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ET LE MÉCANISME DE LA LIMITATION

« La population croît invariablement, partout où croissent les moyens de subsistance, à moins que des obstacles

- puissants et manifestes ne l’arrêtent.

« Ces obstacles particuliers et tous = E ceux qui, arrêtant le pouvoir prépondérant, forcent la population à se réduire au niveau des moyens de subsistance, peuvent tous se rapporter à ces trois chefs : la contrainte morale, le vice et la misère. »

I. La tendance au maximum d’accroissement. — II. Voyage autour du monde à la recherche du « preventive check » et du « positive check ». — III. Les formes que prendla « dure nécessité », et celle que nous pouvons lui donner.

Le malthusianisme en posant les lois qui gouvernent l'accroissement de l'espèce humaine et celui des subsistances est resté jusqu'ici en quelque sorte dans le domaine de la science naturelle. C’est en étudiant maintenant le jeu de ces lois dans la société humaine, à

e travers les phases successives d’une civilisation crois-

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sante, qu'il va entrer à proprement parler dans le domaine économique.

C'est en ce sens qu'à notre avis le véritable Principe de population réside moins dans la formule de la progression géométrique que dans ce qu'on pourrait appeler la « loi de l'accroissement maximum » :

La tendance de l'espèce humaine, malgré sa faculté de prévoyance, à se porter toujours à l'extrême limite des subsistances, à se multiplier de telle manière qu'il ne soit jamais produit, à un moment donné, la moindre quantité d'aliments qu'une boùche ne soit aussitôt prête à absorber, c’est la pensée qui domine et qui résume évidemment tout le malthusianisme. Dans l'œuvre de Malthus, où elle se lit à vrai dire entre toutes les lignes, nous la trouvons cependant exprimée d'une façon particulièrement précise dans le passage suivant :

« La tendance du genre humain à s'accroître est telle, que dans aucun pays la population moyenne ne peut rester d’une manière permanente au-dessous des moyens de subsistance,à moins d’être arrêtée par quelque cause physique ou morale dont l'intensité soit à la fois excessive el inaccoulumée (1). »

L'idée est celle-ci : la rupture nécessaire et constante de l'équilibre entre la population et les subsistances rend indispensable l’action permanente de certaines

causes de limitation qui peuvent être très variées dans

(1) Trad, Prévost.

leur nature et leurs moyens d'action, et dont la dernière, celle dont à défaut des autres le rôle reparaît inévitablement, est Ja famine. Mais, quels qu’en soient le nombre et la variété, ces causes y compris la famine ne feront jamais, si leur action n'est à la fois excessive el inaccoutumée, que maintenir la population au niveau exact des subsistances. Il en résulte que le mal chronique dont souffre la société, c’est en réalité et c’est uniquement cette tendance à un développement excessif, résultant d’une loi naturelle à laquelle elle est impuissante à se soustraire.

Le malthusianisme distingue parmi les causes de limilation celles qui agissent par voie de modération et restreignent le nombre des naissances, et celles qui agissent par voie de suppression en faisant augmenter le nombre des décès. Il classe les premières sous la dénomination de « preventive check », ou « obstacle privalf »,et les autres sous celle de « positive check: »(1), ou « obstacle destructif ».

Le mode qu'il adopte pour étudier l’action de ces causes en même temps que pour démontrer la tendance à l’accroissement maximum, a le grand avantage de

constituer une recherche très consciencieuse, el de pré-

(1) Trad. Prévost, p. 12 et note. « Privatif » traduisant « préveutive » appartient à M. Prévost, traducteur de lédition française de 1845, Ce mot, déjà critiqué par J. Garnier, créant des obscurités, nous y renoncerons pour n'employer que la traduction littérale « obstacles préventifs ». Nous opposerons donc toujours l'obstacle préventif (preventive check) à l'obstacle destructif (positive check).

senter sous une forme concrète les idées que nous venons d'exposer. Aussi le suivrons-nous à grands pas dans cette espèce de voyage à travers le monde et à travers la civilisation auquel Malthus a donné dans son

ouvrage une importance considérable.

Ce que nous allons embrasser d'un coup d'œil est en quelque sorte l’histoire de la « lutte pour la vie » à travers les âges et à travers les peuples. Pour nous présenter une gradation suivie des civilisations inférieures aux civilisations supérieures, et à défaut de renseignements suffisants sur nos ancêtres de l’ « âge de pierre », Malthus étudie les premières chez les anciennes peuplades sauvages de l'Amérique du Sud, puis chez les peuples pasteurs du Nord. Il se reporte ensuite aux anciennes civilisations d'Egypte et d'Asie, à celles de la Grèce et de Rome, et termine en passant en revue

les peuples de l'Europe actuelle.

a) Les civilisations primitives.

À ce degré de civilisation l’homme est livré presque sans défense aux rigueurs des lois naturelles. Aussi voit-on s'exercer chez les anciennes peuplades sauvages de l'Amérique « tous les fléaux que peut faire naître

une population excédente ». Le spectacle de l’homme

aux prises avec la nature pour assurer la satisfaction de ses besoins les plus impérieux, y est plus saisissant que partout ailleurs. Il est évident que le « positive check » est ici la règle générale.

Nous voyons que les indigènes affamés de la Nouvelle-Hollande « passent leur tem ps à grimper sur les arbres les plus hauts pour y trouver du miel ou de petits quadrupèdes, comme l'écureuil volant ou l'opossum » (1).

À un voyage de Collins dans la Nouvelle-Galles méridionale, Malthus emprunte le traitsuivant : « Un des naturels qui avait avec lui un jeune enfant fut surpris par quelques colons sur la rivière Hawkesbury. Il s’élança dans son canot el laissa derrière lui dans sa retraite précipitée le mets qu'il venait de préparer et dont il était sur le point de se régaler. C'était un gros ver qu'il venait de tirer d’une pièce de bois flotté et vermoulu, et qu'il avait déjà commencé de manger (2). » — Robertson, parlant des indigènes de 'Amérique,se déclare persuadé « que si leur sol fournissait des pierres ils les avaléraient (3) », et fait observer ailleurs que « ces peuples sont souvent réduils à passer deux ou {rois Jours entièrement privés de nourriture » (4).

Après la mort qui provient directement du défaut de

(1) Trad. Prévost, p. 22.

(2) Ibid.

(3) Ibid, p. 38.

(4) Ibid.

nourriture,celle que la volonté humaine provoque parce qu'elle a déjà conscience de ne pouvoir l'éviter :

«S'il meurt une mère tandis qu'elle allaite, le père place sur ce corps mort l'enfant plein @e vie et laisse tomber sur lui une grosse pierre ;.. aussitôt ses amis se hâtent de fermer la tombe. » -— La cause en est «qu'on ne pourrait {trouver aucune femme qui voulût remplacer la mère en qualité de nourrice, et que c’est par conséquent abréger les souffrances de l'enfant que de lui ôter la vie d’un seul coup (1). »

A ces coutumes meurtrières s'ajoute la guerre, et la guerre faite non pas pour conquérir mais pour délrutre : « C'est par la mort de son ennemi que le vainqueur assure sa propre vie »..…. — Les Iroquois expriment la résolution prise de faire la guerre par ce peu de mots: « Allons manger celte nation » (Robertson). — Dans les îles de la mer du Sud : «Il n’y a presque aucune tribu, dit Cook, qui ne croie avoir éprouvé de la « part d'une autre tribu quelque injustice ou quelque outrage dont elle est sans cesse occupée à tirer vengeance... — Il se peut aussi que l'espérance de faire un bon repas exalle ce sentiment (2). »

Ces causes de limitation sont encore insuffisantes puisque la misère vient exercer ses ravages : A propos de certains cantons de l'Amérique : « On y voit 80 ou 100 personnes sous le même toit, » — Meares décrit

(1) Trad, Prévost, p. 24.

(2) 1bid,, p. 34 sqq. et 45.

une maison dans laquelle « 800 personnes demeuraient, mangeaient et couchaient... La puanteur de ces demeures est insupportable ainsi que le bruit etla confusion qui y règnent... On peut aisément se figurer le ravage que doit faire une épidémie quand elle vient à se manifester dans ces habitations (1). »

Enfin : « La passion de ces peuples (indigènes de la mer du Sud) pour les liqueurs spirilueuses, que Charlevoix appelle une rage au-dessus de toute expression, doit être envisagée à elle seule comme capable de produire la dépopulation qu'on observe (2). »

Chez les Earees (qui représentent la classe aisée parmi les habitants d'Otahiti), l'infanticide et la pros- {itulion : « Lorsque une femme Éaree accouche, on applique au nez et à la bouche de l'enfant un morceau d'étoffe mouillée qui l’étouffe sur le champ. » « L'infanlicide n'est pas propre aux Earees, 1l est également permis à tous... Aussi paraît-il être établi dans ces îles d'une manière générale, sans aucune réserve, comme une coutume commune et famihère (3). » -

Plus loin : « Si le père croit que sa fille n’a pas été assez payée, il ne fait aucun scrupule de lui faire quitter son premier époux pour la livrer à un autre plus magnifique. L'époux lui-même a toute liberté de faire un nouveau choix. Si la femme devient mère 1l peut faire

{4) Trad, Prévost, p. 32,

(2) Ibid., p. 42. (3) /bid., p. 48.

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périr l'enfant, et continuer de vivre avec elle ou la quit-

ter à volonté (1). »

« Là où les hommes sont obligés d’avoir recours à de tels moyens de subsistance... 1l est évident que la population doit être faible et éparse. Les limites auxquelles elle peut atteindre sont nécessairement peu élevées. Mais si nous prenons en considération les coutumes barbares et étranges de ces peuples, les cruels traitements qu'ils font éprouver aux femmes, et la difficulté d'élever des enfants dans la situation où ils se trouvent, bien loin d’être surpris que la population ne s'élève pas au-dessus de ses bornes actuelles, nous serons portés à croire que les moyens de subsistance qu'offrent ces pays, tout faibles qu'ils sont, doivent excéder le besoin du petit nombre d'habitants échappés à tant de causes de destruction (2). »

Or il n’en est rien puisque nous voyons la difficulté de subsister demeurer toujours aussi grande, et c'est une première constatation à l'appui de notre principe : que la population, en tout état de cause, tend toujours à se laisser emporter par sa faculté d’accroissement Jusqu'à la limite extrême que lui impose la rareté relative des subsistances.

Il en résulte que si nous envisageons même un pays

(1) Trad. Prévost, p. 50.

(2) Zbid., p. 23.

d’une grande ferlilité comme l’est par exemple l'île d'Otahiti, nous ne voyons pas disparaître les maux que cause une population débordante. Il est évident que les habitudes de crime et de prostitution que nous avons constatées chez les Earees limitent dans une proportion énorme l'expansion que la nature permettrait à celte race d'atteindre. Mais, « quelle que soit l'énergie de ces causes pour prévenir la population ou la détruire, elles n’ont pu suffire pour la maintenir au-dessous du niveau des subsistances. » « Malgré la fertilité de cette île, dit M. Anderson, souvent il y survient une famine qui à ce qu'on assure fait périr beaucoup de monde {1).»

A ce propos Malthus généralise sa pensée, et ajoute : « Une île, comme tout le reste de la terre, contient justement autant d'habitants que son produit actuel en

peut nourrir (2).»

Ainsi se trouve établie chez les peuples de civilisation primitive la « tendance au maximum d’accroissement ». En même temps apparaît une autre nolion qui lui est indissolublement liée : c'est que tout progrès dans le bien-être, — et par bien-être il faut entendre ici la satisfaction des plus élémentaires besoins, — encourage et produit un accroissement de population suffisant pour en annuler l'effet. Que le bien-être soit un facteur d'augmentation de la population, c'est ce

(4) Trad. Prévost, p. 51.

(2) Lbid., p. 44.

que le malthusianisme professe formellement à diverses reprises, et,à propos des peuples que nous venons d’étudier, dans le passage suivant :

« La froideur des hommes à l'égard des femmes est uu trait remarquable du caractère des sauvages américains. Mais tous les peuples sauvages manifestent plus ou moins la même indifférence, —tous ceux du moinsqui n'ont que des moyens suffisants de subsistance, et qui flottent sans cesse entre la crainte de l'ennemi et celle de la faim... — Les dangers et les fatigues de la vie sauv age absorbent l'attention, et ne lui permettent pas de se fixer sur des passions tendres. . On aurait tort d’attribuer cette froideur à quelque vice de conslitulion, puisque à mesure que les peines et les dangers diminuent pour ces peuples, l'amour reprend chez eux son

empire (1). »

b) Les civilisalions intermédiaires.

Les peuples pasteurs et les barbares. — « L'histoire des premières migrations et des premiers établissements des hommes, ainsi que les motifs qui les ont produits, jetterait un grand jour sur notre sujet et ferait voir d’une manière frappante celle Lendance conlinuelle de notre espèce à s'accroître au delà de ses moyens de subsislance. Sans l'influence de cette loi on aurait peine

à comprendre que la lerre eût pu se peupler. L'état

(1) Trad. Prévost, p. 27.

naturel de l'homme n'est pas un état d'activité, mais de paresse et de repos. Il n'a pas fallu moins pour l'en faire sortir que l’aiguillon pressant de la nécessité : quoique ensuite l'habitude et des associations d'idées aient dû maintenir l'esprit d'entreprise, et l'unir au goût des combats et à la passion de la gloire (1). »

Les peuples pasteurs, généralement assez riches en subsistances, se multiplient jusqu'au jour où ils arrivent à être obligés d'entrer en guerre contre les agriculteurs leurs voisins. Quand ils ont absorbé ceux-ci, ils entrent en guerre entre eux ; et continuant sans cesse à se multiplier, 1ls se retrouvent encore aux prises avec la faim, qui les pousse à la conquête de pays nouveaux.

C’est l'histoire des peuples barbares qui, du jour où la vie leur fut devenue impossible sur les territoires qu'ils parcouraient, se portèrent progressivement vers l'Ouest et s'abattirent successivement sur la Chine, la Perse, l'Egypte, l'Italie et finalement toute l'Europe : « Tant de tragiques événements, ces maux si longs et si profondément sentis dans les plus beaux pays de la terre peuvent être rapportés à une cause fort simple : la supériorité du principe de population sur les moyens de subsistance (2). » « Ce principe nous paraît avoir donné

la première impulsion, avoir fourni des ressources el

(1) Trad. Prévost, p. 59. Il est intéressant de reconnaître ici l'idée reprise et brillamment développée par M. Loria (« Morphologie sociale » et « Bases économiques de la constilulion sociale » ).

(2) Trad. Prévost, p. 61.

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suggéré des prélextes à ces iruplions et à ces émigrations, qui amenèrent la chute de l'empire romain (1). »

Le principe de population qui explique l'origine des invasions barbares en explique encore la fin. D'abord livrées sans défense aux déprédations de ces nomades, les nations européennes à la fin crürent en forces, et parvinrent « à ôter aux peuples du Nord toute espérance de succès dans leurs futures invasions ». Ceux-ci « cédèrent lentement et avec répugnance à la nécessité et apprirent à se renfermer dans leurs propres limites (2) ».

A ce degré de civilisation les grands obstacles à la population sont encore la famine, la misère et les guerres.

« Les classes inférieures parmi les Arabes vivent dans un état habituel de misère et de famine. Les tribus du désert reconnaissent que la religion de Mahomet n'a pas été faite pour elles : « car, disent ces Arabes, comment ferions-nous les ablulions sans eau, comment pourrions-nous faire les aumônes sans richesse, el pourquoi nous prescrirait-on de jeûner le mois du Ramazan tandis que nous Jeûnons toule l'année ? (3) »

Chez les Kirgh1z, le vice vient s’y adjoindre : les causes « qui empêchent les classes inférieures du peuple de s’accroître au point de devenir très pauvres » sont

(1) Trad. Prévost, p. 74.

(2) Zbid., p. 71.

(3) Lbid., p. 81.

« certaines coutumes vicieuses, la licence et l'esprit de rapine, les tendances belliqueuses ». « Celui, observe Malthus, qui a résolu de vivre riche ou de mourir, et qui est indifférent sur les moyens, ne peut vivre longtemps pauvre {1}. »

Chez les Kalmouks, mêmes constatations. Avant l'émigration qui les mit à la discrétion des Kirghiz, puis des Chinois, les Kalmouks « vivaient dans la misère ». . « les plus pauvres mangeaient les corps des animaux en pleine putréfaction, quelquefois même la fiente de leurs bestiaux »... « En général la population fouchait tellement parmi eux à la limite des subsistances que le besoin et les maladies qu'il engendre peuvent être considérés comme le grand obstacle qui s’opposait à l’accroissement de cette tribu (2). »

Dans certaines contrées fertiles de la Tartarie, on voit parfois, il est vrai, « l'herbe périr sur pied faute d'hommes pour la recueillir ou de bestiaux pour la consommer ».

Mais il faut remarquer que la population ne peut se régler que sur le produit moyen de l’année, et que chez ces barbares, même, la lerre ne peut faire vivre qu'une population inférieure proportionnellement à ce produit moyen, parce qu'il est mal utilisé, le barbare ne sachant pas économiser, et trouvant fort difficile « de ramasser et d'emporter la provision de foin nécessaire pour nour-

(1) Trad. Prévost, p. 83.

(2) Ibid., p. 85.

rir tous ses troupeaux pendant l'hiver :.... charge qui embarrasserait sa marche et l'exposerait aux attaques

de ses ennemis (1) ».

Nous avons vu en effet que la population a tendance à se développer jusqu'à l'extrême limite des subsistances, mais 1l faut entendre par là : des subsistances mises à sa portée. Or dans les conditions spéciales d'existence de ces barbares nomades, la portion de nourriture qui reste en excès doit être évidemment considérée comme n'étant pas à la portée de l'homme puisqu'il ne peut s’en servir : comme étant en somme tnulilisable, au

sens économique du mot.

L'Egypte. — Apropos de l'Egypte, déchue de son antique civilisation et en grande partie dépeuplée, une seule remarque, mais qui a l'intérêt de préciser admirablement l'idée malthusienne quant à l’action relative du principe de population : « Ce n’est pas le défaut de population dans ce pays jadis si florissant, qui a arrêté l'industrie : c'est le défaut d'industrie qui a arrêté la population. ».... « Le principe d'accroissement est en Egypte aussi actif qu'il ail jamais été : 1! maintient la population exactement au niveau des subsistances… Füt-ul dix fois plus puissant, il ne pourrait pas faire plus (2).»

(1) Trad. Prévost, p. 86.

(2) Ibid, p. 98.

L'Asie. — L’'Asie, quant aux effets du principe de population, et quant aux procédés de limitation, nous offre un spectacle très varié :

La Sibérie en général est vouée à la misère. Toutefois, bien qu'il y ait dans les parties méridionales de la Sibérie des pays que des voyageurs russes représentent comme étant d'une fertilité extraordinaire, au point que si l’on fait usage d’engrais « le blé devient si épais qu'il verse etse gâte », plusieurs de ces riches districts malgré cela sont faiblement peuplés, et «dans aucun peut-être l'accroissement n’est proportionné à la fertilité du sol » (1). C’est qu'on est dans cet état « d’impossibilité morale d'accroissement dont parle J. Stewart », et qui provient de ce que la richesse est mal distribuée. Car : «ce n’est pas assez qu'un pays ait la faculté de produire beaucoup d'aliments ; il faut encore que l'état social soit tel qu'il engage à les bien distribuer. »

Ici encore la mauvaise distribution des subsistances en rend inutilisable une portion, qui ne peut dès lors entrer dans la moyenne sur laquelle se règle la-population. L'explication est la même que celle donnée plus

haut pour la Tartarie.

Malthus n’a nullement méconnu l'influence sur la population du milieu économique et des modifications

que peut lui faire subir tel ou tel mode de gouverne-

(1) Trad, Prévost, p. 102.

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ment, mais ce ne sont pas pour lui des causes qui suivant le cas produisent ou écartent la misère : elles n’ont qu'un effet, qui est d'élever ou d'abaisser le niveau des subsistances utilisables. Sur ce niveau, quel qu'il soit, la population se règle automatiquement, avec toujours une tendance à le dépasser, qui seule est cause de la misère. Tout au plus peut-on dire qu’en abaïssant brusquement le niveau des subsistances, que la population est contrainte de suivre, l'erreur d'un mauvais gouvernement accroit momentanément les souffrances socia-

les. Pour Malthus, en somme, un milieu économique n'est pas favorable au bien-étre ou à la misère, mais seulement à l'accroissement ou à la diminution de la population.

Encore veut-il bien nous faire entendre que si nous souhaitons un milieu favorable à l'accroissement, il ne suffira pas de nous reposer sur de bonnes institutions : il faudra avant tout y (ravailler nous-mêmes, de notre effort personnel :

Car, pour qu'un pays présente un milieu favorable à l'accroissement de la population, il faut, entre autres conditions : « que des habitudes de (ravail el d'accumulalion soient généralement dominantes dans la masse

du peuple... (1). »

Les « habitudes de travail et d’accumulation » ne

semblent point être le mérite de la Perse, où les causes de stationnement de la population sont ni plus ni moins « l'assemblage de tous les genres de vices et de calamilés », à tel point que suivant Zoroastre « planter un arbre, cultiver un champ, et donner la vie à des enfants sont trois actions mériloires » (1).

Cette situation déplorable paraît venir de ce que la tendance de la population à se développer y est incomprise et traitée à contre-sens par le législateur. Celuici a le très grand tort de donner à la procréalion des encouragements qui non seulement sont voués à l’inefficacité, mais qui plongeraient tout le pays dans la misère s'ils étaient écoutés. |

Par bonheur, l'intérêt particulier vient « corriger l'erreur du législateur » (2). Il est à noter en effet, — nouvel aspect de la limitation, et première forme du « privative check », — que «les gens du peuple sont obligés de différer beaucoup leurs mariages, et qu'iln’y a que les riches qui se marient de bonne heure ».

L'Hindoustan etle Tibet offrent un exemple trés complet et très remarquable à l'appui de la thèse malthusienne. On y voit l'obstacle préventif agir de façon assez effective et le fait que malgré cela la population y reste loujours à l'extrême limite des subsistances es{ rendu évident quand on constate que toute variation dans la récolte annuelle y est néanmoins cruellement ressentie,

(1) Trad. Prévost, 112 sq.

(2) Ibid.

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