‹ Principe de Population et Socialisme (Histoire des Doctrines de la Population, depuis le Principe de Population de Malthus jusqu'à nos jours)Chapitre 5 sur 42 · partie 1900 ; 2° partie · texte numérisé non relu

partie 1900 ; 2° partie

(3) Trad. Prévost, p. 15 note.

78 PREMIÈRE PARTIE. — SECTION I. — CHAPITRE Il

telle contrainte, je l'ai appelée tantôt une contrainte prudente {prudential restraint), tantôt une partie de l'obstacle privatif, dont elle est sans contredit la branche principale (1). »

La « branche principale » : Car Malthus ne se fait pas illusion sur l'importance respective du rôle que jouent la contrainte prudente et la contrainte morale. Et c’est précisément au sujet de la première qu'il fait celte observation : « Je repousserai toujours tout moyen arüficiel et hors les lois de la nature que l’on voudrait employer pour contenir la population, et comme étant un moyen immoral, et comme tendant à supprimer un stimulant nécessaire pour exciter au travail ». Au cas contraire «1l y aurait lieu de craindre un accroissement d'indolence, et il pourrait arriver que ni les diverses contrées prises individuellement, ni la terre entière envisagée d'une manière collective, n'arrivassent au degré de population qu'elles doivent atteindre {2) ».

Mais en parfait moraliste, 1l n’admet pas l’éventualité résultant de ce fait, attendu que tous les modes de limitation qui rentrent dans la classe du vice lui apparaissent plus nuisibles au bonheur de la société que les « maux mêmes » auxquels ils portent remède.

Tels sont — contrainte morale, vice et misère —

les trois modes de limitation de la population auxquels

(1) Trad. Prévost, p. 15, note.

(2) Ibid., p. 13.

l'espèce humaine ne peut se soustraire,et qui sont d’ail-

leurs susceptibles de se suppléer l’un l’autre.

La conclusion ne saurait être douteuse : pour arriver à supprimer la misère, la société ne doit cependant pas lui préférer le vice, el doit donc s'attacher exclusivement à la pratique de la contrainte morale.

«.… Puisqu'il faut que la population soit contenue par quelque obstacle, il vaut mieux que ce soit par la prudente prévoyance des difficultés qu'entraîne la charge d’une famille que par le sentiment actuel du besoin et de la souffrance (1). »

Reste à montrer de quelle manière Malthus, économiste et philanthrope,entend appliquer au monde souffrant l’'apparente rigueur d'un tel système, el le détourner de tous les autres « plans d'amélioration » pour la

plupart beaucoup plus séduisants qui lui sont offerts.

(1) Trad. Prévost, p. 467.

LD

CHAPIERE IT

« Puisque ni la meilleure forme de gouvernement, ni aucun plan d’émigration,ni aucuneinstitution debienfaisance, ni le plus haut degré d’activité... ne peuvent prévenir l’action permanente de ces obstacles... il s'ensuit que cet ordre est une loi de la nature, et qu'il faut s'y soumettre ... »

I. Impuissance et danger des remèdes proposés contre la misère. — IT. Ce que doit être l'effort vers le progrès. — II. Forme sociale favorable à ce progrès : l’ordre de choses établi.

Les efforts tentés ou les moyens proposés en dehors du malthusianisme pour triompher de la misère peuvent être ramenés à frois catégories ; les uns tendent à détourner les appétits insatisfaits vers des ressources existantes ou pouvant être créées à l'extérieur du Pays : d’autres tendent dans le pays même à corriger après coup les défauts de l’inégale répartition des richesses : les autres enfin veulent aller plus loin et proposent une

meilleure répartition, soit qu'ils confient cette réforme

à un gouvernement soctalisé, soit qu'ils en attendent le bienfait du seul état d’anarchie.

Le malthusianisme combat avec une égale vigueur ces trois sortes de «plans d'amélioration » : émigration, : — droit à l'assistance, — socialisation des richesses. Les arguments qu'il emploie contre chacun d’entre eux découlent si naturellement de la doctrine que nous n'aurons ici qu'à rappeler, ou presque, des idées exposées dans les deux précédents chapitres.

1° Emigralion. — L'émigration est envisagée par le malthusianisme dans toutes les circonstances possibles, et comme se dirigeant soit vers des pays neufs, peuplés ou non, soit vers des colonies déjà formées, soit enfin vers une colonie idéale qui ne laisserait place à aucun inconvémient du même genre. afin de mieux faire ressortir l'impuissance de l'émigration en elle-même à faire face aux maux dont souffrent les sociétés.

a) Dirigée vers des pays sauvages ou simplement déserts, le défaut capital de l’émigration est de ne pas atteindre son but : « Les relations les plus certaines des élablissements formés dans de nouvelles contrées nous présentent ces tentalives comme étant accompagnées de dangers et de difficultés plus grands que n’en auraient pu éprouver dans leur ancienne patrie ceux qui ont entrepris de la quitter (1) ». Tel fut le cas de cette colonie

anglaise de cinq cents hommes, dirigée vers l'État de

(4) Trad. Prévost, p. 346.

82 PREMIÈRE PARTIE. — SECTION 1. —- CHAPITRE lt

Virginie, et qui, « réduite par la faim et la maladie, dans l’espace de six mois, de 500 à 60 ! eût sans doute péri complètement sans le secours de lord Delaware qui lui apportait des vivres et des moyens de secours (1) ». |

S1 les nouveaux colons ne s'installent pas en un pays absolument désert, ils ont par contre à soutenir contre les indigènes des luttes d’extermination qui tournent difficilement en leur faveur, et qui dans ce cas méme n'en ont pas moins pour effet immédiat d'entraîner la destruction d’un très grand nombre de vies humaines, avec cette différence que ce sont des vies sauvages qui font place à des vies civilisées. Et Malthus considère de trop haut la question de la population pour se contenter d’une solution semblable.

b) Un État européen a-t-1l cependant à grands frais et avec une dépense d'hommes considérable créé une colonie dans un pays bien situé, et l'a-t-1l par un commencement d'occupalion et de culture, mise à l’abri des dangers que présentent pour de nouveaux arrivants l'infertilité du sol et les incursions des sauvages voisins ? D'autres difficultés subsistent qui annulent encore, ou presque, les avantages attendus de l'émigraton.

D'abord, il ne cesse pas de falloir « quelques moyens

d'équiper des vaisseaux pour le voyage, de fournir aux

(4) Trad. Prévost, p. 347.

besoins des émigrants en attendant qu'ils puissent se suffire à eux-mêmes et trouver de l’occupation dans leur patrie adoptive ». Or « jusqu’à quel point le gouvernement est-il tenu de suppléer aux ressources qui peuvent leur manquer » {1)? Au cas même où ces ressources leur sont foornies par des particuliers qui y trouvent un intérêt quelconque, n'est-il pas aisé de remarquer que, de même que pour les établissements nouveaux, ce sont les gens qui auraient le plus grand besoin de se rendre dans ces colonies, qui se trouvent le moins en état de le faire et de s’exposer aux conditions d’une lutte pour la vie encore plus intense que celle qui les a déjà terrassés ? Et n'est-il pas naturel et humain que l’on trouve chez ces gens plus que chez d’autres la crainte « de se mettre à la merci d'entrepreneurs intéressés » (2) et presque toujours de traverser la mer, qui « semble opposer à leur retour une barrière infranchissable » (3)? On n'a donc pasle droit de s'étonner « qu'ils aiment mieux souffrir où ils sont que chercher au loin des maux inconnus » (4).

c) Pour écarter même toutes les conlingences, si nous supposons ces divers obstacles supprimés, — comme dans le cas où « un nouveau sol serait ajouté au sol

de l'Angleterre par exemple, et divisé en petites fer-

re 84 PREMIÈRE PARTIE. — SECTION I. — CHAPITRE Ii mes » (1) — il ne faudrait pas s'attendre à ce que les

avantages de l'émigration en devinssent plus définitifs. Alors même elle resterait insuffisante en théorie comme en pratique, à cause de la trop courte durée de ses effets :

Car ce genre de colonie idéale ne saurait être établi avec ses avantages qu'à très peu de distance de la mèrepatrie. Et ce qui est certain en tout cas, c'est qu'il n'offrirail pas à une population indéfiniment croissante un débouché indéfini, — cela non seulement à cause de la limitation des terres, mais parce que la population de chaque nouvelle colonie, emportée à son tour par la tendance à l'accroissement ne larderait pas à utiliser toutes les ressources de son sol, età connaître ellemême la misère, bien loin de pouvoir accueillir et guérir les misères de la métropole.

En résumé, si l’'émigration peut paraître « utile et convenable », c'est seulement « envisagée comme un expédient partiel el à lemps, propre à étendre la eivihsation el la culture sur la face de la terre », mais non sur un débouché suffisant pour « une population qui croît sans limite » (2).

Au reste « si ce remède élait efficace et pouvait apporter quelque soulagement aux maux que le vice où l'infortune produit dans les Etats anciens ; s’il pouvait en quelque sorte les rajeunir et les mettre dans la situa-

(2) Ibid.

ton où se trouvent les colonies nouvelles, il y a longtemps qu'on aurait épuisé cette coupe salutaire, et qu'après y avoir eu recours à chaque époque où les maux auraient recommencé à se faire sentir, on aurait vu se fermer pour jamais cette source de bonheur et d’espérance » (1).

2° Les modes d'assistance. — Après l'émigration, le malthusianisme envisage les plans d'amélioration qui ne supposent pas de modification ‘dans l’ordre social, et qui sont basés en général sur le « droit des pauvres à être nourris », idée qui avait inspiré la fameuse « taxe des pauvres » du statut d'Elisabeth.

Il en combat le principe aussi bien que l'application :

a) Le principe en réside dans le droit des pauvres à être nourris ou, pour employer une expression plus nouvelle mais qui n’est pas absolument équivalente, dans le droit au (ravail. Malthus nie formellement le droit des pauvres à être nourris, et c'est une conséquence directe du principe de population : « Si chacun se marie dès que son goût l'y porte, tout le travail de l’homme ne peut nourrir tout ce qui naît. » Donc, le « droit d’être nourri ne peut appartenir à tous (2) ». Il grèverait la société en faveur de l'imprudence et de

l'imprévoyance d’une charge non seulement imjustifiée,

(1) Trad. Prévost, p. 353.

(2) Lhid., p. 589.

Page 1