IT
Il est résulté de tout cela, à côté d’une doctrine morale (rés solide el très complète, une théorie économique boiteuse ou même inconséquente.
Sur la moralité du malthusianisme 1l ne peut être question de revenir : nous pensons avoir insisté suffisamment sur ce point. L'œuvre de Malthus est profondément morale,et dans sa conception de la « contrainte » à imposer à nos penchants, et dans sa façon d'entendre la charité, aussi largement et plus même que n’a jamais pu le faire aucun système d’assistance obligatoire. Par contre, au point de vue économique, Malthus a été justement l’objet des plus graves critiques.
La science économique étudie les faits sociaux et tend, dans son application, au bonheur matériel réalisé
par l'équilibre le plus parfait possible entre les besoins
et les satisfactions laissant aux philosophies et aux religions le soin de garantir le bien moral et l’équilhibre entre les désirs et les vertus.
Or, quand Malthus affirme la tendance réelle et positive de l'humanité à l'accroissement maximum, 1l est en contradiction certaine avec les faits.
Après être parti de prémisses vraies 1l nous paraît bien, en somme, n'avoir retenu de la vérité qui en découle que ce qui pouvait fournir au monde une grande leçon de morale.
Depuis lors, la science s’est préoccupée de remettre au jour la partie importante de la vérité qu'il avait laissée dans l'ombre.
Les socialistes qui avaient craint d'abord que leur idéal humain ne vint à se briser contre son idéal religieux, l'ont retrouvé intacl el s’en sont servis contre lui avec une hardiesse nouvelle, tandis que les économisles de son propre parti le défendaient avec une conviclion sans cesse faiblissante, comprenant à la longue qu'il n'avait pas travaillé pour eux.
Voilà en quel sens « Malthus est abrogé» (1).
Avant de clore ce chapitre, demandons-nous, avec M. Turgeon, d'où vient celte idée de surpopulation constante dont Malthus a fait une tendance invincible des sociétés humaines. « Comment expliquer celle er-
reur ? Par une illusion d'optique. Malthus n’a vu que
(1) M. Loria, Morphologie sociale. Conférence sur la population,
son temps, et il a conclu du présent à l'avenir. Au moment où il écrivait, la population européenne se développait rapidement. En 1798, il représentait la France elle-même comme une contrée très prolifique. Et frappé de cette progression, qui mulliphait sous ses yeux le nombre des hommes, il a cru qu’elle marcherait toujours d'un (rain accéléré vers un surpeuplement inévitable. Et voilà qu'un siècle après son fameux livre, on se répand en lamentations sur la stagnation présente et l’éventuelle décroissance de la natalité française ; etceux qui consultent le grand ouvrage de M. Levasseur sur le Mouvement de la Population y trouvent la démonstration d’une tendance presque générale des peuples civilisés à une moindre prolificité. Les prévisions de Malthus étaient donc fautives. La multiplication de notre espèce ne suit pas un taux d’accroissement constant. L'ensemble des causes qu’on est convenu d'appeler la « civilisation » tend, au moins dans les circonstances actuelles, à ralentir l'essor de la population.
« L'erreur de Malthus est celle de presque tous les écrivains qui s essaient à pénétrer el à prévoir l'avenir. Témoins attentifs des hommes et des choses de leur temps, ils sont portés à croire à la persistance des sentiments et des idées qui animent leurs contemporains, à la prolongation indéfinie des influences qui dominent leur époque,à la continuité mécanique des forces qui action+ nent leur milieu ; et, sans s'inquiéter des déviations et des réacuions possibles, ils concluent fermement de ce
qui est à ce qui sera. Malthus a été victime de cette illusion. À qui regarde bien le passé, la durée ininterrompue et surtout la constante accélération des phénomènes n'apparaissent nulle part. La marche de l'humanité est moins simple et moins rigide; jamais elle ne suit la ligne droite. L'histoire est pleine de détours, d'arrêts, de reculs, qui déconcertent les prévisions humaines. Elle nous montre surtout dans la vie des peuples, comme dans le mouvement de la mer, des rythmes et des alternances. La marée humaine a son flux et son reflux.Si, aujourd’hui, elle monte en Asie,elle baisse au même moment en Éurope.Quisait si les sociologues de l'avenir n'auront pas à enregistrer des oscillations in-
verses ? »
CEA PARENT
I. Les compensations possibles au rendement non proportionnel. — IL. L'inversion de la loi de la population dans les milieux civilisés. Influence du bien-être acquis et de la perspective du bien-être accru. — III. La question sociale que le malthusianisme avait solutionnée impérativement par le principe de population en devient de plus en plus indépendante à mesure que s’accroît la civilisation.
Malthus avait vu la société telle qu'à son sens elle devait être, c’est-à-dire soumise à ce qu'il considérait comme une loi naturelle.
Depuis lors, la science économique, revenant à un point de vue plus vrai, a considéré la société telle qu'elle est. Pensant avec raison que la nature est amorale el que les ordres en sont arbitraires, si l'on suppose qu'elle en donne, elle a tenu compte des résultats de la lutte engagée entre la nature et la civilisation et constaté que, dans cette lutte, la civilisation gagne chaque jour du terrain.
Elle est arrivée à cette double conclusion : d’abord que, si l'on ne peut espérer du sol une production 1lli-
mitée, le bornes du rendement possible en subsistan-
260 TROISIÈME PARTIE. — CHAPITRE il
ces sont du moins susceptibles d'être reculées presque indéfiniment ; ensuite que, si la faculté d’accroissement de l'espèce humaine est illimitée, en fait l'homme arrivé à un certain degré de perfectionnement social ne s’y abandonne nullement. Cette double certitude condamne l’idée malthusienne d’une tendance constante à la surpopulation, sans apporter aucune confirmation à la théorie socialiste, d'après laquelle il suffirait de réparür uniformément les subsistances entre les hommes
pour permettre à ceux- ci de se multiplier à l'infini.
Il paraît établi, en premier lieu, que la loi du rendement non proportionnel, tout en demeurant inéluctable, comporte au moins des palliatifs très efficaces.
Ce sont les efforts du socialisme qui nous ont acquis cette perspective rassurante : nous avons vu comment le docteur Oppenheimer, précisant les idées que Godwin avait jetées un peu au hasard, envisage ces palliaufs.
Ils seront, nous dit-il, la conséquence nécessaire des progrès réalisés ,grâce à la division du travail, dans les procédés de l’agriculture et dans l'instruction technique de l’agriculteur. A la fois mieux instruit et mieux ouüllé, celui-ci aura trois sortes de moyens nouveaux de
nous procurér des vivres, malgré le rendement non pro-
portionnel : 1° reculer les bornes de celui-ci, au sens le plus strict, en forçant la même terre à produire plus qu'auparavant, à travail égal, au moyen de l’art agricole ; 2° découvrir ou perfectionner de nouveaux aliments moins coûteux ou supérieurs à un point de vue quelconque à ceux que nous consommons ; 3° mettre en valeur de nouvelles terres considérées jusqu’à maintenant comme indéfrichables, et dont l'instruction, l’expérience et les moyens d'action perfectionnés permet- , tront aux hommes de lirer parti.
Il n’y a pas de raison pour que la presque totalité du globe ne s'ouvre pas un jour à la culture.
Mais ce n'est pas tout. Si, à une époque plus ou moins prochaine, le chimiste arrive à suppléer l’agriculteur, auquel il réussit déjà à venir en aide, et parvient à fabriquer de toutes pièces les substances alimentaires, comme un industriel fabrique un produit chimique, il aura (trouvé, pour un avenir indéfini, la solution de la
question des subsistances.
IT
in attendant cet événement problématique qui changerait toutes les conditions de vie, la science économique a acquis une seconde cerlitude, au moins aussi précieuse que celle de l'avenir illimité de la culture.
Elle a reconnu que l'espèce humaine à l'état civilisé,
quelles que soient d’ailleurs ses ressources possibles, se charge elle-même d’y proportionner ses appélils en modérant, autant et parfois plus qu'il n’est nécessaire, sa faculté prolifique.
La question n'est plus discutée de savoir si la population tend à dépasser la limite des subsistances.
M. J. Wolf, gardant du malthusianisme tout ce qui peut être gardé, maintient seulement une possibilité physiologique d'accroissement indéfini des hommes, et déclare bien haut que la tendance effective reste fort en retard sur cette possibilité.
Une remarque cependant à ce sujet. Comme conséquence, M. Wolf croit nécessaire d'abandonner l’idée qu'il y ait à l'origine de la surpopulation une lot naturelle. N’eût-1l pas pu admettre plus simplement que celte loi existe, mais qu'au même titre que mainte autre loi physique ou biologique, elle se voit détournée, conlenue, assagie par l'intelligence humaine qui lui impose | une sorle de digue ? À notre sens, elle existe indubitablement. On pourrait la définir: la loi qui exprime les effets normaux du pouvoir génésique chez l'homme, quand celui-ci s’abandonne à la nature ou, en d’autres termes, ce que Wolf appelle la possibilité physiologique d'accroissement.
Cette loi n'est autre, en somme, que le principe de population de Malthus, et, si l’on peut contester (l'expérience demeurant praliquement impossible) qu'elle
sexprime par une progression géométrique, du moins
la raison nous oblige à admettre, comme nous l'avons vu, qu'elle entraînerait l'espèce humaine à un développement indéfini.
Quoi qu'il en soit, et qu'on veuille ou non lui conserver son caractère de loi naturelle, l'effet du pouvoir génésique rencontre chez l'homme à l’état civilisé de tels obstacles qu'à force d'être contenu, comprimé, endigué, il devient, à coup sûr, méconnaissable.
Maître de la plupart des forces de la nature, bien que pour salisfaire au vieil adage il ne leur commande qu’en leur obéissant, l'homme est surtout maître de cette force que la nature a mise en lui et dont l’action ne peut se manifester qu'avec son concours physique et moral.
Pour exprimer à quel point il l’a domestiquée et pliée au gré de ses salisfactions, la seule formule qui convienne ne peut être obtenue qu'en renversant précisément celle qui exprime l'effet normal du principe de population. Au lieu de dire que la population tend à dépasser le niveau des subsistances, 1l est permis de croire que la population tend à se maintenir au-dessous du niveau des subsistances.
M. Loria avait eu l’idée de cette inversion du principe de population. Seulement 1l ne l’a admise que pour une fraction de la société, pour la classe possédante. Elle est vraie pour l'ensemble des peuples civilisés, vraie d'une vérité qui croît avec le degré de civilisation de
chacun d'eux.
Toute la recherche actuelle des causes de la dépopulation en France et ailleurs n’est qu'une analyse de cette tendance à modérer jusqu'à l'excès la procréation. Les deux facteurs en sont : l'effet du bien-étre acquis, et
la recherche d'un bien-étre sans cesse accru.
En même temps que l’homme s'attache au bien-être actuel, à la richesse et aux salisfactions possédées, la prévoyance lui commande de ménager à lui-même et à sa progéniture un avenir qui ne soit pas inférieur au présent, sans exiger pour cela un plus grand effort.
Que la possession du bien-être ralentisse la procréaüon, c’est ce que beaucoup d'auteurs ont vu de façons diverses. Les partisans des théories physiologiques ont été jusqu'à dire que la faculté génésique était en raison inverse de la satisfaction des besoins matériels : « Steriliera cuncla pinquia el in martibus el in fœminis ». Nous avons noté particulièrement en ce sens les théories de Doubbleday et de Fourier (gastrosophie) et reconnu d’ailleurs que ces théories ne contenaient qu’une bien faible part de vérité. Mais, à côté de cela, le bienêtre acquis favorise la limitation de la procréation d’une façon plus effective en développant les facultés et les passions et en créant des besoins nouveaux. Ces besoins constituent un dérivalif à l'instinct procréateur — en vertu de la loi de substitution des besoins — parce que, d’abord, les désirs s'atténuent en se diversifiant, et que,
d'autre part, l'organisme vivant dispose d’une somme
de force qui ne se modifie guère au total et qui employée à rechercher la satisfaction de besoins nouveaux, tels que celui de progrès intellectuel, d’élévation de la personnalité, d'« individualisalion », se détourne plus ou moins du besoin génésique. On reconnaît ici la théorie
de Spencer reprise par Nitt.
Le bien-être acquis n'a cependant qu’un rôle secondaire dans le ralentissement de la procréation humaine. Le grand facteur de la limitation, c’est la prévoyance, qui n'est que le souci du bien-être à acquérir ou à conserver, tant pour soi-même que pour sa progéniture.
La nécessité, pour parvenir à ce résultat, d'éviter le partage des biens et des avantages possédés constitue essentiellement pour l’homme, au sens où le prenait Parodi, la « raison de limiter » le nombre de ses enfants. Cette raison prend les formes les plus diverses et varie d'intensité avec les pays, les institutions et le caractère même des individus. La capillarité sociale en est l'expressien synthétique, et M. Gonnard a fort bien montré dans quelle mesure les coutumes et les lois
peuvent influer sur ce phénomène.
Ce qui est certain, c'est que la course au bien-être est le produit naturel et presque nécessaire des civilisations progressives, el qu'elle se manifeste en quelque sorte mécaniquement chez les peuples qui ont acquis
un degré excessif de densité. Comme elle a pour résul-
tat de faire succéder à la surpopulation la dépopulation, il en faut conclure que la nature, ici comme en bien des cas, a placé le remède à côté du mal, et s'est chargée elle-même de la solution du problème des subsistances.
IT
Mais rien ne serait plus faux que de croire que celte solution emporte avec elle la solution de la question sociale : tout en constatant, comme nous venons de le faire, que le péril de la surpopulation, pour l’humanité prise en masse, est illusoire et que les pays civilisés, dans leur ensemble, vont vers un accroissement constant de bien-être, nous sommes obligés de reconnaître que cette amélioralion n’est pas le partage de tous, ou du moins qu’elle ne se fait senüir à la plupart que dans des proportions singulièrement réduites.
Aussi doit-on se demander si la partie de la société qui jouit de la grosse part du bien-être, et qui garde et accroît Jalousement cette part, n’est pas responsable de la misère de l’autre.
A cela les uns répondent : non, parce qu'il ne dépend que de celle-ci d'user d’une contrainte qui la mettrait à la longue, sinon sur un pied d'égalité avec Les classes possédantes, du moins dans de meilleures conditions pour trailer avec elles et conquérir de vive force sa part
de bien-être.
Les autres — et nous nous rangeons de ce côté — répondent affirmalivement, à un double point de vue : au point de vue social, parce qu'on a reconnu entre la misère el la prolificité une sorte de lien naturel qui fait (rouver aux inforlunés la contrainte morale ou seulement prudente particulièrement pénible, et qu'il est inhumain de la leur vouloir imposer purement et simplement, sans tenter de les faire participer aux adoucissements qui la rendent à d'autres plus aisée ; au point de vue national, parce qu'à une époque où chacun s'émeut du péril que fait courir à notre pays la dépopulation, il serait souverainement injuste d'abandonner à ses souffrances la classe qui lui fournit sa plus grande réserve d'hommes. Sans parler d'égalité n1 de partage des biens, nous pensons que le peuple, qui constitue par sa masse la sauvegarde du bien-être national, a droit, autant qu'il est possible, à ce bien-être.
Sur ce point, la lutte est plus âpre que jamais. Et là nous devons constater l’échec décisif du malthusianisme, qui avait travaillé à prouver que toute la question sociale se réduisait à une question de population, et que celle-ci comme celle-là recevait de la nature une solution inéluctable.
Il faut reconnaître aujourd'hui que la question sociale n’est pas si aisée à écarter. Il ÿ a bien une loi naturelle qui entraîne la vie végétative à se développer jusqu'à ce que les éléments assimilables lui fassent dé-
faut. Mais ce n’est qu'une loi naturelle au sens le plus
268 TROISIÈME PARTIE. — CHAPITRE Il
étroit, et il y a beau temps que les sociétés civilisées se sont soustraites à ses pressions redoutables.
La loi naturelle de la population ne peut servir ni à justifier le présent ni à pronostiquer l'avenir.
L'état social actuel est-il bon ou mauvais ? est-il destiné à s'améliorer en faveur des uns ou des autres ? Adhuc sub judice lis est. — Ce qui est certain c’est que cette question, sans être absolument indépendante de la population, n'y trouve pas, ainsi que le croyait Malthus, une solution toute faite et définitive.
« En fin de compte, se demande M. Turgeon, que faut-1l retenir des idées de Malthus ? Ceci : les bouches à nourrir doivent se proportionner, de gré ou deforce, aux ressources du sol, — ce qui est de toute évidence. Et cette adaptation se fait de deux manières. Aux sociétés primitives ou retardataires, sans culture ni prévoyance, elle est imposée fatalement, infligée cruellement par tous les fléaux répressifs qui les mettent en coupes réglées, au lieu qu'elle suppose chez les peuples civilisés la coopération consciente des individus et se réalise par les obstacles préventifs qui limitent systématiquement la reproduction et la natalité. Plus le bien-être est rare, plus la population augmente ; plus la richesse se généralise, plus la prolificité diminue. Adaptation répressive ou adaptalion préventive, telle est la troublante alternative offerte aux humains pour équilibrer leur progression numérique avec les ressources dont ils disposent.
La première est lamentable et douloureuse ; la seconde
LES RÉSULTATS ACQUIS 269 risque d’être égoïste et immorale. L'humanité civilisée choisit immanquablement l'adaptation volontaire, et même les peuples amollis par le luxe sont inclins à la pousser jusqu'au suicide. C'est ainsi qu'en perdant la puissance du nombre, les Grecs et les Romains ont perdu la royauté de l'esprit et la maîtrise du monde. Quel inquiétant sujet de méditation pour les moralistes !
« Cela étant, l'erreur de Malthus est d’avoir cru que l'humanité tendait constamment et invinciblement à s’accroître plus rapidement que ses moyens d'existence. En réalité, le flot humain peut être contenu et arrêté par les fléaux répressifs qu'il faut déplorer et par les obstacles préventifs qu'il faut redouter. Après avoir formulé son « principe de la population », Malthus avait bien mentionné les uns et les autres, mais à titre de restrictions subsidiaires, comme deux exceptions à côté de la règle. Mieux éclairés par les faits, nous devons aujourd’hui réintégrer ces deux restrictions dans le « principe de population », car elles sont les données mêmes du problème, les éléments mêmes de la loi. On peut, semble-t-il, formuler celle-ci de la manière suivante : « Après avoir laissé, dans leurs années d'enfance imprévoyante, la nature aveugle proportionner impitoyablement les vies humaines aux ressources terrestres, les groupes sociaux, à mesure qu'ils grandissent en culture : en richesse tendent, à s'adapter d'eux-mêmes à ce qu'ils croient nécessaire à leur existence. » Les barbares
s’abandonnent sans résistance aux impulsions de l’ins-
{inct et aux cruautés du destin ;ils « laissent faire » la vie, ils « laissent passer » la mort. Les civilisés s'efforcent de discipliner la première et de faire reculer laseconde. Tandis que la nature réprime et supprime violemment les surabondances humaines, la civilisation s'applique à les prévoir et à les prévenir systématiquement par une prudence ou une abstention volontaire. Et cette limitation raisonnée est plus agissante que les destructions aveugles de la famine et dela misère. L'énergie du principe de population est telle, surtout chez les peuples simples et pauvres qu'elle est ravivée même par les fléaux périodiques qui la violentent et la déciment momentanément. Après une guerre, une disette ou une épidémie, la natalité remonte brusquement. Il semble que l’'humanité, comme la nature, ait horreur du vide, pourvu que ce vide soit habitable Au contraire, les limitations préventives, opérant d’une façon régulière et soutenue, sont plus fortement restrictives. À la manière d’un frein continu, elles peuvent arrêter peu à peu l'essor d'un peuple, et l'appauvrissement qui s'ensuit en hommes et en forces est un symptôme de régression
et un signe de décadence. »