‹ Principe de Population et Socialisme (Histoire des Doctrines de la Population, depuis le Principe de Population de Malthus jusqu'à nos jours)Chapitre 21 sur 42 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LE SOCIALISME CONSERVE LA VIOLENCE DANS LA CRITI- QUE, MAIS Y AJOUTE LA PRÉCISION DANS L'ARGUMENT. — LA

I. Le Principe de population est faux quant aux subsistances. La loi du rendement non proportionnel est vaine. — IT. Ze phénomène de la surpopulalion existe, même dans les pays civilisés, seulement il n’est pas d’origine naturelle, mais d'origine sociale. —- II. La source du mal est dans les institution sociales.C'est là qu'il faut la combattre,en combattant nolamment la grande propriété foncière.

L’effort du socialisme, depuis Godwin et à travers le xixe siècle, semble avoir eu pour caractéristiques une violence excessive dans la critique avec quelque défaut de précision dans l'argument. En abordant la nouvelle théorie socialiste, exposée par M. le docteur Oppenheimer dans un ouvrage important sur le malthusianisme et résumée par lui, en réponse aux attaques de M. J. Wolf, dans la Revue d'économie politique d'avril 1903, on constate qu’elle n’a rien perdu quant à la vigueur de la critique, mais qu'en revanche elle a beaucoup gagné quant à la précision de l'argument.

Le D' Oppenheimer envisage-t-1l le malthusianisme o

dans ses conséquences sociales favorables à la classe aisée, il n’a pas de mots assez cruels pour flétrir cette « économie politique de la bourgeoisie », cette « justification spécieuse du prolétariat vet l’on pourrait croire qu'il se contente de répéter Godwin avec plus de fougue. Mais entreprend-il d’ébranler les bases de cette doctrine aux conséquences s1 funestes, il s’y applique avec une solidarité d’argumentation que les longues recherches de Godwin, aussi bien que les élucubrations de Pierre

Leroux et de Proudhon, avaient toujours ignorée.

« En examinant la théorie de la population, écrit M. le docteur Oppenheimer {1}, on s'écartera toujours du véritable point de vue si l'on néglige un moment ce fait que c’est la théorie des classes des partisans de la bourgeoisie, qu'elle a pour raison d’être la réfutation de la théorie des classes du prolétariat, la réfutation du socialisme ». Quand celui-ci déclare « que les privalions et la misère viennent du mauvais gouvernement, eüt-on dit jadis, d’une organisation sociale défectueuse, dit-on aujourd'hui, et... les explique comme élant d'ordre social et historique », l’« économie politique de la bourgeoisie, qui veut défendre l’organisation sociale dont elle tire profit.…., déclare au contraire que celte organisation est la meilleure que l’on puisse imaginer, la seule possible à la longue ... » ; et, pour le

(1) Æevue d'économie politique, avril 1903 : « Une nouvelle loi de la population »,

prouver, affirme « que les privations et la misère rentrent dans l’ordre des choses naturelles et inévitables De

Il est impossible de prendre plus nettement parti, ni de mieux marquer l'intention de séparer la théorie de la population de la question sociale, dont le malthusianisme avait paru la rendre inséparable.

Le phénomène de la surpopulation, avec les souffrances qu'engendre tout excédent de la population sur les subsistances, est-il en effet d’origine naturelle ou d’origine sociale ? C’est toute la question.

Pour qu'il soit d'origine naturelle, ce qui mettrait la société vis-à-vis du prolétariat à l'abri de toute responsabihté, il faudrait non seulement que la population eûl une tendance virtuelle et hypothétique à croître au delà des moyens de subsistance, mais que cette tendance se vérifiàt et produisît ses effets dans tous les milieux qui souffrent de la surpopulation.

Or, soutenir que cette tendance est effective et constante, c’est avec Malthus contredire tous les faits acquis el toutes les données de l’expérience ; reconnaître au contrane, qu'elle n’est que virtuelle, ou du moins que son empire ne se manifeste que dans les sociétés primitives à l'exclusion des autres, c'est, sans posséder toute la vérité, fournir du moins un aveu qui doit fatalement conduire à l'abandon complet du malthusianisme et à l'adoption de la théorie socialiste :

«.. Le critique des économistes défenseurs de la

bourgeoisie arrive au bul qu'il se propose s'il force ses adversaires à avouer que la loi de la population n’est pas une loi naturelle mais une loi sociale.Car, du même coup, les privations et la misère ont une origine qui s'explique par l’histoire et non par une loi immanente de la nature. Cet aveu, je l'atobtenu de M. Wolf. Il dit expressément que la loi de Malthus n'est pas une loi naturelle et qu’elle ne s'applique pas aux peuples qui ont atteint un certain degré de civilisation. Cet aveu, c’est tout ce que je demandais et espérais en principe ; quant à sa portée, M. Wolf ne semble pas s'en être rendu compte. Car la question suivante se pose aussitôt : Si ce n'est pas de la surpopulalion que vient la misère sociale, si elle d'ordre social elle-même, d'où vient donc cetle misère, qu'on ne saurait contester, qui règne dans les masses profondes, chez des peuples qui ont atteint ce haut degré de civilisation ? »

La réponse du socialisme est prévue : c'est de l’ordre social actuel et de l'inégale répartition des biens que vient la misère qu'on constate aussi bien dans toute la masse d'un peuple, comme en Russie, que, chez les nalions dites civilisées, dans les rangs inférieurs de l'échelle sociale. Ainsi se présente la nouvelle théorie socialiste, opposant à ce que nous avons appelé le nouveau malthusianisme : {1° sa conception de la surpopulation, 2° son «explication du présent », 3 son « pro-

nostic pour l'avenir »,

La surpopulation, définie : la rupture du rapport d'égalité entre la population et les subsistances, n'est pas d'origine naturelle, mais d’origine sociale.

La loi de Malthus, qui donnait à la surpopulation une origine naturelle, est vaine, parce qu'elle repose tout entière sur la loi du rendement non proportionnel, et que celle-ci est, sinon inexistante, du moins plus que largement compensée (übercompensiert) par les progrès réalisables dans l’agriculture ; d’où 1l résulte, que, pour une période indéfiniment longue et dont rien ne permet de prévoir la fin, il est exact, ainsi que l'affirmait Godwin, que tout homme peut produire au delà de ses besoins.

Sur les statistiques de la production des céréales en Europe au siècle dernier, le Dr Oppenheimer est d'accord avec Julius Wolf. Mais il nie qu'on puisse en Lirer aucune conséquence en faveur du rendement non proportionnel: « Tenons pour vrai, dit-il, que l'accroissement des récoltes de céréales en Europe « tout au plus » marche du même pas que celui de la population. Qu'est-ce que cela prouve ? Rien contre mot! Car J'ai prétendu, non pas que les récoltes de céréales augmentent plus vite que la population, mais que la quantité des subsistances augmente plus vite... » Or « la valeur

nutritive de la production rurale des plan tes en Allema-

gne {y compris les pommes de terre et la betterave) a quadruplé dans le courant du xix° siècle », alors que la population a « un peu plus que doublé seulement... C'est concéder plus que je n'en demandais ». Au reste, l'erreur grave commise par Wolf n'est pas une erreur de fait, mais de raisonnement. Elle consiste à induire, de ce que « la part moyenne qui revient à chaque individu sur la récolte en céréales a diminué », que « la production est hors d'état de suivre l’accroissement de la population » et qu'elle à « atteint la limite de ce qu'elle peut faire, au point de vue technique ».

«S'il en était ainsi, l'argument serait d'un certain poids, il faut en convenir, en faveur de la théorie de Malthus légèrement remaniée, telle que l’expose Wolf» : ES mais «iln’en est aucunement ainsi » et en raisonnant de la sorte Wolf « confond la productivité et le rendement ». Si le quotient individuel des récoltes de céréales a baissé dans l'Ouest de l'Europe, c'est parce que l'agriculture s’est heurtée, non pas « aux bornes techniques de la productivité... mais aux bornes économiques du rendement ». « Au point de vue technique, les agriculteurs auraient pu produire bien plus de céréales: s'ils ne l'ont point fait, c'est qu'ils n'en auraient point tré profit, les prix étant trop bas pour permettre d'augmenter les frais de production... » C’est là « l'effet de l’importalion des blés américains et indiens en Europe ».

Pour mieux prouver que le stationnement ou même le

recul de la production agricole dans un pays ne permet nullement de conclure qu'on y est arrivé aux bornes imaginaires du rendement non proportionnel, le D' Oppenheimer prend l'exemple typique du département de la Seine :

« D'une observation statistique du produit des récoltes du département de la Seine par rapport au chiffre de la production parisienne, Wolf aurait pu déduire avec le même droit que la loi du rendement non proportonnel y est en pleine vigueur, puisque le pavs ne peut plus nourrir sa capitale comme aux jours de Camulogène et de Vercingétorix ». Si le département de la Seine produit infiniment peu de subsistance par rapport au chiffre de sa population, c’est qu'il n’a aucun intérêt à en produire, trouvant beaucoup plus d’avantages à exporter des produits industriels dont le prix de vente lui permet et au delà de se procurer la nourriture dont 1l a besoin. C’est donc volontairement et non par suite d’une nécessité naturelle que le département de la Seine est, à ce point de vue, tributaire de ses voisins. Et ce qui est vrai pour le département de la Seine l'est aussi pour un pays industriel comme la Grande- Bretagne, et le sera dans une certaine mesure pour toute l’Europe tant que durera l'importation des blés étrangers.

Telle est la confusion grossière, selon Oppenheimer, | qui a permis de croire à l’action de la loi du rendement

non proporlionnel en Europe. La culture européenne

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est arrivée aux bornes économiques du rendement ; mais ceci n'a rien qui donne une explication naturelle à Ja surpopulation et à la misère, car ces bornes, ce n'est pas la nature, mais l'organisation sociale, qui interdit de les franchir.

Si la nature oblige le cultivateur à s'arrêter, ce ne peut être qu'aux bornes {techniques de la productivité ; et ces bornes non seulement ne paraissent être nulle part atteintes, mais dans l’état actuel de la science restent difficiles à déterminer.

L'extension de la production agricole en effet comporte deux facteurs : l'étendue des terres mises en valeur et l’art agricole.« La loi du rendement non proportionnel signifie seulement que celui qui triple le travail ou le capital sur son champ, atteint bien un produit brut el un produit net plus élevés qu'auparavant, mais sans que cetle augmentation soit proportionnelle à l’augmentation de travail ou de capital... » Mais cette loi ne vaut que si, et c'est là une condition expresse, une grandeur variable, l’habileté professionnelle fait fonction de constante dans l'espèce. Senior, qui le premier mil en avant cette loi, ajoute expressément cette condition : « agricultural skull remaining (he same » ; on sous-entend donc que l’habileté de l’agriculteur restera la même.

Or l'habileté de l’agriculteur est influencée dans un état de civilisation croissante par les résultats double-

ment favorables de la division du travail, qui « affran-

chit peu à peu les paysans de toutes leurs professions accessoires », et qui,« avec la productivité plus grande qui en résulle, permet à beaucoup d'hommes instruits de se consacrer aux sciences naturelles théoriques ou appliquées » ; el qui, d'autre part,fait faire les mêmes progrès « à la civilisation de l’agriculture qu’à l’instruction des agriculteurs eux-mêmes. C’est la division du travail qui « a permis au hoyau alourdi de pierres de devenir la charrue à croc, la charrue à soc de fer, la charrue à vapeur enfin ; au fossé de devenir le tuyau de drainage ; à la baratte à beurre de devenir la machine centrifuge à vapeur ; à la faucille de devenir la faucheuse mécanique ;...à la pierre de devenir engras, elc. ».

Tels sont, à un double point de vue, les progrès possibles de l’art agricole et ceux que dans une société ascendante la division du travail lui permet de réaliser constamment.

Ce sont ces progrès qui « compensent et au delà » la loi du rendement non proportionnel et permettent qu'on la néglige absolument en pratique :

« La moyenne des agriculteurs peut consacrer bien plus de temps à sa profession qui s’est spécialisée ; leurs connaissances empiriques sont bien plus grandes et leurs connaissances théoriques ont bien plus d’efficaeité ; ils sont pourvus d'un capital —, je veux dire d’instruments de production, — bien plus important ; ettout cela compense et au delà la loi du rendement non pro-

portionnel. »

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Que si l’on veut faire grief à Oppenheimer d’avoir considéré les progrès de l'industrie comme de nature à augmenter la quantité des subsistances, il répond que c'est seulement au sens que nous venons de voir, et en tant que les progrès de l'industrie influent sur la « civilisation de l'agriculture ».

« Wolf me ralle, dit-il, parce que, à ce qu’il croit, je suis le représentant de cette opinion d’après laquelle l'augmentation de la productivité de l'industrie pourrait tenir lieu de ce que nous refuse l’agriculture. Il expose cette idée à peu près comme si J avais admis que les hommes peuvent se nourrir de calicot si le pain devient rare, ou manger des brosses à chaussures si la viande vient à manquer. Je n'ai rien dit de tel. Mais j'ai fait entendre, avec raison je crois, combien grandit la fertilité des champs quand une industrie puissante fournit à l'agriculture le secours des matériaux et des instru-

ments toujours meilleurs et les met à sa disposition (1).»

Nous venons de voir résumés les arguments dont Oppenheimer appuie sa conception dela surpopulation. La loi du rendement non proportionnel, si elle n’est pas fausse, est suffisamment compensée par les progrès de l'art agricole pour qu'il soit impossible de dire que dans la société,

et dans une société en voie de progression

moins que dans une autre (ceci pour Wolf), — les res-

(1) lievue d'économie politique, avril 1903, p. 354.

sources de la nature soient en aucun cas incapables de répondre aux appélits des hommes, pourvu que ceux-ci : appliquent à la culture tous les efforts susceptibles d'augmenter la productivité de la terre, et ne s'arrêtent pas aux bornes artificielles du rendement. Si cependant en pratique ils s’y arrêtent, et qu'il en résulte, pour une partie d'entre eux, une privation plus ou moins grave de subsistances, au moins ne devront-ils s'en prendre qu'à eux-mêmes de cette « surpopulation », et n’en point accuser la nature, car si les « bornes techniques de la productivité » sont posées par la nature, à une distance d’ailleurs telle que nous ne devons pas redouter d'y jamais atteindre, les « bornes économiques du rendement » sont une frontière conventionnelle tracée par l’orgueil et la cupidité des hommes au plus grand détriment de leurs semblables.

La cause de la surpopulation n’est donc pas au-dessus de nous, mais à la portée de notre main : la surpopulation, avec la misère qui l’accompagne, n’est pas d’ori-

gine naturelle, mais d'origine sociale.

Et cependant, s'il n'y a pas de « loi de la surpopulation », c'est-à-dire pas de surpopulation naturelle et en quelque sorte fatale, « d’où vient done cette misère

qu'on ne saurait contester, qui règne dans les masses

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