L. WALRAS
fois sur dix, l’apparition de plusieurs millions, dizaines ou centaines de millions, sur le marché du capital numéraire déterminera la demande d’une quantité encore plus considérable de capitaux agricoles, industriels et commerciaux sur le marché de ces capitaux, par suite de l’entraînement qui préside toujours aux faits de spéculation, de sorte que la hausse du prix des titres sera tôt ou tard suivie d’une baisse. Mais cet entraînement inhérent à la pratique n’est pas une nécessité théorique. Quant à la conviction où est Goquelin que ce besoin de placements en capitaux fixes n’aurait pas lieu si les capitalistes pouvaient employer leurs fonds à souscrire des actions de banques d’émission, c’est un véritable enfantillage. Etant une fois donné le montant de l’émission, qu’elle se fasse en monopole ou en liberté, il faut trouver un emploi de capital pour une somme égale. Or, encore une fois, le montant du capital circulant est déterminé par le montant annuel des produits à fabriquer et à consommer et par le délai moyen de la fabrication et de la consommation. Les cônsommateurs ont dans leurs caves et dans leurs greniers un approvisionnement suffisant en objets de consommation; les entrepreneurs ont en magasin et à l’étalage les quantités de matières premières et de produits fabriqués qui leur sont nécessaires ; donc le supplément de capital fourni par l’émission des billets de banque se composera nécessairement d’améliorations agricoles : drainage, colmatage ; de constructions industrielles : mines, forges, filatures, services de transport, chemins de fer, paquebots, etc., etc. Assurément, les billets de banque en circulation représenteront du capital circulant ; mais le placement de ces titres de propriété de capital circulant dans la circulation monétaire aura rendu disponibles des capitaux qui chercheront à s’échanger contre des titres de propriété de capital fixe. Et tout cela pourrait à la rigueur se faire dans une juste mesure. Nous avons supposé
29 SEP. THÉORIE MATHÉMATIQUE DU BILLET DE BANQUE BULL. 581 jusqu’ici le marché du capital fixe et celui du capital circulant confondus en un seul ; mais, en réalité, ces deux marchés sont distincts. Sur l’un se font les émissions de titres d’actions et d’obligations ; sur l’autre se font les dépôts en compte-courant. Abstraction faite de certaines considérations, le taux de l’intérêt tend à s’égaliser sur les deux marchés. Qu’on fasse affluer sur le second une masse considérable de capital provenant d’émission de billets de banque, le taux de l’intérêt y baissera d’une manière sensible, et, en conséquence, une masse égale se détournera vers le premier. C’est donc un fait normal, qui se produit le plus souvent avec désordre mais qui pourrait à la rigueur se produire avec ordre, et qui résulte aussi bien de l’émission libre que de l’émission en monopole, que, bien que les billets de banque soient en eux-mêmes des titres de propriété de capital circulant, ils sont néanmoins , en dernière analyse , représentatifs de capital fixe, vu que le supplément de capital qu’ils procurent ne peut trouver son emploi que dans le crédit à long terme.
17. Cette observation est, nous le répétons, de toute importance dans la théorie du billet de banque. II s’ensuit en effet que : — Une émission de biltels de banque n'est en réalité liquidable ni immédiatement par remboursement des billets émis, ni dans le délai nécessaire pour vider le portefeuille par cessation complète d’escompte avec retrait des billets ou avec accumulation dans les caisses de la banque d’espèces en quantité égale au montant des billets restés dans la circulation. Indépendamment de la crise de circulation qu’il produirait par raréfaction de la monnaie, renchérissement du métal précieux et baisse des prix, l’un ou l’autre de ces procédés produirait une crise de crédit par contraction du capital circulant et hausse du taux de l’escompte. En effet, si le capital circulant se transforme aisément et rapidement en capital fixe, le capital fixe ne se transforme
que difficilement et lentement en capital circulant. La production serait donc en partie arrêtée jusqu’à ce que les épargnes, à supposer qu’il s’en fasse, eussent comblé le déficit.
18. Dans notre pays type, les 60 milliards de capitaux proprement dits se partagent en 40 milliards dé capitaux fixes dont 2 milliards d’argent marchandise, et 20 milliards de capitaux circulants dont 4 milliards d’argent monnaie. Des émissions respectives de 5, 10, 15, 20 milliards de billets de banque y doubleraient, tripleraient, quadrupleraient, quintupleraient tous les prix, et feraient passer 1, 2, 3, 4 milliards d’argent monnaie à l’état d’argent marchandise. De telles émissions rendraient donc respectivement le capital fixe de 2x38+ 3 + 5 = 84, 3x38 + 4+ 10= 128, 4 X 38 + 5 + 15 = 172 , 5 X 38 + 6 + 20 = 216 milliards, et le capital circulant de 2x16 + 3 = 35, 3x16+2 = 50, 4x16 + 1= 65, 5x16 = 80 milliards, de sorte que la disparition, à un moment donné, de la quantité émise de billets de banque, en même temps qu’elle y produirait une crise monétaire ou de circulation consistant dans la disparition
des g, jg, jg, de la monnaie, y produirait une crise
financière ou de crédit consistant dans la disparition de
7 ’ 5’ 4+33’ 4 du ca Pi ta l circulant. Il n’y aurait quun moyen d’éviter cette double crise monétaire et financière, ce serait de décréter le cours forcé des billets de banque. Et comme, dans notre pays hypothétique, les épargnes annuelles sont de 500 millions, il faudrait que la liquidation de l’émission des billets de banque fût échelonnée sur 10, 20, 30, 40 ans pour s’opérer sans secousse. L’expérience s’accorde également avec le raisonnement sur cette nécessité du cours forcé pour éviter des catastrophes.
19. A la lumière des vérités d’économie politique pure que nous avons établies, nous pouvons enfin nous prononcer, sur la question de la liberté ou de la réglementation de l’émission des billets de banque, entre les diverses écoles de l’émission par l’Etat, de l’émission par une banque unique investie d’un monopole et pourvue d’un cahier des charges, de l’émission par un nombre indéfini de banques libres et enfin, car cette école existe aussi, de l’interdiction de toute émission de billets de banque.
On donne quelquefois, en faveur de l’émission par l’Etat, une raison qu’il faut mentionner et réfuter. Le droit de battre monnaie, dit-on, est un droit régalien ; or le billet de banque est une monnaie , vu qu’étant transmissible sans endossement, il libère le débiteur vis-à-vis de son créancier; donc l’émission des billets de banque appartient à l’Etat. De ce syllogisme, nous admettons, quant à nous, la majeure : il est d’intérêt public et non privé qu’il y ait un intermédiaire d’échange institué dans des conditions rationnelles et avec lequel on puisse légalement s’acquitter. Mais la mineure nous paraît inadmissible : le créancier est tenu de recevoir en paiement la monnaie légale métallique, mais on ne saurait l’obliger à recevoir des billets de banque. La conclusion est donc mal fondée. Il faut se méfier de cette pétition de principe qui consiste à faire de la monnaie de papier une monnaie légale pour ensuite la traiter comme telle.
On invoque aussi la raison fiscale ; mais celle-là n’est pas moins détestable. Il n’y a pas de plus grande erreur que de faire faire à l’Etat ce qui est en dehors de ses attributions pour le plus grand avantage du fisc, et rien n’est plus en