LE MALTHUSIANISME AU XIX® SIÈCLE
de Ia chapelle sixtine » (1). Jls furent nombreux, à en croire Godwin : « Je suis sûr, affirme celui-ci, que jamais faux phrophète dans les âges de la plus crasse ignorance n'a pu se vanter de traîner à sa suite autant de disciples aveuglément croyants que M. Malthus n’en compte dans ce siècle de lumière » (2),
Mais déjà M. de Molinart, qui signale ces faux prophètes dans son introduction au Principe de population, déplore ces excès, et s'attache à montrer que le malthusianisme, bien qu'étant à Lout prendre une dure leçon, n’enseigne n1 le découragement n1 l’égoïsme. Il rappelle en outre que Malthus convenait lui-même qu’ « ayant trouvé l'arc trop courbé dans un sens » il l’avait probablement « trop courbé de l’autre en vue de le redresser ».
Seul peut-être J. Garnier, qui annota la traduction française de l’Essat parue en 1845, semble avoir gardé une foi absolue dans la doctrine du maître, et reste convaincu que « la population à une lendance organique et virtuelle à s’accroître plus rapidement. que les moyens d'existence », et que « les mêmes objections se reproduisant, les gens compétents doivent se borner à répondre : « Lisez Malthus. — Mais nous l'avons lu. —
Relisez-le, vous ne l'avez pas compris (3). » Dans son
) De Molinari, Introduction au Principe de population 1845. ) Godwin, Recherches sur la population, t. II. Préface.
(3) Essai sur le principe de population, Trad, Prévost, annotée par J. Garnier, p. 615, note.
146 DEUXIÈME PARTIE. — SECTION 1. — CHAPITRE Principe de population paru en 1885, iln'a pas changé d'opinion. Il déclare tout d'abord qu’ « il dépend de l’homme que l'accroissement de la population amène le progrès de la misère (1) »,et entre autres conclusions, donne la suivante : « La non-limitation préventive du nombre des enfants est contraire à l'intérêt des familles et des sociétés, conséquemment à la morale (2) ».
Mais il est à remarquer que l’idée adoptée et soutenue généralement par l'école libérale au cours du x1ix° siècle se rapproche plutôt de celle d'Adam Smith que de celle de Malthus : «... Dans les sociétés civilisées, avait dit Adam Smith, ce n’est que parmi les classes inférieures du peuple que la disette des subsistances peut mettre des bornes à la propagation de l'espèce humaine ; et cela ne peut arriver que d’une seule manière : en détruisant une grande parle des enfants que produisent les mariages féconds de ces classes du peuple » (Richesse des nations, Ed Guillaumin, L. I, ch. vin).
Il semble bien que ce soit de cette idée, plutôt que de la loi de Malthus proprement dite, que se sont faits sucsivement les défenseurs : Destutt de Tracy (Traité d'économie politique, 1823), James Mill (Principes d’économie politique,1824), Mac Culloch (Principes d'économte politique, 1825), J.-B. Say (Cours complémenlatre d'économie politique, 1829), Sismondi (Nouveaux principes d'économie politique, 1829) et, la même an-
(1) J. Garnier, Le principe de population, épigraphe. (2) 1bid., Conclusion VIII, p. 207,
LE MALTHUSIANISME AU XIX® SIÈCLE 147 née, Duchàtel dans son Traité de la Charité; puis plus tard Chalmes, Dunoyer, Rossi, Thornton, Stuart Mill et du Puynode.
Ainsi trouve-t-on, dans l’œuvre de Rossi, cette opinion, que la question de la population intéresse avant tout le monde ouvrier,el que c’est lui qui doit s'en occuper, et cet avis détourné : « Laissez, laissez les travailleurs se multiplier : c’est le seul moyen de rendre les capitalistes maîtres du marché. » Et Stuart Mill,de son
côté,déclare que « personne n’a le droit d'avoir des en-
fants pour les mettre à la charge d’autres gens... » Et O
qu’ « il n'ya pas d'autre sauvegarde pour les salariés que la restriction du progrès de la population (1) ». Malthus sans doute avait dit tout cela, mais 1l s'était montré en même temps plus pessimiste d'un côté, en érigeant en doctrine formelle l'improbabilité d’ « une amélioration quelconque de la condilion des masses », et d'un autre côlé moins rigoureux en conservant toujours le souci de panser les blessures qu'il avait faites,
et de permettre du moins aux autres l'espérance d'un
(1) M. des Cilleuls (La population, 1902, p.94, note) ajoute, à Lort pensons-nous, à la liste des auteurs « ayant adhéré au Principe de population », MM, Levasseur et Paul Leroy-Beaulieu. M. Levasseur (La population française) écrit que le « Bien-Etre est une des causes de la faible nalalilé de la France », ce qui est pour un cas particulier le contre-pied de l'idée générale émise par Malthus,— et M.P.Leroy- 3eaulieu pense que « l'accroissement continu de la population que l'on s’est habitué à considérer comme une loi de nature pourrait bien être un /fail historique passager » (Le collectivisme, éd. 1903, p. 201).
progrès sur lequel personnellement il n'osait pas comp-
ter.
Tel qu'il était,le malthusianisme,par son importance, n'avait pas cessé de capter toutes les attentions qui se tournaient vers Le sujet de la population. Et toutes les opinions émises dans le sens libéral venaient s’adjoindre à lui sans distinction, comme les eaux des torrents se mélangent aux eaux du fleuve dans lequel ils se jet-
tent.
Ainsi qu'il a été remarqué au début de cette étude,
la doctrine de Malthus souffrit de celte adjonction forcée. Déjà suffisamment discréditée auprès du socialisme, elle lui fournit à cause de cela des sujets de verve plus mordante, et surtout d’objections plus graves. Ce qui faisait et fait encore la grande force du malthusianisme, c'est la souplesse avec laquelle 1l se prête à tous les examens et se plie à toutes les difficultés. Plus l'Ecole libérale en vint arrêter les contours, plus les adversaires en éprouvèrent de facilité à combiner et à diriger contre lui leurs attaques.
L'opinion par exemple de Rossi et de Stuart Mill, que la question de la population ne concerne que les classes pauvres, devint aux yeux du socialisme une concession : Si la loi de Malthus ne s'appliquait pas aux classes aisées de la société, elle n'était donc pas une loi naturelle, mais une loi sociale dérivant de l’organisa-
Uon capitaliste,