‹ Principe de Population et Socialisme (Histoire des Doctrines de la Population, depuis le Principe de Population de Malthus jusqu'à nos jours)Chapitre 27 sur 42 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

I. Le marxisme. La machine cause de la misère. — II. Théorie de M. Dagan. La Loi de la population recherchée dans le groupe s0cial. Manufacture el machinisme. — III. Théorie de M. Loria. Condilion économique et fécondilé.

Les théories économiques sont celles qui donnent la prédominance au facteur économique dans la question de la population. Elles partent de ce principe qu'il ne faut pas rechercher de loi de la population pour la société en général, mais admettre que chaque groupe social a sa loi de la population particulière, et que le groupe ouvrier étant de beaucoup le plus nombreux, il importe avant tout de considérer le mouvement de la population dans ce groupe, parce que c’est ce mouvement qui déplace la moyenne.

Selon Karl Marx, la surpopulation est surtout le mal du peuple, et c'est l'usage des machines introduit au cours du xIx° siècle qui en a été la grande cause. Nous emprunterons à M. Loria l'exposé et la crilique excellente qu'il a donnés de celte théorie dans une de ses

conférences sur la « morphologie sociale » faites à l'Uni-

versité nouvelle de Bruxelles au mois de mars 1905.

Selon M. Dagan, c'est également dans le groupe s0cial ouvrier qu'il faut étudier le mouvement de la population. Mais les constatations diffèrent de celles du marxisme : la population ouvrière a subi au xrx° siècle un mouvement d'oscillation, croissant avec le développement des manufactures, et se ralentissant avec celui du machinisme.

Selon M. Loria, dont la théorie, comme les précédentes, a des affinités avec le socialisme, le développement de la population est limité beaucoup moins par le défaut de subsistances que par leur mauvaise utilisation. Et le mal sévit à peu près exclusivement dans le monde du prolétariat, où l’'abaissement excessif de la condition économique augmente la fécondité, en détruisant «tout esprit de prévoyance, tout sentiment de dignité

humaine ».

D’après Karl Marx (1)« la population exubérante n'est pas due à un excès positif de la population sur les subsistances, mais bien à une surabondance de la population ouvrière vis-à-vis du capital qui l'emploie, produite

à son tour par des causes tout à fait techniques et Capi-

(1) À, Loria, La morphologie sociale. Conférence sur la population,

talistes. En effet, au fur et à mesure que l'industrie progresse et se perfectionne, le capital tend à se cristalliser toujours mieux sous la forme de matières brutes et de machines ; tandis que le capital employé en salaïres diminue, soit relativement au capital total, soit aussi dans son chiffre absolu. Voilà de quelle manière se forme et s'accroît cette population surnuméraire, qui par sa concurrence implacable contient dans des bornes très étroites les salaires des ouvriers employés. Rien de plus absurde que d’y voir l'effet d’un accroissement excessif de la population, car elle pourrait aussi bien se manifester au milieu d’une population stationnaire ou régressive ; elle n’est que le résultat d'un procès purement technique (machinisme), indissoluble du système capitaliste, et qui ne pourra cesser, si ce n’est par le renversement de celui-ci !

« Cette théorie a certainement le mérite d’avoir mis en lumière l'influence qu'a le capital technique à engendrer une population exubérante vis-à-vis de l'emploi, qui peut fort bien coexister avec le parfait équilibre entre les hommes et Les vivres. Mais le tort de Marx, c'est de ne pas remarquer que l'emploi du capital technique peut donner lieu tout au plus à un excès de population temporaire, et que, partant, 1l n’est pas raisonnable d'y voir le créateur de cette population excessive permanente qui afflige désormais tous les pays civilisés… »

Nitu, dans La populalion et le système social,

exprime la même critique en disant quete Karl

Marx a le grand mérite d’avoir reconnu le premier l'existence d'un excés systémalique de population, il a le tort de vouloir nier envers et contre tous l'existence d'un excès automatique. »

Au reste, la surpopulation ouvrière n’est pour Marx qu'un aspect, un résultat, un méfait du capitalisme, et toute sa théorie sur ce sujet ne constitue qu’un fragment, un aperçu de sa thèse sur le capital, qui, loin de

se détacher de son œuvre avec netteté, s’y mêle ets’ » SY

fond.

Îl

Cette théorie marxiste est d’ailleurs à peu près abandonnée aujourd'hui. « S'ilest vrai, remarque M. Dagan dans son article sur Un aspect de la dépopulation (1), que la prohficité des populations industrielles est généralement abondante, s'il est vrai qu'elle tendait à s’accroître au milieu du siècle, au moment où Marx accomplissait ses magnifiques travaux, t/ n'en est plus de même aujourd’'hut. »

Et quand Marx expliquait par le machinisme le phénomène de la surpopulation dans le groupe ouvrier, M. Dagan, qui s'appuie aussi sur le machinisme, va s'en servir au contraire pour rendre compte de la dimi-

(4) Revue de métaphysique et de morale : « Un aspect de la population », par M. Henry Dagan, mars 1897.

206 DEUXIÈME PARTIE, — SECTION 11. — CHAPITRE Ii

nulion progressive de la population ouvrière constatée depuis lors : « L’affaiblissement progressif dela natalité, déclare-t-1l, me paraît étroitement lié au mécanisme

économique de la vie moderne. »

Tout aussi bien que le marxisme, la théorie de M. Dagan considère la question de la population dans le groupe ouvrier exclusivement ; et voici les raisons que l’auteur en donne :

« Les démographes et les économistes qui ont traité le problème de la dépopulation ne paraissent guère s’accorder sur les causes de ce phénomène, ni sur les conclusions qu'ils en ürent, ni sur la nature des remèdes qu'il convient de préconiser. Cela tient, sans doute, à leur méthode défectueuse de généralisation qui leur fait envisager la question du point de vue abstrait de la nationalité. Mais si l'on veut introduire un peu de précision et de clarté dans la matière, il est préférable de limiter le champ d'observation à quelques groupes sociaux bien définis et suffisamment importants pour peser sur les destinées ethniques de la nation.

« Ge procédé d'investigation si simple et si naturel ne fut jamais appliqué par les théoriciens de la dépopulation. Aussi ont-ils abouti, le plus souvent, à des explications fantaisistes, à des propositions excessives, imprudentes et inutiles. Notre but, précisément, est de montrer les erreurs ou les contradictions renfermées

dans les principales thèses que l'on a soutenues jusqu'à

présent ; puis de considérer un groupe social important, celui des populations industrielles, et de prouver que l’affaiblissement de la natalité s'y manifeste avec intensité. »

Voilà pour la méthode. La théorie proprement dite consiste ensuite à montrer : 1° Que le choix fait par l'auteur du « groupe industriel » est justifié, parce que c'est du mouvement de la population dans ce groupe que dépend l'élévation ou l’abaissement de la moyenne dans le pays tout entier ;

2° Que dans ce groupe lui-même le mouvement ascen-

dant ou descendant suit les variations de la technique

du travail.

Quant à la prépondérance du groupe industriel, M. Dagan s'appuie sur une récente staüstique publiée dans la Westminster Gazelte, et qui atteste le ralentissement général de la natalité en Europe. Il en résulte, remarque-t-il, que le déeroissement, tout en étant général, s’est cependant « manifesté au plus haut degré en Angleterre ». « Or, comme ce pays est précisément celui dans lequel les populations nécessiteuses dépassent en nombre l'ensemble de la classe moyenne et de la classe élevée, on est obligé d'admettre que ce n’est pas la diminution de la natalité au sein de ces classes qui influe sur le taux général, mais qu'au contraire c’est le même phénomène produit au sein de la fraction pauvre

de la population. »

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