de l’offre et de la demande, qui détermine le prix des services producteurs en vertu de la loi des frais de production ou du prix de revient. C’est ce que nous allons examiner.

Les services producteurs sont au nombre de trois. Lorsqu’ils en font l’énumération, les auteurs disent le plus souvent : la terre, le travail et le capital. Mais ces énonciations ne sont pas assez rigoureuses pour servir de base à des déductions rationnelles. Le travail est le service des facultés personnelles ou des personnes ; il faut donc ranger à côté de lui non la terre et le capital, mais le service des terres sous le nom de rente et le service des capitaux sous le nom de profit. Comme je prends ces termes dans une acception non pas précisément autre, mais un peu plus

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39 1 BULL. ÉQUATioNS bË LA.' PRODUCTION SEP. 33 limitée qu’on ne le fait d’ordinaire, je dois insister. J’appelle, comme le fait mon père dans sa Théorie de la richesse sociale, capital en général toute espèce de la richesse sociale qui ne se consomme point ou qui ne se consomme qu’à la longue, toute utilité limitée en quantité qui survit au premier usage qu’on en fait, en un mot qui sert plus d’une fois : une maison, un meuble; et j’appelle revenu toute espèce de la richesse sociale qui se consomme immédiatement, toute chose rare qui ne subsiste plus après le premier service qu’elle rend, bref, qui ne sert qu’une fois : du pain, de la viande. Les matières premières de l’agriculture et de l’industrie : semences, matières textiles, etc., sont, en tant que matières premières, des revenus et non des capitaux; au contraire, les bâtiments, les machines sont des capitaux et non des revenus. J’ajoute que si certaines espèces de la richesse sociale sont naturellement des capitaux, et certaines autres naturellement des revenus, il y en a aussi, en grand nombre, qui sont ou des capitaux ou des revenus selon l’usage auquel on les emploie ou le service qu’on leur demande. Tels sont les animaux, qui sont des capitaux lorsqu'ils travaillent ou qu’ils donnent du lait ou des œufs et qui sont des revenus lorsqu’on les tue pour s’en nourrir. Toujours est-il que, soit par nature, soit par destination, toute utilité limitée en quantité, toute chose rare, ou sert plus d’une fois ou ne sert qu’une fois, et qu’elle est, .en conséquence, ou un capital ou un revenu. Les terres, les personnes et les capitaux proprement dits sont des capitaux ; le service des terres ou la rente, le service des personnes ou le travail, le service des capitaux proprement dits ou le profit sont des revenus. Il faut donc, pour être exact et précis, reconnaître, comme services producteurs, trois sortes de capitaux et de

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revenus, les capitaux et revenus' fonciers, personnels elmo-, | biliers : les terres et la rente, les personnes et le travail, les | capitaux proprement dits et le profit. Ainsi rectifiées, lesdé- j nominations courantes peuvent être admises. Elles sont 1 alors fondées sur la nature des choses. Les terres sont M des capitaux impérissables ; les facultés personnelles sont || des capitaux intransmissibles ; les capitaux proprement J dits sont des capitaux artificiels ; et ces cai actères ont | une importance économique qui non-seulement explique | mais justifie la distinction. Ainsi, la circonstance que les I terres ne se consomment ni ne se détruisent fait que le J| prix de leur revenu ne comprend pas de prime d’amortis- i sement ni d’assurance. Celle que les capitaux proprement j dits sont des produits de l’industrie fait que leur prix de 1 vente concorde avec leur prix de revient, etc.

Cela dit, nous avons à rechercher pourquoi et comment 1 il se fait, dans une société économique soumise au régime 1 de la libre concurrence, qu’il y a pour le service des i terres ou pour la rente, pour le service des facultés per- j sonnelles ou pour le travail, pour le service des capitaux | proprement dits ou pour le profit, des prix courants qui , sont des quantités mathématiques; nous avons cà propre- J ment parler à formuler le. système d’équations dont lés a* fermages, les salaires et les intérêts sont les racines. 1 L’importance de cette étude n’apparaît-elle pas suffisamment si l’on songe qu’en économie politique il y a actuellement cinq ou six théories de la rente, ce qui revient exactement à dire qu’il n’y a pas de théorie de la rente, j pas plus qu’il n’y a, du reste, de théories du salaire ou de 1 l’intérêt?

De même qu’en abordant le problème de la détermination mathématique du prix des produits, nous avons dû définir avec précision le mécanisme de la libre concurrence en matière d’échange, de même, en abordant le problème de la détermination mathématique du prix des services producteurs, il nous faut interroger soigneusement les faits et l’expérience pour leur demander la notion exacte du mécanisme de la libre concurrence en matière de production. Or si, pour les besoins de cette analyse, nous supposons arrêté pour un instant le fonctionnement de la production économique dans un pays donné, nous pouvons classer sous les 13 chefs ci-après les capitaux et revenus composant, dans ce pays, l’ensemble de la richesse sociale.

. Nous avons, en fait de capitaux, les suivants :

1°, 2° et 3°. Capitaux fonciers, personnels et mobiliers productifs d’un revenu directement consommé soit par les détenteurs des capitaux eux-mêmes, soit par les acquéreurs de ce revenu, soit par les individus, soit par la communauté ou l’Etat. Ainsi : parcs et jardins, sol supportant des maisons d’habitation, rues, routes, places ; gens oisifs, domestiques ; maisons d’habitation, meubles, vêtements.

4°, 5° et 6°. Capitaux fonciers, personnels et mobiliers productifs d’un revenu à transformer en produits par l’agriculture, l’industrie ou le commerce. Ainsi : terres de rapport, sol supportant des bâtiments d’exploitation, des usines, des magasins ; travailleurs salariés ; bâtiments d’exploitation, usines, magasins, machines, instruments, outils.

7° Capitaux mobiliers neufs momentanément improductifs de revenu, en vente chez les producteurs à titre de produits.

Nous avons, en fait de revenus, les suivants :

8° Approvisionnement de revenus consistant en objets de consommation chez les consommateurs. Ainsi : pain, viande, vin, bois à brûler.

9° Approvisionnement de revenus consistant en matières premières chez les producteurs. Ainsi : engrais, semencesj métaux, bois à ouvrer, textiles, tissus à confectionner.

10° Revenus neufs consistant en objets de consommation et matières premières en vente chez les producteurs à titre de produits.

Nous avons enfin pour la monnaie :

11°, 12° et 13°. Monnaie de circulation chez les consommateurs, de circulation chez les producteurs, d’épargne.

Nous avons supposé le fonctionnement de la production économique arrêté pour un instant. Supposons-le remis en marche.

Parmi les articles classés sous les 6 premiers chefs, les terres, qui sont impérissables, ne se consommeront ni ne se détruiront ; les hommes mourront et naîtront par le mouvement de la population, en dehors du mouvement de la production agricole, industrielle et commerciale; les capitaux proprement dits, qui sont consommables à la longue et destructibles par accident, s’useront ou disparaîtront, mais seront remplacés par des capitaux proprement dits neufs classés sous le 7 e chef. Ainsi, la quantité de ces derniers diminuera par ce fait, mais sera rétablie par la production. On pourrait, à la rigueur, pour simplifier les données du problème, et sauf à y revenir plus ■

37 SEFh ÊQÜATIÔNS DE LA PRODUCTION BULL. 401 tard, faire abstraction de ce 7 e chef en supposant que les capitaux mobiliers neufs passent aussitôt produits sous les 3 e et 6 e chefs.

Les articles classés sous les 8 e et 9 e chefs, objets de consommation et matières premières, qui sont des revenus immédiatement consommables, seront consommés, mais seront remplacés par des revenus neufs classés sous le 10 e chef. Ainsi la quantité de ces derniers diminuera aussi par ce fait, mais sera rétablie par la production. On pourrait encore faire abstraction de ce 10 e chef, en supposant que les revenus neufs passent aussitôt produits sous les 8 e et 9 e chefs. On pourrait même faire abstraction de ces 8 e et 9 e chefs eux-mêmes, en supposant que les objets de consommation et les matières premières sont consommés aussitôt que produits, sans approvisionnement préalable.

La monnaie interviendra dans les échanges. A chaque instant, une partie de la monnaie de circulation sera absorbée par l’épargne et une partie de la monnaie d’épargne sera rejetée dans la circulation par le crédit. Si l’on fait abstraction du fait de l’épargne, on peut faire abstraction de la monnaie d’épargne. Nous verrons tout à l’heure qu’on peut faire également abstraction de la monnaie de circulation.

En résumé, il se consomme des capitaux proprement dits à la longue et des objets de consommation et matières premières immédiatement, les uns et les autres immédiatement reproduits par l’association des capitaux fonciers, personnels et mobiliers classés sous les 4 e , 5 e et 6 e chefs. C’est cette association qui demande à présent à être bien définie; mais la distinction du capital et du revenu, donnée dans le paragraphe précédent, et qui nous a déjà

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permis de classer les éléments de la production, va nous permettre, en outre, d’en résumer le mécanisme. En effet, ^ le revenu! par cela seul qu’il ne subsiste plus après le premier service qu’il rend, ne peut que se vendre ou se;| donner. Le capital, au contraire, par cela seul qu’il survit ; au premier usage qu’on en fait, peut se louer soit à titre onéreux, soit à titre gratuit. Et qu’est-ce que la location ^ du capital? C’est Xaliénation dît revenu de ce capital. Eh * bien, c’est par la location à titre onéreux que les capitaux fonciers, personnels et mobiliers classés sous les 4 e , 5 e et 6 e chefs s’associent pour produire.

Appelons propriétaire foncier le détenteui des terres quel qu’il soit, travailleur le détenteur des facultés person- i nelles, capitaliste le détenteur des capitaux proprement dits. Et maintenant, appelons entrepreneur un quatrième personnage, entièrement distinct des précédents, et dont le rôle propre est de prendre à bail la terre du propriétaire foncier, les facultés personnelles du travailleur et le capital du capitaliste, et d’associer, dans l’agriculture, 1 industrie ou le commerce, les trois services producteurs. Il est bien certain que, dans la réalité des choses, un même individu peut cumuler deux ou trois des rôles ci-dessus définis, ou même les cumuler tous les quatre ; mais il l’est aussi qu’il remplit alors deux, trois ou quatre rôles distincts. Au point de vue scientifique, nous devons donc distinguer ces rôles et éviter soit l’erreur des économistes anglais qui confondent l’entrepreneur et le capitaliste, soit celle d’un certain nombre d’économistes français qui font de l’entrepreneur un travailleur en le considérant comme spécialement chargé du travail de la direction de l’entreprise.

Comme conséquence de cette première conception du

39 SÉP. - ÉQUATIONS DE LA PRODUCTION BULL. 403 rôle de l’entrepreneur, il nous faut concevoir deux marchés distincts. L’un est le marché des services producteurs : là se rencontrent les propriétaires fonciers, travailleurs et capitalistes comme vendeurs et les entrepreneurs comme acheteurs de services producteurs, c’est-à-dire de rente, de travail et de profit. Ces services producteurs s’échangent suivant le mécanisme de la libre concurrence ; ils se paient en monnaie 1 . Le prix de la rente s’appelle fermage; le prix du travail, salaire, le prix du profit, intérêt. L’autre marché est le marché des produits : là se rencontrent les entrepreneurs comme vendeurs et les propriétaires fonciers, travailleurs et capitalistes comme acheteurs de produits. Ces produits s’échangent, eux aussi, suivant le mécanisme de la libre concurrence ; ils se' paient, eux aussi, en monnaie.

L’état d’équilibre de la production, contenant implicitement l’état d’équilibre de l’échange, est à présent facile à définir. C’est celui où l’offre et la demande effectives des . services producteurs sont égales sur le marché de ces services, où l’offre et la demande effectives des produits sont égales sur le marché des produits, et où enfin le prix de vente des produits est égal à leur prix de revient en services producteurs. Cet état est un état idéal et non réel; mais c’est l’état normal en ce sens que c’est celui vers lequel les choses tendent d’elles-mêmes sous le régime de la libre concurrence appliqué à la production comme à l’échange. Sous ce régime, en effet, si, dans certaines entreprises, le prix de vente des produits est supérieur à leur prix de revient en services producteurs, ce qui constitue un bénéfice, les entrepreneurs affluent ou développent leur production, ce qui augmente la quantité des produits, en fait baisser le prix, et réduit l’écart; et si,

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