‹ Principe de Population et Socialisme (Histoire des Doctrines de la Population, depuis le Principe de Population de Malthus jusqu'à nos jours)Chapitre 4 sur 42 · CR · texte numérisé non relu

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et s’y traduit immédiatement par la réapparition du «positive check », sous les formes de la famine et de la misère :

« Dans presque toutes les parties du globe les individus contractent par des considérations d'intérêt personnel des habitudes qui tendent à réprimer l'excès de la population... Mais le Tibet est peut-être le seul pays où le gouvernement encourage ces habitudes et où il s'efforce de diminuer la population plutôt que de l’accroître (1). » Les lois en effet, conformes aux préceptes de la religion, recommandent soit la chasteté complète, soit le mariage considéré comme un devoir religieux. Les ordonnances mêmes qui encouragent à la procréation les gens mariés « ont plulôt en vue une succession d'héritiers mâles qu'une nombreuse progéniture ». Au reste le législateur recommande de prendre une épouse d’un rang social au moins aussi élevé que le sien, mais de plus « dont la figure soit sans défaut, dont le nom soit agréable, qui marche avec grâce comme le phénicoptère ou le jeune éléphant, dont les cheveux soient en quantité convenable et les dents d'une juste grandeur ; dont toute la personne respire la douceur |! » (2).

Peut-être oserions-nous, si nous n’écrivions en français, supposer que de telles exigences sont bien près d'équivaloir à une prohibition complète du mariage,

(1) Trad. Prévost, p. 120.

(2) 1bid., p. 116.

LA TENDANCE AU MAXIMUM D’ACCROISSEMENT é 53

Quoi qu’il en soit, il nous est bien permis de remarquer que, jointes au bon goût naturel des jeunes Orientaux, de si sages recommandations sont bien faites pour les écarter de tout mariage inconsidéré ef pour prévenir autant qu'il est possible tout excès de population.

Et cependant les voyageurs nous rapportent que cet heureux pays est si loin de jouir d’une sécurité complète, si loin d’être dégagé du souci des subsistances «qu'une récolte faible y produit infailliblement une famine » (1),etque même sous ses autres formes l’obstacle destructif n’y perd jamais complètement ses droits : « Sur les frontières du Junapore, district de la province de Benarès, 1l y a une tribu où la pratique d'ôter la vie aux filles naissantes est établie ; .… et l’on y force les mères à les faire mourir de faim (2). »

C'estque malgré tout la population n’a jamais cessé de presser la limite des subsistances. Quant au caractère imminent et à l’action brusque de la famine dans ces régions, ils proviennent plus spécialement de ce que les effets du principe de population, qui y sont combattus d’une certaine manière comme nous venons de le voir, y sont par ailleurs imprudemment favorisés, la frugalité étant mise au rang des plus éminentes vertus, et chacun habitué à se contenter de la portion congrue; ce qui représente à notre point de vue | « utilisa-

{ion » maxima des subsistances. Or nous avons vu

(4) Trad. Prévost, p. 118.

(2) 1bid., p. 119.

que c’est sur la maximum des subsistances utilisées que se règle la population (1).

Dans l'immense Æ£mpire chinois, peuplé à l'époque où écrit Malthus de 333 millions d'habitants, nombreuses sont les causes qui favorisent le développement de la population. Ce sont : la fertilité du sol, — le respect de l’agriculture, qui place le laboureur « au-dessus du marchand et du fabricant », — les encouragements au mariage, qui assurent la perpétuation du rite religieux, la multiplication de l'espèce et l'entretien des parents âgés. — Mais qu'en résulte-t-11? — La division des fortunes, l’abaissement du prix du travail, et finalement la misère : « Le plus riche et le plus florissant empire du monde est avec cela dans un sens le plus pauvre et le plus misérable de tous, dit le jésuite Premau, la terre, quelque étendue et fertile qu'elle soit,ne suffit pas pour nourrir ses habitants (2). »

Aussi, malgré la sage réserve de 98 millions de célibataires, l'obstacle destructif sévit-il en Chine sous la forme de l'infanticide, de la misère, et fréquemment même de la famine.

Au Japon, même spectacle sur un champ plus res-

(1) La mauvaise utilisation des subsistances à ce point de vue aurait l'avantage de retarder la population, el de créer une sorte de réserve avec les subsistances inulilisées, En cas de famine des mesures spéciales pourraient faire bénéficier le pays de cette réserve. La Bible en fournit des exemples.

(2) Trad, Prévost, p. 124.

treint, avec cette différence toutefois que le libertinage et les guerres viennent apporter leur triste concours à la lutte contre un excès de population toujours immi-

nent.

Quand Montesquieu attribue la grande population de la Chine et du Japon au nombre considérable de femmes quis y trouvent, Malthus se déclare « surpris de voir faire de telles observations à un auteur qui quelquefois semble s'être fait de justes idées au sujet de la population ! (1) » Tant il lui paraît évident que les bornes naturelles sont exclusivement déterminantes du taux de la population, à l'exclusion des facultés pro-

créatrices toujours plus que suffisantes.

La Grèce et Rome. — « Les Grecs et les Romains au premier période de leur existence ont été placés dans des circonstances {rès propres à encourager la population. La propriété était divisée avec assez d'égalité et le travail se dirigeait principalement vers l’agriculture. L'agriculture n’est pas seulement,comme le dit Hume, l'espèce de travail la plus nécessaire pour faire subsister une nalion nombreuse ; c’est le seul travail par lequel une nation nombreuse puisse exister. Les arts et manufactures, qui dans les temps modernes semblent faire subsister tant de gens, n’ont pas la moindre 1n-

fluence sur la population, si ce n’est comme tendant à

(1) Trad. Prévost, p. 135.

Qi:

accroître la quantité des produits de l'agriculture et à en faciliter la distribution (1). »

Il est tout naturel de trouver dans le malthusianisme un reflet de la physiocratie. Comme les physiocrates voyaient toule « richesse » dans la matière première, Malthus définit la masse des subsistances, sur laquelle se règle la population : la somme des produits de la lerre, que l'industrie peut bien rendre plus uthsable, sans jamais prétendre à l'amoindrir ou à l’augmenter. Malthus eût volontiers fait sien le mot de Quesnay : « Abondance avec cherté est opulence. » Abondance et cherté eussent représenté pour lui les conditions vraiment favorables au développement maximum de la population, tout en assurant en même temps le maximum de sécurité: car, mise par l'abondance à l'abri de la misère, la population existante eût cependant trouvé dans la cherté un commencement de gêne de nature à favoriser l’action du « preventive check ».

Le milieu économique de la Grèce et de Rome fut, disons-nous, généralement favorable à la population. Il ne suit pas de là que les Grecs et les Romains aient échappé à la règle commune et ignoré, tant s’en faut, l'obstacle destructif :

« Les Grecs virent fort bien que la puissance de

peupler, st on ne la conlenail pas, renverserait bien-

(4) Trad. Prévost, p. 436:

LA TENDANCE AU MAXIMUM D'ACCROISSEMENT 57 tôt leurs systèmes de bonheur et d'égalité républicaine (1). »

Quant aux choix du remède, ils furent d’une simplicité géniale. Platon dans ses « Lois » leur proposait bien d'adopter comme régulateur de la population, suivant les cas, « l'honneur ou l’ignominie, ou des exhortations convenables aux circonstances... » (2). Ils trouvèrent beaucoup plus simple dé pratiquer sur une grande échelle l’infanticide, auquel ils attribnaient très justement le double avantage de limiter une population débordante, et d'assurer une population constante en écartant de la procréation la crainte de la misère,

Aristote, dont le système politique est fondé sur l’égalité de la propriété, et qui se rend {rès bien compte que « la forte tendance de la race humaine à s’accroître doit, si l’on n'y met obstacle, renverser tout système de ce genre » (3), croit déjà faire un progrès en préconisant l'avortement. « Et l’on ne peut, observe Malthus, opposer de meilleurs arguments à de tels systèmes que la nécessilé qu'ils entraînent d'user des moyens proposés par Aristote. »

Il dénonce aussi l'erreur de Lycurgue quand celuici fait tous ses efforts pour augmenter le nombre des citoyens de Sparte, et ne réussit qu'à y accroître la misère : « La naissance d’un grand nombre d'en-

(4) Trad. Prévost, p. 137.

(2) 1bid., p. 138.

3) Ibid., p. 140.

58 PREMIÈRE PARTIE. — SECTION I. — CHAPITRE Il

fants tant que la division des terres ne changeait point, ne pouvait avoir d'autre effet que d'augmenter la pauvreté (1). » C’est toujours l’idée que nous connaissons : le moyen certain de provoquer un accroissement de population,est de reculer la limile à laquelle elle ne cesse de tendre naturellement, en augmentant la quan- Ulé, ou la facilité d'utilisation des subsistances. L'infanticide fut donc en Grèce l'obstacle le plus remarquable à la population. L'histoire de ce pays nous montre qu'il faut y adjoindre les guerres dans une assez

large proportion.

Guerres et infanticide sont aussi les formes essentielles du « positive check » dans la Ville éternelle dont la population ne cesse d’ailleurs de se maintenir, malgré la brutale déclaration de Métellus Numidius : « Si nous pouvions n'avoir point de femmes, aucun de nous ne resterait chargé d’un fardeau aussi incommode » (2)! Malthbus ne nous dit pas si les paroles de Métellus Numidius eurent le succès qu'elles méritaient, et paraît plutôt rapporter les manifestations du « preventive check » à Rome aux effets de l'esclavage. L'esclavage, selon lui, décourage le développement de la population dans les classes pauvres, cause de la concurrence ruineuse qu'il leur fait dans le travail et du vil prix qu'il lui donne. D'autre part, il n’en résulte au point de vue

(4) Trad. Prévost, p. 141.

(2) Tbid., p. 144.

de la population aucune compensation, parce que le maître n'aime pas voir naître d'enfants parmi ses esclaves, trouvant beaucoup plus d'avantage à acheter des esclaves adultes qu'à les élever enfants.

Nous en avons fini avec les peuples de civilisation primilive où moyenne : « dans la plupart des contrées que nous avons parcourues, la population semble rarement s'être réglée avec précision sur le {aux moyen et permanent des subsistances. En général on la voit exécuter des oscillations entre les deux points extrêmes. En conséquence, les oscillations entre la disette et l’abondance ont paru très fortement marquées, et c'est aussi ce que nous avions lieu d’attendre en faisant le tableau de l’état des nations les moins avancées dans la civili-

sation (1). »

c) Les civilisations modernes.

Les peuples de l’Europe moderne. — La Suède et la Norvège. — Nous trouvons pour la première fois en entrant en Norvège un pays privilégié, où l'obstacle préventif agit d'une façon régulière, laissant fort peu de place à l’action de l'obstacle destructf.

Les deux grands facteurs de limitation dans ce pays sont : les mariages tardifs et la modération du nombre

des enfants dans chaque famille.

(1) Trad. Prévost, p. 150,

Les mariages tardifs, provenant de diverses causes, parmi lesquelles le mode de conscription, qui retientles jeunes gens sous les drapeaux durant une période de dix ans, pendant laquelle le mariage leur est impossible ; mais surtout de la coutume très spéciale qui permet au prêtre de « refuser d'unir ceux qui n'ont aucun moyen probable de subvenir aux besoins d’une famille » (1).

La modéralion du nombre des enfants dans chaque famille : provenant de la nécessité pour chaque famille de vivre à peu près exclusivement sur elle-même, et cela par suite du défaut de centralisation. « Chaque maison se fournit à elle-même presque tout ce qui peut suffire aux besoins de l’économie domestique...(2) » et le rural a peu d'espoir de trouver en allant à la ville les moyens de se procurer une plus grande aisance que celle dont 1l jouit à la campagne.

Il est très facile de s'expliquer l'efficacité de ce nouveau facteur économique — le défaut de centralisation — pour combattre les dangereux effets du principe de population. Car ceux-ci sont d'autant plus promptement et clairement ressentis que le milieu dans lequel s'exerce la loi est plus restreint, et l'effet de la décentralisation économique est précisément de créer dans le pays où elle règne des milieux économiques d'autant plus nombreux et restreints qu'elle est plus

(4) Trad. Prévost, p. 153.

(2) Hbid,, p. 155.

accentuée. « Si nous pouvions fixer l'attention sur une seule paroisse, d’où il n’y eût aucune possibilité d'émigrer, l'observateur le moins exercé verrait bientôt que si tous les individus s'y mariaient à vingt ans, les fermiers ne suffiraient pas, avec toutes les améliorations concevables, à occuper et à nourrir tous ceux qui atteindraient l’âge d'homme (1) »... mais quand l'esprit considère un grand pays, il lui attache, par une singulière inconséquence, « la faculté de nourrir un nombre d'hommes beaucoup plus grand que la somme de ceux que peuvent nourrir toutes les parties dont ce pays est composé » (2).

Donc si la limitation se produit en Norvège dans de si heureuses conditions, c'est que l'attention s’y porte naturellement non pas même sur une seule paroisse,

mais pour ainsi dire sur une seule famille.

En Suéde, nous retrouvons l'obstacle préventif sous une forme analogue. L'usage est que, dans l'exploitation agricole, qui forme une sorte de grande famille {au sens latin de « familia »), le « maisonnier » et les ouvriers agricoles soient seuls mariés, les Jeunes gens, domestiques de ferme ou autres, n’élant pas admis au mariage. Cet obstacle néanmoins agit avec moins de

régularité qu’en Norvège, et l'on constate immédiate-

(1) Trad. Prévost, p. 160.

(2) 1bid., p. 161.

62 PREMIÈRE PARTIE. — SECTION 1. — CHAPITRE il

ment que l'affaiblissement de son action y est compensé par une mortalité plus grande.

La situation de la Suède semblant encore plus salubre que celle de la Norvège, on n'y peut « rendre compte de la mortalité qu'en supposant que les habitudes du peuple et les encouragements du gouvernement y ont forcé la population et ont en conséquence fait naître les maladies qui sont l'effet inévitable de la pauvreté et de la mauvaise nourriture ».

Une autre preuve que la Suède n’a pas la « sage prévoyance » de la Norvège, c’est qu’en Suède « les années les plus fertiles en subsistances sont aussi les plus fertiles en enfants » (1) ; ce qui provoque naturellement pour les années suivantes une recrudescence de misère.

Malthus ne s'étonne pas de celte imprévoyance, que nous avons déjà constatée à maintes reprises ; bien loin de là, il! la considère comme la règle. S'appuyant sur l'exemple de la Suède : cela prouve, ajoute-t-il, « que non seulement la population suit avec beaucoup de prompttude le progrès moyen des subsistances, mais qu'il suffit que celles-ci reçoivent un accroissement occasionnel el momentané pour que la population s'élève aussitôt en proporüon ; d’où 1l suit qu’elle dépasse sans cesse son {aux moyen d'accroissement et qu’en conséquence elle y est forcément ramenée par les retours

périodiques d’un déficit dans les subsistances, déficit

(1) Trad. Prévost, p. 165.

qui engendre les plus pressants besoins et les maladies qui en sont la suite (1) ».

Aucune explication ne pourrait plus facilement faire comprendre ce que Malthus entend par la tendance de la population à se maintenir au niveau des subsistances, et comment il comprend le jeu de la loi économique qu'il a formulée.

Selon lui, toute année d’abondance, toute amélioraon agricole, tout mode nouveau de répartition (2) de nature à augmenter momentanément la masse des subsistances produit sur celles-ci une sorte de hausse faclice, immédiatement suivie par la population.

Mais (ôt ou tard la disette succède à l'abondance ; les conséquences de l'amélioration deviennent moins sensibles ou simplement restent inférieures à ce qu'on en attendait, et c'est la baisse des subsistances. La population qui a suivi spontanément la hausse est contrainte par la « dure nécessité » à suivre la baisse jusqu’à ce que l'équilibre soit rétabli. C’est la règle.

S'il arrive que l’action de la « dure nécessité » trouve un milieu tellement propice, — c’est-à-dire un milieu où la prévoyance soit tellement grande, les vices destructeurs tellement répandus, ou la propagation des maladies tellement facile que la population non seule-

ment y soit ramenée au niveau des subsislances, mais

(1) Trad. Prévost, p. 165.

(2) Voir la critique des « Systèmes d'Egadité », p. 89 ci-après.

descende beaucoup au-dessous de ce niveau, —il pourra arriver que l’action antagoniste du principe de population soit momentanément insuffisante pour l'y ramener : dans ce cas la population sera pour quelque temps inférieure aux subsistances. C’est l'exception.

Il ne faudrait pas croire que c'est en ce sens que nous avons vu dans la Norvège un pays exceptionnel. La Norvège nous offre aussi bien que la Suède un exemple d'application de la règle, mais d’une application différente. La population n’y est pas au-dessous du niveau des subsistances, et elle y est comme ailleurs maintenue exactement à ce niveau par la « dure nécessité ». Ce qui est spécial à la Norvège, c'est que l’état des mœurs et la prévoyance des habitants permettent à la « dure nécessité » d'y prendre et d’y conserver la forme d'une contrainte exercée par les individus et par la société sur les instincts procréateurs. Cette contrainte (« restraint ») est encore un nouveau facteur de la limi-

tation.

La Russie. — L'examen des tables de mortalité en Russie porterait à croire que l'action du positive check est dans ce pays très modérée. On la trouve au contraire énorme si l’on tient compte d’un élément que ces lables négligent : la mortalité infantile dans les hôpitaux d'enfants trouvés.

Faut-il seulement constater que cette mortalité re-

lève dans une proportion considérable le taux moyen,

ou faut-il l’attribuer précisément à ces établissements ? Selon Malthus « une grande partie de ces morts prématurées doit être attribuée à ces établissements sotdisant philanthropiques » (1) et ilne faut pas douter que si ces enfants fussent restés sous la garde de leurs parents, un nombre beaucoup plus grand eût échappé. De plus ils vont à l'encontre de l'accroissement réel de la population, en encourageant la licence des mœurs par la sécurité qu'ils donnent aux filles-mères, et l’on « pourrait penser avec fondement que pour arrêter la population, un homme d’ailleurs indifférent sur les moyens n'aurait rien de mieux à faire que d'établir un nombre suffisant d’hôpitaux d’enfants trouvés » (2). Pour comprendre ici la pensée de Malthus, il suffit de se rappeler qu'il considère les subsistances comme étant toujours strictement suffisantes pour nourrir selon leurs appétits l'ensemble des individus qui se Les partagent. Il en résulte que tout accroissement anormal comme celui que favorisent les hôpitaux d'enfants trouvés se produit aux dépens des individus déjà existants dont certains se trouvent par là privés du nécessaire et disparaissent. Au point de vue de l’ensemble du pays, on pourrait croire qu'il n’y a ni profit ni perte, puisque la place de ceux qui disparaissent a d'avance été prise par d’autres ; mais il faut remarquer que ce sont des

individus de tous les âges

ges, comprenant une certaine

(1) Trad. Prévost, p. 180, (2) Lbid., p. 181.

66 PREMIÈRE PARTIE. — SECTION {. — CHAPITRE Il

moyenne d’adulles, qui sont ainsi remplacés peu à peu par des enfants en bas âge, incapables pour longtemps encore de rendre à la société les mêmes services, en admettant qu'ils doivent les lui rendre jamais, et ce n’est pas le cas pour le plus grand nombre qui, objet de soins malgré tout insuffisants, succombe sans avoir été jamais qu’une cause de dépenses inutiles. La déperdilion est évidente non seulement dans les forces du pays mais même dans le chiffre absolu de la population.

A côté de cela le plus grand obstacle à la population est « l’état de vasselage... auquel les paysans sont réduits,et l'ignorance etl'indolence qui en sontla suite{1 )». Il faut y ajouter l'imprévoyance du propriétaire foncier qui trop souvent pour assurer le paiement régulier de ses Laxes, permet à ses paysans d’aller, pères ou fils, gagner de l'argent à la ville, d'où résulle que l’agriculture reste négligée, et que « la principale source de la population commence à tarir » (2).

(La portée de cette dernière observation est d’ailleurs relative : elle a trait au second tiers du xvm siècle, et dès la période suivante (1763 à 1799) Malthus note en Russie un relèvement au point de vue agricole.)

La Suisse, — De 1550 à 1760, une amélioration cons-

(1) Trad. Prévost, p. 182, (2) Ibid.

lante el progressive des conditions de vie et d'hygiène en Suisse coïncide, fait notable, avec un état stationnaire, sinon même décroissant de la population. Malthus ne s’en étonne pas, et l'explique de la façon suivante : l'amélioration des conditions d'existence, en prolongeant la durée moyenne de la vie, a pour effet d'augmenter la population d'un pays tout aussi bien qu'un progrès constant dans le nombre des naissances, d'où il suit que ce dernier progrès est rendu imutile ou impossible.

Au reste, amélioration dans les conditions de vie ne dit pas accroissement des subsistances, et la Suisse, notamment dans les montagnes où la culture est remplacée par le pâturage, n’est pas plus qu'aucun autre pays à l’abri de la surpopulation.

Les montagnards eux-mêmes se rendent si bien compte de cette tendance et des inconvénients qui en résultent pour eux qu'ils ont appelé la surpopulation le « vice du pays » (1).

La France. — L'état de la France apporte au malthusianisme, du moins à l’époque où écrit Malthus, une confirmation intéressante.

Pendant la période révolutionnaire, en effet, les statistiques démontrent que notre population aurait eu

tendance à croître plutôt qu à diminuer. L'immense

68 PREMIÈRE PARTIE. — SECTION I. — CHAPITRE Il

mortalité provenant de la guerre civile et des guerres extérieures était en effet plus que compensée par l’augmentation des naissances. Celle-ci paraît avoir été due à diverses causes : notamment à la loi du divorce et à une loi qui, fixant la conscription à 18 ans, en exemptait cependant les individus mariés. D'autre part on constatait une diminution des morts parmi ceux qui restaient au pays, diminution qui pouvait être attribuée à des conditions de vie plus larges, provenant de la hausse des salaires, et aussi de l'augmentation des subsistances, les activités détournées de l’industrie ayant pu sereporter sur le travail agricole.

L'argument que le malthusianisme tire de ce fait est très simple et très puissant : car 1l semble bien en résulter qu’une population frappée d’une mortalité énorme et par là considérablement diminuée trouve immédiatement en elle-même des forces suffisantes non seulement pour combler les vides, mais, si la quantité des subsistances le lui permet, pour dépasser son chiffre primitif.

Dans la période suivante, de 1802 à 1813, se produit un ralentissement général dans les naissances, les mariages, el aussi la mortalité. Malthus y applaudit, trouvant dans le ralentissement des naissances et des mariages la preuve que notre pays s’est conduit avec plus de prudence, et dans celui de la mortalité la preuve que celle sage réserve a permis le soulagement de beaucoup

de misères :

« De deux pays dans lesquels le taux d’accroissement, la salubrité naturelle du climat et l'état des villes et des manufactures sont à peu près les mêmes, celui dans lequel la pauvreté est plus grande aura plus de naissances, de morts et de mariages (1) ». Inversement, celui dans lequel le rapport des naissances, des morts et des mariages sera plus grand souffrira davantage de la misère : c'est toujours la même idée, que la population pressant la limite des subsistances ne peut recevoir d’accroissement utile que celui provoqué par l'augmentation des subsistances elles-mêmes ; au delà duquel toute naiïssanee estun véritable excès qui non seulement n'accroit pas d’une unité la population, mais livre une

viciime de plus à l'action du « positive check ».

L'Angleterre. — L’Ecosse et l'Irlande. — Avec la France, et l'Angleterre à laquelle nous passons ensuite et par laquelle va se terminer notre examen,nous sommes arrivés dans les pays où « les obstacles privatifs agissent dans tous les rangs avec beaucoup de force (2) ».

Malthus se borne ici à quelques constatations qui sont surtout intéressantes en ce qu’elles combattent les opinions erronées qu'on aurait pu se former sur Sa

doctrine au simple énoncé du principe de population

(1) Trad. Prévost, p. 234, (2) Lbid., p, 235.

C'est ainsi qu'à propos de l'Angleterre, 1l rapporte en la déclarant fort juste l'observation du docteur Short : que « l'accroissement du genre humain est arrêté par la timide prudence, qui fait redouter les mariages et les dépenses qu'ils entraînent, plus que par aucune autre cause (1) ».

Et comme il relève un taux d’accroissement qui,sïl était constant,« doublerait le nombre des habitants en moins de 55 ans » : « … C'est un taux d'accroissement, déclare-t-1l, qui dans la nature des choses ne peut être permanent (2) ». 1] l'attribue à «un grand accroissement de demande de travail,combiné avec un grand accroissement de force de production, soit dans l’agriculture soit dans les manufactures (3) ».

En Æcosse, un accroissement considérable des subsistances, produit notamment par la découverte de la pomme de terre, a permis dans la seconde partie du xvin* siècle une augmentation de 360.000 âmes, sans que le pays paraisse en avoir souffert.

En Jrlande,par contre, au sein d’une population ignorante, le même fait a déterminé un tel accroissement qu'au lieu d'un plus grand bien-être 1l a abouti à une recrudescence de misère, Nouvelle et dernière vérifica-

tion de cette idée qu'il n’est telle amélioration dans le

(1) Trad. Prévost, p. 237, (2) P, 262. Est-il besoin de remarquer combien nous sommes loin de la progression géométrique ?

(3) 1bid., p. 262.

bien-être général qui ne soit immédiatement annulée par l'accroissement de la population, et ne détermine même une impulsion excessive produisant un mal plus grand que le bien momentanément ressenti, si la sagesse el la prévoyance ne veillent constamment à

contenir les appétits.

C'est par l’Ecosse et l'Irlande que se termine le long voyage que Malthus emploie comme mode d’expérimentation et dans lequel 1l nous livre chemin faisant sa pensée. |

— De toutes les constatations ainsi faites le malthu sianisme conclut :

1° Que dans tous les pays et à tous les degrés de c1vilisation la population se maintient régulièrement au niveau des subsistances ; et que cet équilibre est assuré aux dépens du bonheur de l'espèce humaine par la tendance constante de celle-ci à produire un excès de population que vient annuler, par des procédés divers, l'action de la « dure nécessité ».

20 Que dans un milieu où les hommes s'abandonnent absolument à leurs instincts, celte aclion se manifeste sous la forme du « positive check » ; que s1 la prévoyance intervient et se combine avec les penchants naturels, le « positive check » fait place peu à peu et dans une plus ou moins large proportion au « preventive check », et qu'il est même possible théoriquement

de concevoir une sociélé où, l'élan des passions élan

72 PREMIÈRE PARTIE. — SECTION I. — CHAPITRE Il

absolument soumis aux conseils de la prévoyance, le « preventive check » agirait seul.

La première conclusion nous importe seulement en ce qu'elle vérifie le principe posé en tête de ce chapitre, et que nous avons appelé le principe de l'accroissement maximum.

La seconde demande encore quelque développement : elle constitue la transition par laquelle le malthusianisme passe de la science pure à l’ application.

Il est naturel en effel, après avoir passé en revue le différentes causes qui d’une façon nécessaire détruisent ou préviennent l'excès de la population, de se demander quelles sont celles qui nuisent le moins au bonheur de la société,

NT

Or « tous les obstacles que nous avons reconnus ont paru se réduire à ces trois classes : la contrainte morale, le vice et le malheur »:

Reprenons en effet les différentes causes de limitation que nous avons groupées jusqu ici sous les dénominations de « preventive check et positive check », et qui sont en somme, outre le manque de nourriture (famine), « Loutes les coutumes et toutes les maladies que peut faire naître la rareté des moyens de subsislance, en y joignant toutes les causes physiques et morales indépendantes de cette rareté, qui tendent à enlever la vie d’une manière prématurée (1) ».

(1) rad. Prévost, p. 12,

Parmi les obstacles destructifs nous en avons trouvé de deux sortes : les uns qui « paraissent une suite inévitable des lois de la nature » (1), les autres qui sont le résultat des passions humaines.

Le malthusianisme classe les premiers sous la désignation de « malheur » (misery). Le malheur comprend d'une part toutes les privations qui sont la conséquence du manque de nourriture, et dont l'excès est susceptible d'entraîner la mort; — ces privations corrrespondent à ce que nous désignons en français sous le terme générique de pauvreté ou misère — ; d'autre part les maladies que la misère engendre ou dont elle favorise la propagation. Les épidémies par exemple, en tant qu’elles naissent ou se propagent dans un milieu où la lutte contre elles est rendue difficile ou impossible par la pauvreté et la trop grande densité de la population, sont une forme de ce que le malthusianisme appelle le malheur.

Les guerres et les excès de tous genres ayant pour effet d'abréger la durée normale de la vie sont « d’une nature mixte ». Ils amènent bien à leur suite le malheur, mais ils n’en sont pas nés. Le malthusianisme les fait entrer dans une seconde classe : celle du vice.

Nous avons rencontré fréquemment cette sorte d’obstacle dans l'examen qui précède. La guerre nous est

apparue comme l'occupation principale des peuplades

(1) Trad, Prévost, p, 12,

T4 PREMIÈRE PARTIE. — SECTION I. — CHAPITRE Il

sauvages, et, pour les hordes barbares, comme un moyen longtemps efficace de se procurer des moyens de subsistance en rapport avec leurs appétits toujours croissants. Dans les temps modernes la guerre est loin d'avoir perdu ses droits, bien que la relation de cause à effet qui ne cesse de la rattacher à l'accroissement de la population soit beaucoup plus difficile à saisir.

A côté de la guerre se place le crime sous loutes ses formes : que ce soit le meurtre d'une façon générale ou plus particulièrement celui quis'exerce sur la personne de l'enfant. Nous avons vu que l’infanticide, considéré comme chose toute naturelle chez beaucoup de peuples sauvages, n'a pas répugné non plus aux mœurs grecques, et qu'il en a été de même de l'avortement, préconisé par Aristote et pratiqué à tous les degrés de la civilisation.

Voilà donc l’ensemble des obstacles destructifs rame-

nés à deux classes : le malheur, et le vice.

L'obstacle, préventif est plus complexe encore dans sa source, bien qu'il ait uniformément pour effet de limiter la population en modérant le nombre des naissances.

Les sources en sont tous les motifs qui peuvent déterminer un homme prévoyant à n'avoir point d’enfant,ou à n'en avoir qu'un nombre limité :

« L'homme en regardant autour de lui ne peut man-

quer d'être frappé du spectacle que lui offrent souvent

les familles nombreuses ; en comparant ses moyens de subsistance... avec le nombre des individus entre lesquels il en faudra faire le partage, il éprouve une juste crainte de ne pouvoir faire subsister les enfants qu'il aura fait naître. » D'autre part «... ne court-il point le risque de perdre son rang et d’être forcé de renoncer à des habitudes qui lui sont chères ?.. Ne sera-t-il point dans l'impossibilité de procurer à ses enfants les avantages d'éducation dont il a pu jouir lui-même ?...Ne lui faudra-t-1l point enfin, pour dernière ressource, renoncer à l'indépendance dont il s’honore et avoir recours aux dons toujours insuffisants de la charité ?

« De telles réflexions sont faites pour prévenir et préviennent en effet dans une société civilisée beaucoup d'établissements... » (1).

Mais l'instinct de prévoyance se combine dans l’âme humaine avec l'élan des passions.Celles-ci, d'ordre plus ou moins élevé, peuvent affecter d’ailleurs suivant les individus une violence plus ou moins grande. Il en résulte que la contrainte commandée par la prévoyance peut engendrer suivant les cas des coutumes très différentes.

Le malthusianisme range la plupart de ces coutumes dans la classe des vices, qui comprend déjà une grande partie des obstacles destructifs. « Le libertinage, les

passions contraires au vœu de la nature, la violation du

(1) Trad. Prévost, p. 13,

16 PREMIÈRE PARTIE. — SECTION I. — CHAPITRE Il

lit nuptial, en y joignant tous les artifices employés pour cacher les suites des liaisons criminelles ou irrégulières, sont des obstacles privatifs qui appartiennent manifestement à la classe des vices. » « En effet le dérèglement des mœurs, porté au point d'empêcher la nalssance des enfants, semble avilir la nature humaine et lui ravir sa dignité... Ce sont là sans doute des causes actives qui tendent à diminuer le bonheur de la société

et qui portent à la vertu une fâcheuse atteinte (1). »

Il peut arriver cependant que de celte contrainte il

ne résulle pas de vice. C’est alors « le moindre des maux » que produise le principe de population : « Une contrainte imposée à nos penchants et surtout à l’un de ceux qui ont sur nous le plus d’empire produit sans doute momentanément un sentiment pénible. Mais ce mal est évidemment (rès petit, si on le compare à ceux que produisent les autres obstacles par lesquels la population est arrêtée. C’est une privation de la même nature que lant d’autres que doit se prescrire un agent moral (2). »

Cette privation constitue à elle seule la troisième classe d'obstacles à la population — que le malthusia-

nisme appelle la « contrainte morale ».

La noton de la contrainte morale (moral restraint)

éclaire tout le côté pratique du malthusianisme. Aussi

(4) Trad, Prévost, p. 14 et 15, (2) fbid., p. 13,

importe-t-il au plus haut point de la préciser. Dès l'abord nous voyons qu’elle s'oppose à la notion du vice :

«La contrainte morale, précise Malthus, est celle qu'un homme s'impose à l'égard du mariage par un motif de prudence lorsque sa conduite pendant ce temps est strictement morale (1). »

Cette définition, la seule que l’on püût attendre de la conscience scrupuleuse et de la rigide vertu d’un « clergyman », écarte par elle-même toutes les préventons élevées contre la doctrine de Malthus, et rejette du même coup le parasitisme de certaines théories soidisant scientifiques qui se réclament du malthusianisme, dont elles ont même osé s'adapter le nom {Néo- Malthusianisme, D° Gottschalk et autres) (2).

Elle serait complétée s'il en était besoin par cette note que Malthus ajoutait à la seconde édition de son ouvrage, et dans laquelle 1l distingue admirablement la contrainte « morale » de ce qu'il appelle à dessein la contrainte « prudente » : « J’emploie ici, nous dit-il, le mot moral dans un sens limité (celui que nous venons de voir) (3). Je me suis appliqué dans cet ouvrage à ne m'écarter jamais de ce sens. Lorsque j'ai eu l'occasion de parler de la contrainte que l’on s'impose à l’égard du mariage, sans prendre garde aux suites d’une

(1) Trad, Prévost, p. 14-45, note.

(2) « Valeur scientifique du Malthusianisme », par le D' Gottschalk, de Paris ; — « dédié à tous les sincères ». Paris, P, V, Stock ; 1"°

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