‹ Principe de Population et Socialisme (Histoire des Doctrines de la Population, depuis le Principe de Population de Malthus jusqu'à nos jours)Chapitre 30 sur 42 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

I. Théorie de M. Arsène Dumont.— II. Opinion de M. Gonnard sur l’ « aggravation de la capillarité sociale en France ».

Qu'est-ce que la « capillarité sociale » ?

M. T'urgeon, à son cours, l’a très finement définie et analysée. « Notre démocratie républicaine ne connaît plus de castes fermées ni de démarcations inflexibles. S1 profondément marquée, travaillée, pénétrée qu'on la suppose par des siècles de gouvernement monarchique et de culture religieuse, si prodigieusement vivaces que soient encore le sentiment de l'aristocratie et le goût de la hiérarchie, les anciennes barrières sont tombées, donnant libre carrière à toutes les ambitions individuelles. Tout homme est devenu citoyen, électeur et quelque peu souverain. Notre constitution ouvre à chacun les espérances les plus vastes, les visées les plus hautes. Il n'est pas fils de paysan ou d’ouvrier qui n ait le droit de s'élever, par son labeur et par son intel-

ligence, aux premières situalions de l'Etat. Dès lors,

l’ambition des hommes est sans cesse sollicitée pour eux-mêmes et pour leur descendance. Le père aspire à monter aussi haut qu'il peut, et il fait effort pour que ses enfants s'élèvent au-dessus de lui-même. C’est ce qu'on a ingénieusement appelé la « capillarité sociale », autrement dit, le désir qu'a chacun de gravir, d’échelon en échelon et le plus rapidement possible, tous les degrés de la hiérarchie sociale. De là une émulation générale qui engendre le mouvement et la vie, mais aussi un vertige d'ascension orgueilleuse, une dispute acharnée de la richesse et du pouvoir, qui surexcitent l'esprit de concurrence et avivent entre les hommes les antagonismes politiques et les conflits sociaux. »

Cette théorie de la capillarité sociale se rattache à la théorie psychologique, en ce qu'elle voit la véritable explication du phénomène de la dépopulation dans la volonté consciente de n'avoir que peu ou point d’enfants. Mais la façon dont elle dégage l’un des motifs de la « limitation volontaire » et l'importance qu'elle lui donne méritaient une mention à part.

M. Dumont part de ce principe « que tout homme tend à s'élever des fonctions inférieures de la société à celles qui sont au-dessus », et 1l prête à « chaque molécule sociale » un instinct « infaillible et fatal » qui la fait monter sans cesse vers un «idéal lumineux qui la séduit et l’attire ».

Il en déduit les règles suivantes :

Le progrès de la natalité est en raison inverse de la

capillarité sociale ; le progrès de l'individu, soit en valeur, soit en jouissance, est en raison directe de la capillarité sociale

Sa conclusion est que « le développement de la race en nombre est en raison inverse du développement 1in-

dividuel en valeur et en jouissance ».

M. Gonnard se sert de celte théorie pour expliquer l’abaissement de la natalité chez les peuples civilisés, et particulièrement en France. Dans une très intéressante étude (Dépopulation et Législateurs), 1l définit parfaitement la « capillarité sociale » et ses éléments. Nous lui laissons la parole :

« De ces deux faits : existence de multiples échelons économiques sur l'échelle sociale et disparition des obstacles absolus (tels que les barrières opposées par le régime des castes) placés devant celui qui veut s'élever, résulte le phénomène que M. A. Dumont a étudié et qu'il a nommé la capillarité sociale (1).

« La capillarité sociale n'est pas autre chose que le résultat de la faculté de s'élever dans l’échelle sociale, soi et les siens, combinée avec le désir croissant de le faire... »

(1) Gonnard, « Dépopulation et Législateurs »v, Revue d'économie polilique, octobre, novembre 1902 et février 1903.

Et comme « pour y arriver, il faut s’alléger des charges les plus lourdes et particulièrement des charges de famille, .…. » la conséquence toute naturelle de la capillarité sociale est de réduire la natalité. Aussi, en général, la civilisation occidentale, unissant l'égalité politique à l'inégalité économique et développant par là la capillarité sociale », est la principale cause de la diminution de la natalité.

L'exemple le plus probant, selon M. Gonnard, en est fourni par la France, actuellement en arrière quant au développement de la population sur tous les autres pays. C'est qu'en France se rencontre une aggravation toute particulière de la capillarité sociale, nul pays « ne réunissant au même degré l'égalité politique à l'inégalité économique ».

« Le Français qui désire s'élever ou élever sa famille sur l'échelle sociale doit épargner plus qu'un autre, soit sur ses consommations personnelles, soit sur le nombre de ses enfants, et cela pour deux raisons :

« 1° Parce qu'une plus grande part de son revenu est déjà prélevée par l'impôt... » à

« 2° Parce que l'idéal fonctionnariste » qui n’est nulle part aussi fascinant qu’en France, « agit de manière à rendre nécessaire une plus grande consommation de capilaux par lête pour l'éducation et l'établissement de l'enfant. » et oblige plus tard l'individu, généralement assez peu rémunéré, à vivre en grande partie sur le re-

venu d’une fortune personnelle.

La théorie de la capillarité sociale groupe, en somme, sous une désignation originale la plupart des motifs qui constituent, dans la théorie psychologique, le second facteur de la imitation volontaire : la raison de limiter.

Elle ne rend pas compte, bien entendu, du mouvement de la population dans son ensemble, mais fournit une explication intéressante et en accord avec les faits, du ralentissement de population constaté chez tous les peuples civilisés. Signalons pour terminer qu’elle a l'avantage d'offrir des conclusions pratiques, une législation bien comprise pouvant parfaitement, ainsi que le constate M. Gonnard, sans poursuivre la chimère de l’égalité économique ni renoncer même à l'égalité politique, combattre les effets de la capillarité sociale qui en résulte en agissant, soit sur le fonctionnarisme, soit

sur l'impôt.

Nous en avons fini avec les diverses explications modernes du mouvement de la population. Certains auteurs, sans prétendre expliquer, se sont bornés à constater.

Ces auteurs « nient la possibilité de l’excès de population, en affirmant l'existence de freins naturels, qui limitent l'accroissement de la population, sans que la prudence humaine y soit pour quelque chose {1}. C'est la deuxième loi de Quetele{: que la résistance, ou la

(4) M. Loria, Morphologie sociale. Conférence sur la population, « Les Slalisticiens. »

somme des obstacles à l'accroissement de la population, croît, cœleris paribus, comme le carré de la vitesse selon laquelle la population tend à augmenter. Sadler et Guillard ont traduit avec plus de netteté ce principe dans leur fameuse loi : que la fécondité d’une population est en raison inverse de sa densité. » Etnaguère M. Cauderlier affirmait carrément que « la population tend spontanément à s'adapter à la masse des subsistances disponibles ; » etil en voyait la preuve dans ce fait bien connu qu «à chaque élévation du prix du blé, on voit baisser Le chiffre des mariages. »

« Mais ces élucubrations statistiques, comme dit M. Loria, sont absolument dépourvues de toute base positive. Abstraction faite de la thèse de Quetelet, dont ce savant a toujours promis la démonstraion sans jamais la donner, la loi de Sadler est démentie par les chiffres : car bien des pays à population très dense (le royaume de Saxe par exemple) ont une forte fécondité. Enfin le fait dont s’étaie M. Cauderlier — l’affaiblissement du taux de la nuptialité aux époques de renchérissement des blés, — peut bien amoindrir l'excès de population, mais rien ne nous assure qu'il parviendra à l’effacer complètement... La vérité, c'est que ces mystérieux freins automatiques, dont serait pourvue la population humaine tel qu’un être en soi, indépendamment des individus qui la composent, n'est autre chose qu’une espèce de superslition statistique qui n’a aucune base

dans les faits. »

Pour conclure, « la théorie psychologique, suivant M. Turgeon, n’éclaire qu’un des côtés de la question, à savoir le ralentissement de la natalité dans les vieux pays européens. Ce fléchissement n’est pas falal, aveugle, inconscient. Hormis la dégénérescence physiologique, toute diminution de la prolificité est plus ou moins volontaire. Et, en cela, les ménages obéissent à des calculs très divers. Leur détermination procède de mille et mille causes d'ordre social ou individuel, fiscal ou économique, moral ou immoral. L'homme ayant le pouvoir de gouverner sa reproduction, il est inévitable qu'il la restreigne lorsqu'il y trouve un avantage. Sous l'impression inslinctive que la vie humaine est dans une élroite dépendance avec les biens qui la soutiennent, chacun se dit, surtout lorsqu'il jouit d'une belle fortune ou d’une honnête aisance, que peut-être la part de richesse qu'il a produite et amassée ne suffira pas à sa descendance ni même à ses vieux jours,pour vivre,bien vivre, mieux vivre. On ne veut pas déroger, on ne veut pas déchoir. Et l'on se marie moins ou l’on se marie tard. Etles familles nombreuses deviennent plus rares. Voilà comment, sous l'influence de calculs intéressés, la natalité baisse et le taux de la progression humaine tend à diminuer dans les pays civilisés.

«Encore est-1l que ce facteur psychologique agit en un sens très différent sur les riches et sur les pauvres, Il restreint la natalité des premiers, il stimule celle des

seconds.Les malheureux sont proifiques. Celui qui n’a

rien à partager entre ses enfants n'hésite guère à accrotlre le nombre des coparlageants. « Et puis,comme disait un pauvre diable auquel on reprochait son imprévoyance, c'est mon seul plaisir. » Ici, l'instinct règne ‘en maîlre. Car on ne peut dire que la misère soit voulue et désirée. La prolificité des indigents procède d'une sorle de fatalisme accablé. Au contrairs du bien-être qui empêche les enfants de naître, la misère les empéche seulement de vivre. L'aisance prévoit et prévient, tandis que la misère détruit peu à peu le fruit surabondant de ses entrailles. Si différents sont les résultats de l’une et de l’autre,que l’on a pu se demander, — puisque le développement de la richesse arrête le développement de la population, — si une raréfaction du bien-être ne produirait pas inversement un relèvement de la natalité. C'est ainsi que M. Paul Leroy-Beaulieu a émis naguère l’idée, qu'il se pourrait que la diminution de l'intérêt du capital réveillât chez nous le sentimentdu travail etimprimât un nouvel essor à la population européenne. Mais il n'apparaît pas, jusqu'à ce jour, que la baisse du taux de l'intérêt ait provoqué la hausse du tatrx de la natalité, au contraire. Ce serait un bien grand effet pour une bien petite cause.

« En somme, au cours des étapes successives que la civilisation a traversées en s'acheminant de l'état sauvage à l'état pastoral, agricole et industriel, la population a suivi une marche ascensionnelle. Aujourd'hui,

elle reste stationnaire. A-t-elle atteint les limites de sa

densité ? Il reste qu'après avoir joué le rôle d’un stimulant, la richesse est devenue un frein. Si donc le mouvement de la population est aux ordres de la volonté humaine, celle-ci agit à son tour sous la pression de causes purement utilitaires. »

« Mais, ajoute M. Turgeon, l'Europe n'est qu'un fragment du globe. Si, s’élevant au-dessus du vieux monde, l'esprit embrasse l’ensemble de l'humanité blanche, jaune el noire, le problème de la population nous apparaîtra dans toute sa grandeur, dans tout son mystère, avec son cortège de douleurs, d'inquiétudes et de misères. Où allons-nous ? Au bonheur ? A la souffrance ? Quelque nombreux qu'ils soient, les hommes de tous les temps à venir peuvent-ils com pter — à toujours — sur des ressources suffisantes pour vivre et se perpétuer ? Dans cette question, vaste comme le monde de tous les siècles, les petites raisons de sentiment ou d'intérêt qui contiennent la fécondité des civilisés d'aujourd'hui, sont de peu de volume et de peu de poids. C’est pourtant de cette hauteur qu'il convient de contempler la terre et les hommes pour savoir quelles hmites la nature peut imposer à l'humanité future.

« Un point certain, c'est que, quel que soit leur essor respectif, le mouvement de la population et le mouvement de la richesse sont liés l’un à l’autre par des Tapports intimes et nécessaires. Ainsi l'homme ne peut vivre sans manger : d'où 1l suit que la population d’une

société se proportionne,de gré ou de force, à la quantité

d'aliments dont elle dispose. C'est l’histoire de toutes les famines. Sans parler du temps passé, il suffit de rappeler quels vides énormes la disette a creusés, au cours du x1x° siècle, en Irlande et en Russie. De nos jours encore, la famine décime périodiquement la population des Indes ; et, à l'heure qu'il est, les Chinois meurent de faim par milliers.

Ajoutons que la faim n’est pas le seul besoin de l’homme ; il lui faut pour vivre un abri, un vêtement. Faute de satisfaire, dans une certaine mesure, à ces exigences élémentaires de sa nature, il en souffre, il en meurt. Il est donc inévitable que le chiffre de la population humaine se règle, non sur les denrées alimentaires en particulier, mais sur les moyens d'existence en général. Sans doute, si la terre est nécessaire à l’'homme, l’homme est nécessaire à la terre ; s'il faut des ressources pour mettre en valeur les vies nouvelles, il faut des bras pour mettre en valeur les richesses naturelles. Mais ceci suffira-t-il toujours à cela ? Le peuplement des Etats-Unis est en voie d'achèvement. La population surabonde à Java, au Japon. Les Indes sont saturées. La Chine est surpeuplée. La race jaune déborde où elle peut, à droite, à gauche,au nord,au sud, partout où elle peut mettre le pied. Et la fin du xix° siècle a vu le parlage des dernières terres vacantes entre les peuples d'Europe ! Partout s'aggrave la lutte pour la vie, et la terre est inextensible, et ses réserves minérales sont

épuisables, et sa fécondité superficielle est limitée. Où

s'arrêtera la fourmilière humaine ? Prise dans son ensemble, elle croît prodigieusement vite ; ses movens d'existence suivront-ils une progression correspondante? Vu de ce point culminant, placé en dehors de notre pays et élevé au-dessus de notre temps, le problème de la population reste entier, instant,mystérieux.

Est-ce à dire que Malthus l’ait résolu ? »

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