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208 DEUXIÈME PARTIE. — SECTION 11. — CHAPITRE Il
Quant aux influences qui déterminent le mouvement dans le groupe industriel lui-même, elles sont de deux sortes et ont des effels opposés : c’est au début du développementde l'industrie,la manufacture ,qui pousse à l'accroissement de la population, puis, lui succédant, et dans un état industriel plus perfectionné, le machinisme, qui produit l'effet contraire :
a) « A l’époque de l'apparition dans un pays de l'industrie manufacturière, l'emploi considérable des bras écarte les risques de paupérisme intense dans les rangs des travailleurs : chaque famille trouve un avantage appréciable à se développer, puisque chaque enfant devient rémunérateur, comme le fait remarquer M. Leroy- Beaulieu ; c’est ainsi que de 1840 à 1870 la natalité de l'Angleterre augmente de 32,6 pour 1000 à 36 pour 1000 : c'est la période manufacturière.
by « Mais le jour où l’homme introduit {4 machine dans le mécanisme de la production, une véritable révolution s’accomplit dans les rangs des travailleurs. L'industrie basée sur le machinisme se substituant peu à peu (ou violemment selon les cas) à l’industrie manufacturière, 1l en résulte, comme l'ont fait remarquer M. Funck-Brentano et M. Mécislas Goldberg, que le nombre des bras inoccupés augmente, et que l’ouvrier d'acier remplaçant l'ouvrier de chair, le chômage prend une extension plus considérable et la misère un caractère plus général et plus aigu. En même temps, la fem-
me el l'enfant suffisent à la machine perfectionnée, qui
s’accommode fort bien d'un auxiliaire plus souple et plus docile que l'homme, C'est le moment où la natalité diminue ; c’est ainsi que la slalistique anglaise accuse
de 1871 à 1893 une diminution sérieuse de la natalité. »
La conclusion de cette théorie économique qui, partant du même point de vue que le marxisme, modifie cependant le système de Marx pour le mettre d'accord avec les faits, c'est que « la fameuse loi de population n'est pas une loi fixe, invariable, constante, puisqu'elle varie dans certains groupes sociaux avec leurs conditions d'existence » : et que « à chaque période histortique correspond une loi de la population » : loi d'accroissement pendant la période manufacturière ; loi de ralentissement ou de régression pendant la période de
machinisme.
M. Loria, dans une théorie célèbre, rapporte toutes les phases successives du développement économique dans l'humanité à l'accroissement progressif du nombre des hommes. «Il y a, selon lui,un élément primordial du système économique, un élément qui n'en présuppose pas d'autre, et chez lequel on doit parlant recher cher le propulseur de l’évolution sociale. Cet élément,
c’est la terre ou la métamorphose incessante de ses con-
ue 14
210 DEUXIÈME PARTIE. — SECTION II. — CHAPITRE Il
ditions de productivité, provoquée par l'accroissement perpétuel de la population humaine (1). »
Aussi ne peut-on se défendre de quelque étonnement quand on le voit, dans le même ordre d'idées que Karl Marx et M. Henri Dagan, chercher au mouvement de la population des causes économiques, et trouver ces causes dans une forme économique : le salariat. Il faut admettre que M. Loria entend par là, non pas faire dépendre le mouvement de la population du régime économique, ce qui par rapport à sa doctrine l'entraînerait dans un cercle vicieux, mais seulement établir que les systèmes économiques quise succèdent sous l'influence de l'accroissement de la population ont à leur tour une répercussion sur les facultés et les tendances procréatrices des hommes, et que le régime du salariat par exemple, — tout en étant comme il l'établit formellement la résultante d’un certain degré de densité de la population, — produit à son tour un accroissement de densité dans le monde du travail, et précipite ainsi l’évolution vers la forme économique qui devra lui succéder, commandée à son tour par un degré supérieur de densité de la population.
Quoi qu'il en soit, voici brièvement résumées les idées de M. Loria sur la question qui nous occupe :
lo « Le lent accroissement de la production agraire
n'est pas dû à l'infertilité du sol, mais à une série d'ins-
(1) Morphologie sociale , 1*° conférence,
Se 4 ee RS TT PT te ee RES | THÉORIES ÉCONOMIQUES 211
litulions juridiques etéconomiques qui entravent et amoindrissent l'efficacité du travail agricole.» ,soit que celui-ci soit effectué par des fermiers, ne pouvant employer dans le sol des capitaux considérables, qui « seraient confisqués par les propriétaires à l'échéance du bail », par des métayers, « ignorants et pauvres », ou par des ouvriers salariés qui « n'ont ordinairement aucune part au produit et, par conséquent, aucun intérêt au succès de l’entreprise agricole... »
C'est, quant aux subsistances, la théorie socialiste pure et simple.
2° Le malthusianisme commet done une première erreur en déclarant que c’est la nature qui met une entrave au développement des subsistances. Il en commet une autre en pensant que, si l’on pouvait « lâcher la bride à toutes les forces productives », on ne ferait disparaître que momentanément l'excédent de population, parce que la loi qui entraînerait un tel accroissement est elle même chimérique : « Si Malthus avait observé attentivement la société qui tourbillonnait autour de lui..., il aurait constaté que cette société, même au point de vue du phénomène qui l’intéressait, ne formait pas un tout compact, mais qu'elle se partageait en deux fractions essentiellement distinctes, l’une composée de pauvres, de salariés, de prolélaires, de criminels, se multipliant sans cesse el sans frein, l’autre de propriétaires, de capitalistes et de clients du capital, n'ayant pas plus
de deux enfants par couple ; etil aurait vu que, si la po-
pulation s'accroissait rapidement chez l’une de ces fractions de la société, elle demeurait stationnaire, ou même diminuait, chez l’autre ».
3° Quelle est donc la cause de ce débordement de population dans les classes pauvres ? Il faut la chercher non pas « dans la nature physiologique de l'homme, mais dans ses conditions économiques ». Si « ce n'est pas l'homme en général, mais le prolétaire ou salarié, qui se livre à une procréation exubérante... », c'es « parce que ses gains dérisoires, variables et intermittents détruisent en lui tout esprit de prévoyance, tout
sentiment de dignité humaine ».
Telle est en peu de mots la théorie de M. Loria. On voit qu'elle présente des affinités avec la théorie socialiste, mais que cependant sa place était plutôt marquée parmi les explications économiques du mouvement de la population. Pour M. Loria de même que pour Karl Marx et M. Dagan, c'est dans le monde du travail que se passent les phénomènes déterminants du mouvement de la population. Sa théorie cependant paraît avoir le mérite d'être plus générale et plus complète, parce qu'à la différence des précédents, il ne considère pas exclusivement le groupe ouvrier. Mais pour l’autre fraction de la société, pense-t-il, la douloureuse question des subsistances ne se pose pas, parce que la salisfaclion croissante des besoins y a favorisé, avec le
goût du bien-être, la prévoyance, de sorte qu’on y cons-
THÉORIES ÉCONOMIQUES HS
tale plutôt un «excès de la production des vivres sur les besoins des hommes ». Il en conclut avec raison à l’« inversion de la loi de Malthus » pour celte catégo-
rie sociale.
La conclusion des théories économiques est toute théorique elle-même. Les conditions économiques sont la résultante de la vie sociale et de toutes ses lois, et pour qu'une réforme puisse les modifier, 1l faut qu’elle soit de nature à modifier l'ensemble de la vie sociale. Cette nécessité ne serait pas pour faire reculer les socialistes militants. Les économistes sont plus modestes : non seulement ils n’entendent pas imposer de réformes, ce qui n’est pas dans leur rôle, mais ils ne considèrent celles qu'ils pourraient proposer que comme des desiderata : « À cause économique,constate avec regret Dagan, remède économique aussi, c'est-à-dire théorique et voué à l’inefficacité. »
M. Loria pourtant l'indique : « Le seul remède efficace à l'excès moderne de population ne peut être donné que par une forme économique qui favorise, au lieu de l'entraver, l'emploi producteur du capital ; par une forme économique qui anéantisse, avec le capitalisme, les barrières qu'il inflige à la production et qui érige enfin sur ses décombres l'industrie libre et épanouie des siècles à venir. »
L’« anéantissement du capitalisme » : voilà done le
remède, Mais il estévident que M.Loria songe d'autant
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moins à l’imposer au monde qu'ilen attend l'avènement du jeu naturel des lois économiques, et que dans son esprit le régime capitaliste, qui n’est que la résultante d'un certain degré de densité de la société humaine, est destiné à tomber de lui-même quand celle-ci aura
atteint un degré de densité supérieur.
Avant de clore ce chapitre, demandons-nous, avec M. le professeur Turgeon, s’il ne serait pas possible de faire au facteur économique une place plus large et plus nette dans l'explication des mouvements de la population humaine. « La progression de la natalité peut être contenue ou arrêtée, dans les milieux les plus riches ou les plus modestes, par un caleul que tout ménage de bourgeois ou d'ouvriers est incliné à faire par la prévoyance el l'intérêt : c'est le calcul des frais qu'exige un enfant pour parvenir à l'âge d'homme. Elever notre descendance, pour la mettre en état de se procurer les moyens de vivre, ne va pas sans des soins de chaque jour et des dépenses de longue durée. Nous voulons bien qu'il n'entre dans la pensée de personne de dresser un compte mathématique des charges de la paternité. Il n'est pas moins vrai qu'une génération nouvelle ne peut remplacer la génération précédente sans grever celle-ci d'un lourd passif, fait des soins et des frais qu'exigent la nourriture, l'apprentissage et l'éducation des enfants. Aucun ménage n'échappe à ce fardeau, ni
à la préoccupation intéressée qui s'ensuit.
« Et ces frais et ces soins augmentent à mesure que la famille s'élève en dignité sociale. C’est ce qui fait qu’un ouvrier, robuste et courageux, se croit en mesure de fonder un foyer avec un salaire de trois francs par jour, tandis qu’un fils de bourgeois instruit, pourvu d’un petit capital et muni conséquemment de plus grandes facilités de travail, ne se trouvera pas assez riche pour contracter mariage. Personne n’ignore que la société est formée d’une multitude de groupes distincts, ayant chacun une conception différente de la vie, des obligations qu'elle impose et des charges qu’elle entraîne. Par suite, avec quelques mille francs de rente, un homme peut êlre réputé pauvre dans le compartiment social où 1l est né et incapable de se marier sans déchoir du niveau auquel ses parents l'ont élevé. D'où il suit encore que, si les familles sont plus nombreuses dans les classes pauvres que dans les classes riches, c’est que
l'enfant coûte plus à celles-ci qu à celles-là. Un étudiant en droit par exemple, reste plus longtemps à la charge des siens qu'un fils de paysan. Dansles campagnes, un enfant devient, vers l’âge de dix ans, un capital productif pour un cultivateur : il surveille la basse-cour, il garde le bétail, il gagne son pain. Jusqu'à vingt-cinq ans, au contraire, le jeune homme qui se destine à quelque carrière libérale, est une bouche inutile à nourrir. Et l’on s'étonne du peu d’enfants des classes riches !
« En réalité, le coût des enfants exerce une action res-
trictive sur l'essor de la population. Il n’est que les mi-
séreux qui se dérobent à ces calculs de prévoyance. Aussi les familles indigentes sont les plus prolfiques. Elles n'ont rien à perdre ni à partager. Un de plus ou un de moins, la part des mioches sera la même, et plus nombreux seront les petits mendiants et plus grasses seront les aumônes qu'ils rapporleront au ménage. De là, le mot « prolétaire », qui signifie « pauvre ayant beaucoup d'enfants ». Si bien que, même pour les plus malheureux el les plus déshérilés, il y a un rapport cerlain, quoique variable suivant les classes, entre nos moyens d'existence el l'accroissement de notre espèce. Et ce rapport, M. de Molinari a cru pouvoir le mettre en formule : « Quand les enfants rapportent plus qu'ils ne coûtent, la population augmente ; quand les enfants coûtent plus qu'ils ne rapportent, la populalion dimi-
nue » (1). Serait-ce la loi de la population? »
(1) Journal des économistes, novembre 1890 : Chronique, p. 308.