L. WALRAS
dans la règle du laisser-faire , laisser-passer . Or le crédit en général, et le crédit à courte échéance en particulier, n’a nullement le caractère d’un service public ; c’est incontestablement un service privé. Le besoin de profit de capital fixe ou circulant qui entre dans la confection d’un produit est ressenti non par la communauté ou l’Etat dans son ensemble , mais en particulier par chaque individu qui ressent le besoin du produit lui-même. Et, d’autre part, l’achat d’effets de commerce aux entrepreneurs contre espèces ou billets de banque par escompte ne saurait être monopolisé par coalition, vu qu’à côté de banquiers coalisés un banquier concurrent pourra toujours s’établir si l’émission des billets de banque est libre. Donc il semble que nous n’ayons autre chose à faire que de nous prononcer en faveur de la liberté des banques d’émission. Mais il y a dans cette question une difficulté spéciale provenant des effets de l’émission des billets de banque, et spécialement d’un de ces effets qui consiste dans la dépréciation de la monnaie et, par suite, dans la hausse du prix de toutes les marchandises.
2. Adam Smith a fait l’analyse des effets de l’émission des billets de banque de la manière suivante :
« Supposons, par exemple, que Ja masse totale d’argent » circulant dans un pays à une certaine époque se monte à » 1 million sterling, somme alors suffisante pour faire cir- » culer la totalité du produit annuel de ses terres et de son » travail. Supposons encore que, quelque temps après, dif- » férentes banques et banquiers viennent à émettre des bil- » lets au porteur jusqu’à concurrence de 1 million, en con- » servant dans leurs différentes caisses 200 mille livres pour » répondre aux demandes qui peuvent survenir; il se trou- » verait donc alors dans la circulation 800 mille livres en or » et argent et 1 million de billets de banque, ou bien 1,800 » mille livres, tant argent que papier. Or 1 million suffisait
3 SEP. THÉORIE MATHÉMATIQUE DU BILLET DE BANQUE BULL. 555 » auparavant pour faire circuler et pour distribuer aux con- » sommat.eurs tout le produit annuel des terres et du travail » du pays, et ce produit ne peut pas se trouver augmenté » tout d’un coup par les opérations de banque. 1 million » suffira donc tout de même après pour le faire circuler. La » quantité de marchandises qu’il s’agit de vendre et d’acheter » étant la même qu’auparavant, il ne faudra que la même » quantité d’argent pour toutes les ventes et tous les achats. » Le canal de la circulation, si je puis me permettre cette » expression, restera précisément le même qu’auparavant. » 1 million, d’après notre supposition, suffisait à remplir ce » canal. Tout ce qu’on y versera donc au-delà de cette ;» somme ne pourra y prendre son cours, mais sera forcé de » déborder. Il se trouve qu’on y a versé 1,800 mille livres; » donc il y a 800 mille livres qui vont nécessairement dé- » border, cette somme étant l’excédant de ce que peut em- » ployer la circulation du pays. Mais si cette somme ne peut » pas trouver à être employée au dedans, elle est trop pré- » cieuse pour qu’on la tienne oisive. On l’enverra donc au » dehors pour y chercher cet emploi profitable qu’elle ne » peut trouver au-dedans. Or le papier ne peut aller hors » du pays où on peut recourir à la loi pour s’en faire payer : » il ne serait pas reçu dans les paiements ordinaires. L’or et » l’argent seront donc envoyés au-dehors jusqu’à concur- » rence de 800 mille livres, et le canal de la circulation in- » térieure demeurera rempli avec 1 million en papier au lieu » du million en métal qui le remplissait auparavant 1 . »
A. Smith ajoute qu’en échange des 800 mille livres d’or et d’argent exportées, on peut importer 800 mille livres de revenus consommables ou de capitaux producteurs; il pense qu’on importera infailliblement, pour la majeure partie, des
A. Smith. Richesse des nations. Liv. II, Ch. 11.