L. WALRAS
dehors des attributions de l’Etat que le crédit. Le gouvernement, représentant l’Etat, une fois investi des fonctions d’escompteur par la constitution d’une Banque d’Etat, se trouve être le dispensateur du capital : il en procure à ses amis, il en refuse à ses adversaires. Mais ce n’est pas tout encore. Il a, de cette façon, entre les mains le moyen d’emprunter indéfiniment ; car il lui suffit, pour cela, de prendre lui-même à la Banque autant de billets de banque qu’il en veut, sauf à décréter le cours forcé pour le cas où ces billets, une fois mis dans la circulation, viendraient se présenter au remboursement. Le billet de banque devient ainsi un assignat sans aucune garantie.
20. Eh bien, soit, disent alors les partisans du monopole. Le billet de banque n’est pas une monnaie; mais il fait office de monnaie ou d’intermédiaire d’échange, et cette addition d’une certaine quantité de monnaie de papier à la quantité de monnaie métallique en circulation déprécie cette dernière, élève les prix et trouble les rapports d’échange. Donc l’industrie du crédit à l’escompte avec émission de billets de banque n’est pas une industrie comme une autre ; c’est une industrie qu’il faut réglementer et non laisser libre. Sur quoi 1 les partisans de la liberté ripostent que les billets de banque ne sont pas la seule espèce de monnaie de papier ; que les chèques, les billets à ordre, les lettres de change suppléent, eux aussi, la monnaie métallique ; que si donc on ne réglemente pas l’émission des chèques, des billets à ordre et des lettres de change, il n’y a pas lieu de réglementer l’émission des billets de banque.
Cette controverse ainsi engagée est assez peu concluante. La hausse des prix provenant de la diminution dans la valeur de la marchandise monnaie, jointe à celle provenant de 1 augmentation dans la demande des capitaux, constitue assurément un trouble sérieux des relations d’échange, Ce
33 SÉP. THÉORIE MATHÉMATIQUE DU BILLET DE BANQUE BULL. 585 trouble est très favorable aux entrepreneurs qui voient s’élever le prix des produits avant que s’élève le prix des services producteurs. Mais il est, par cela même, très défavorable aux propriétaires fonciers dont les fermages ont été fixés par des baux à long terme, aux capitalistes qui perdent à la fois sur les intérêts qu’on leur paie et sur leur capital quand on le leur rembourse, aux travailleurs qui sont obligés, pour faire augmenter leurs salaires, de recourir à des grèves toujours onéreuses, aux fonctionnaires publics qui n’ont, eux, aucun moyen de faire augmenter leurs traitements; sans compter qu’on est toujours à la merci d’une panique qui, tout d’un coup, renchérissant la monnaie et faisant baisser le prix de toutes les marchandises, amène la ruine des producteurs après celle des consommateurs. L’assimilation, sous ce rapport, des chèques et du papier de commerce ou de banque aux billets de banque n’est pas exacte. Le chèque est un instrument non de crédit mais de circulation ; l’homme qui paie avec un chèque paie comptant. Par suite, l’économie de monnaie métallique réalisée par la compensation des chèques est acquise définitivement ; elle ne dépend pas de la confiance publique, elle ne dépend que du maintien de l’institution du clearing-house. Quant au papier de commerce, billets à ordre et lettres de change, il n’est pas de nature à circuler : ces effets doivent venir se faire escompter dès qu’ils ont leurs deux signatures, celle du souscripteur ou accepteur et celle du bénéficiaire ou tireur endosseur. C’est le papier de banque, formé des acceptations des banquiers, qui circule et qui sert à régler des échanges de place à place et de pays à pays. Sans doute, c’est là une monnaie de papier qui supplée dans une large mesure la monnaie métallique. Mais, parmi ces acceptations de banquiers, les unes, qui sont à vue ou à très courte échéance, sont, comme les chèques, des instruments de circulation ; et les autres, qui sont à plus longue échéance
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et qui sont des instruments de crédit, ne restent pas indéfiniment dans la circulation : elles se multiplient quand les affaires sont actives et disparaissent quand les affaires se ralentissent, modérant ainsi, au lieu de les exagérer, les variations de valeur de la monnaie. Il n’en est pas de même du billet de banque. Que les affaires soient actives ou lentes, la quantité nécessaire de capital circulant sera toujours fournie en première ligne par les banques d’émission, à cause du bon marché relatif de leur escompte. Puis il n’y a aucun risque que les acceptations des banquiers se présentent tout d’un coup, toutes à la fois, au remboursement comme les billets de banque. On peut objecter tout cela aux partisans de l’émission libre ; mais ce qu’on peut demander aussi aux partisans de l’émission en monopole, c’est en quoi il nous sera plus favorable ou moins désavantageux que le trouble des rapports d’échange soit causé par une banque unique investie d’un monopole comme la Banque de France ou la Banque d’Angleterre, au lieu de l’être par un nombre indéfini de banques libres. On voit bien l’énorme intérêt qu’ont à cette combinaison les actionnaires de telles institutions; mais on ne voit guère celui qu’y a le public.
21. Il faut ici renouveler le débat en introduisant comme éléments de discussion les résultats de l’analyse. D’abord, il faut laisser de côté le fait de la hausse des prix pendant la période d’émission : c’est là un fait transitoire et non permanent , destiné à cesser quand un nouvel équilibre des prix des produits et des services producteurs se sera établi. Ensuite, en se mettant au point de vue de cet équilibre nouveau , il faut se demander lequel des deux systèmes de l’émission en monopole ou de l’émission libre réalise le mieux les avantages et évite le mieux les inconvénients de l’émission des billets de banque; et, pour cela, il convient de résumer exactement ces inconvénients et ces avantages.
35 SEP. THÉORIE MATHÉMATIQUE DU BILLET DE BANQUE BULL. 587 « Les opérations d’une banque sage, a dit A. Smith, en » substituant du papier à la place d’une grande partie de cet » or et de cet argent, donnent le moyen de convertir une » grande partie de ce fonds mort en un fonds actif et pro- » ductif, en un capital qui produira quelque chose au pays. » L’or et l’argent qui circulent dans un pays peuvent se com- » parer précisément à un grand chemin qui, tout en servant » à faire circuler et conduire au marché tous les grains et » les fourrages du pays, ne produit pourtant par lui-même » ni un seul grain de blé ni un seul brin d’herbe. Les opé- » rations d’une banque sage, en ouvrant en quelque manière, » si j’ose me permettre une métaphore aussi hardie, une » espèce de grand chemin dans les airs, donnent au pays la » facilité de convertir une bonne partie de ses grandes routes » en bons pâturages et en bonnes terres à blé, et d’aug- » menter par là d’une manière très considérable le produit » annuel de ses terres et de son travail. Il faut pourtant con- » venir que, si le commerce et l’industrie d’un pays peuvent » s’élever plus haut à l’aide du papier-monnaie, néanmoins, » suspendus ainsi, si j’ose dire, sur les ailes d’Icare , ils ne » sont pas tout à fait aussi assurés dans leur marche que » quand ils portent sur le terrain solide de l’or et de l’ar- » gent 1 . »
Cette admirable comparaison est, après les rectifications et compléments que nous avons apportés à la théorie d’Adam Smith, d’une justesse doublement merveilleuse. Selon Adam Smith, l’émission des billets de banque a un avantage : la possibilité d’un accroissement dans la quantité du capital, compensé par un inconvénient : la chance d’une crise de circulation résultant d’une insuffisance de monnaie. Selon nous’, l’émission des billets de banque a deux avantages et
' Adam Smith. Eichesse des nations. Liv. II, ch. II.