L. WALRAS
deux inconvénients ; car, selon nous, la chance d’une crise de circulation par insuffisance de monnaie est corrélative à la possibilité d’une transformation de métal monnaie en métal marchandise ; et à la possibilité d’un accroissement dans la quantité du capital se rapporte la chance d’une crise de crédit par insuffisance de capital circulant. Mais l’avantage de pouvoir transformer du métal monnaie en métal marchandise, aussi bien que celui de pouvoir accroître la quantité du capital, répond très bien à l’avantage de convertir en terres de culture les grandes routes d’un pays ; et surtout, l’inconvénient de s’exposer à une crise financière, aussi bien que celui de s’exposer à une. crise monétaire, est parfaitement représenté par l’inconvénient d’être précipité du haut des airs.
22. Dans ces conditions, peut-on songer un seul instant à laisser les banques et banquiers libres d’exposer la société à cette double crise, en soumettant l’émission des billets de banque à la règle du laisser-faire, laisser-passer ? Non évidemment. En vain nous dirait-on que les banques d’émission qui ne seront pas bien conçues et bien conduites ne réussiront pas à faire accepter leurs billets par le public ; car le public, d’une part, ignore absolument les principes de la théorie des banques et, d’autre part, n’a aucun moyen d’en contrôler la pratique. Mais le monopole lui-même nous offret-il des perspectives beaucoup plus rassurantes ? Ses partisans ne manquent pas de nous l’affirmer. A les entendre, une banque unique administrée ou surveillée par le gouvernement ne pourra manquer d’opérer d’une façon satisfaisante. Cela d’abord n’est pas absolument certain ; puis, cela le fût-il, remarquons qu’il ne suffit pas à la banque de mériter la confiance du public pour l’obtenir. Qu’à tort bu à raison, le public se méfie, et il est nécessaire de décréter le cours forcé. Or , à supposer que les avantages résultant de
37 SÉP. THÉORIE MATHÉMATIQUE DU BILLET DE BANQUE BULL. 589 l’émission des billets de banque fussent tels qu’il ne faudrait pas craindre de les acheter au prix du cours forcé, il existe une combinaison au moins aussi bonne que celle du monopole. Dans ce système, toute banque et tout banquier peut émettre des billets de banque à la condition de remettre entre les mains de l’Etat, en garantie, des titres d’actions ou d’obligations pour une somme au moins égale à celle des billets émis. Vienne le run, justifié ou non, l’Etat décrète le cours forcé des billets de banque ; il opère la liquidation des opérations des banques et banquiers; et, s’il y a lieu, vend les titres remis en garantie pour se couvrir.
23. Cette combinaison est séduisante. Elle peut reposer sur une théorie scientifique du billet de banque ; car elle prévoit et elle accepte d’avance la nécessité du cours forcé. Mais là aussi est sa faiblesse. Il faut, en somme, prévoir mais non pas accepter la nécessité du cours forcé. Le cours forcé est contraire à la fois à la justice et à l’intérêt ; car personne n’est tenu de devenir malgré lui créancier de l’Etat, et, d’un autre côté, la circulation fondée sur le papier-monnaie, même garanti par l’Etat, n’est pas aussi solide que la circulation fondée sur la monnaie métallique. Du moment où l’on a reconnu que le billet de banque n’est qu’en apparence seulement convertible en espèces, on ne doit pas faire de différence entre lui et les autres instruments de circulation imaginés en vue de la mobilisation des terres et des capitaux. Les économistes qui ont si souvent repoussé ces plans sont en contradiction avec eux-mêmes quand ils se battent les flancs, comme Charles Coquelin, pour nous vanter les prodiges de l’émission des billets de banque. 11 faut dire cependant que les maîtres de la science, comme avertis par un secret instinct, n’ont pas donné dans cet engouement. On a vu combien A. Smith est prudent et réservé ; J.-B. Say ne l’est pas moins, et M. Michel Chevalier, croyons-nous, a jadis