‹ Principe de Population et Socialisme (Histoire des Doctrines de la Population, depuis le Principe de Population de Malthus jusqu'à nos jours)Chapitre 6 sur 42 · CERTES · texte numérisé non relu

CERTES

mais bientôt écrasante, puisque les causes s'en accrotitratent en raison directe des efforts tentés pour en atténuer les effets.

Le droit au travail ne saurait davantage être reconnu : on ne peut en effet avoir droit qu'à une chose qui existe. Or la quantité de travail demandée sur le marché nalional ou même mondial ne croît pas en raison du développement de la population. Décréter le droit au travail c’est supposer cette quantité illimitée, et entrer en

contradiction avec l’évidence.

b) Donc les « lois sur les pauvres », en tant qu'elles prétendent assurer des subsistances ou des moyens de s'en procurer à quiconque n'en a pas,partent d'un principe faux. De même des soi-disant « plans d'amélioraton proposés par divers auteurs et dont les principaux sont ceux d'Arthur Young et de M. Owen. Et l’application de ces divers procédés n'aurait pas seulement pour effet de grever la société d’une lourde charge, mais bien d'augmenter en définitive la misère.

— Les lois sur les pauvres se ramènent toutes à l'assistance obligatoire, c'est-à-dire à une sorte d'impôt prélevé sur le riche au profit du pauvre. Cette contribution en argent est la plus mauvaise que l’on puisse supposer :

Car meltre en culture de nouvelles terres pour en destiner le produit aux pauvres, c'est augmenter et le

bien-être des pauvres et la richesse du pays (mais cela

rentre dans le système de l’émigration déjà examiné, et dont les inconvénients ont été reconnus) ; se priver,soi et sa famille d'aliments pour en faire profiter un groupe de malheureux, c’est diminuer seulement son bonheur propre pour augmenter momentanément celui des autres ; mais donner aux pauvres de l'argent, c’est diminuer réellement la richesse du pays : car c'est leur donner un « titre pour obtenir une porlion de produit plus grande que devant (1) », et, la quantité de produits restant la même, c’est diminuer nécessairement la portion des autres.

De plus les lois sur les pauvres favorisent la naissance d'une foule d'individus dont la présence sur le marché du travail ne peut avoir d'autre effet que de faire baisser le prix de celui-ci, au détriment desouvriers laborieux et prudents. Ce second inconvénient est particulièrement sensible dans le système des « orkhouses ».

Enfin mettre d’une façon générale Findigent à la charge de la paroisse, c’est « apprendre à tous les individus dont le peuple se compose qu'ils n'ont nulle raison d'imposer à leurs penchants la moindre contrainte ou d’user de prudence à l'égard du mariage (2) ». Ilest impossible de favoriser plus directement un abus en prétendant le combattre.

— Le plan de M. Arthur Young semble au premier

(1) Trad. Prévost, p. 356 sq...

(2) Ibid,

abord plus séduisant. Il consiste simplement à assurer . à chaque indigent la possession d’ « un champ de pommes de terre et d'une vache {1) ».

Mais l'objection de Malthus est déjà prévue : « L'habitude contractée par le peuple de se nourrir de lait et de pommes de terre amènerait une baisse du prix du travail jusqu'au moment où celui-ci serait réglé par le prix des pommes de terre au lieu de l'être comme auparavant par le prix du froment (2). » Ilen résulterait, il est vrai, un léger profit pour le commerce national, dont la concurrence avec l'étranger serait rendue plus dangereuse, mais ce seraient bientôt pour tout le peuple « les haillons et les chaumières de l'Irlande ». L'Irlande étant, comme nous l’avons vu, un pays qui a dû sa misère extrême au mauvais usage qu'elle a fait de la découverte de la pomme de terre.

— Le plan de M. Owen, qui consiste en un procédé de colonisation au profit des indigents avec mise en commun des produits de la terre, à tous les inconvéments de l’émigration et tous ceux de l'assistance obligatoire. M. Owen prétendait avoir pris pour modèle un établissement institué à Lanark, son pays natal, et résultat d’un très heureux effort d'économie sociale fait en vue d'utiliser et de grouper les forces des ouvriers de la terre dépourvus de travail.

Malthus reproche au plan de M. Owen de n'avoir

(1) Trad. Prévost, p. 540,

(2) Ibid., p. b#1,

gardé de son modèle aucun des éléments qui en garanüssaient précisément le succès : « Le problème à résoudre, observe-t-il, est celui-ci : pourvoir à l'entretien de ceux qui sont dans le besoin de manière à prévenir

l'accroissement continuel de leur nombre et du rapport

. de ce nombre à toute la population (41). »

Or la réalisation du plan proposé mettrait d'abord les imprudents et les paresseux « dans une situation que les laborieux ne pourraient qu’envier ».

Le premier résullat inévitable serait la généralisation du mal, à laquelle il faudrait répondre par la généralisation du remède, qui mènerait tout doucement à la propriété collective des terres.

Et comme Malthus suppose que ce premier résultat n'effraierait guère l'auteur de la « New View of Sociely »,1l continue en faisant remarquer que le système proposé n'aurait aucun des avantages réalisés dans l'établissement de Lanark. Ici l'homme conserve, point essentiel, la propriété de ce qu'il cultive, ce qui lui est un stimulant continuel pour améliorer sa culture ; là, les produits du sol étant mis en commun, aucun frein n'existerait à la paresse, à moins d'employer le procédé répugnan( des châtiments corporels. De châtiment moral point, puisque si à Lanark un homme est reçu et conservé à la condition d’être bon cultivateur, ces colonies

d'indigents devraient « par leur nature » recevoir et

(1) Trad. Prévost, p. 550.

conserver quiconque serait incapable de gagner autrement sa vie. [l serait donc impossible qu'une semblable institution donnât autre chose que de mauvais résultats (1).

Reste au malthusianisme à combattre les plans d'amé-

lioration qui, ne se bornant pas à vouloir atténuer les effets de l'inégale répartition des biens,prétendent abohr la misère en distribuant uniformément la richesse entre tous les individus composant la société, et quine sont autres que les conceptions socialistes et anarchistes (Systèmes d'égalité).

— Les systèmes d'égalité. — A vrai dire, l’auteur du principe de populalion eût pu se dispenser de ce nouvel effort, car c’est l’ensemble de son œuvre qui conslitue la critique la plus grave et la plus complète qui ait Jamais été faite de ces doctrines. Cela est si vrai qu'en examinant spécialement le système développé par Godwin dans les Recherches sur la justice sociale, Malthus est amené à résumer purement et simplement tout son ouvrage. Il critique de façon analogue les « Systèmes d'égalité » de Wallace, Condorcetet Owen, et paraît tenir à cette crilique lout en avouant que déjà de divers côlés on lui en a objecté l’inutilité.

Que «soit en pratique,soit en théorie,un état d'égalité

(4) « L’essai tenté par M. Owen à New Hannony, dans le district

d'Indiana, a pleinement confirmé les prévisions de Malthus » (note de J. Garnier, Trad. Prévost, p. 5b1).

ne puisse offrir de motifsd’activitésuffisants pour vaincre la paresse naturelle de l'homme, pour l'engager à donner à la terre la meilleure culture, pour se livrer au travail des fabriques et produire les diversobjets de consommaton qui embellissent son existence (1) ; » que, d'autre part,tout système d'égalité doive aboutir très vite etinévitablement à la pauvreté, « résultat nécessaire de la tendance de la race humaine à se multiplier plus rapidement que ses moyens de subsistance, à moins qu'un tel accroissement ne soil prévenu par des moyens beaucoup plus cruels que ceux qui naissent de l’établissement propriétaire, et de l'obligation imposée à tout homme par les lois divines et humaines de nourrir ses enfants (2) », ce sont des arguments qui ne perdent rien de leur valeur à être renouvelés, mais qui n’ajoutent rien à ce qui ressort naturellement de tout le malthuslanisme :

« Supposons, explique cependant Malthus, que, dans un tel système, malgré beaucoup d'efforts pour produire des aliments, la population tende- fortement à passer la limite des subsistances et qu'ainsi la pauvreté devienne universelle. Il est évident que dans de telles circonstances, pour prévenir la plus dure famine, il faut que le taux d’accroissement de la popu : lation diminue. Mais qui sont ceux qui exerceront la vertu prescrite en ce cas, et qui relarderont l'époque de leur mariage ou ne se marieront point du tout ? I ne

(1) Trad. Prévost, p. 341.

(2) Lbid., p. 342.

nu

paraît pas que ce soit une suite nécessaire de l’établissement d’un système d'égalité que toutes les passions humaines soient subitement amorties. Mais si elles doivent subsister, les personnes qui auraient le désir de se marier trouveraient dur d’être du nombre de ceux qui résistent à leurs penchants. Tous étant égaux el placés dans des circonstances semblables, on ne saurait voir pourquoi un individu se croirait obligé à la pratique d'un devoir que d'autres dédaigneraient d'obser. ver {1355

En résumé tous les systèmes proposés pour améliorer le sort de Ja classe pauvre en satisfaisant ses appélits sans cesse croissants sont non seulement inefficaces mais dangereux, et de nature à provoquer les désordres et les révolutions, en apprenant à la classe ouvrière à considérer comme son dû le travail et les subsistances

qu'il est impossible de lui procurer indéfiniment : « Si

le secours est accordé, il est reçu comme une chose due

et sans aucune reconnaissance ; si le secours est refusé, celui qui le sollicite se régarde presque toujours comme offensé, croit éprouver une injustice et en conçoit de

l'indignation et du ressentiment, »

(1) Trad. Prévost, p. 344.

Irésulte de Jà que tout effort bien compris vers le progrès social devra tendre non à satisfaire plus pleinement les appétits, mais à les modérer. Il faudra apprendre au peuple que ce n’est pas sur l'avenir, mais sur le passé que l’on vit, el que tout bien-être doit se payer d'avance par une privation.

Il faudra supprimer les Lois sur les pauvres, ne maintenir l'assistance qu’en la rendant facultative et moralisatrice, et mieux comprendre la charité « Giving alms no chartty » (1), enfin travailler à l'éducation du peuple au moins autant qu'à son bonheur matériel, afin de faire passer en lui l'esprit de labeur et de prévoyance dont la richesse des grands n’est que le fruit, fruit recueilli rarement par celui même qui a planté l'arbre et plus souvent par ses descendants.

Mais Malthus, qui conçoit cette réforme en sévère moraliste, l’applique en philanthrope et en chrétien : l'application de son système ne repose pas sur l'égoïsme, mais sur l'alfruisme, ne hibère pas la classe aisée du devoir de charité qui lui incombe, — bien qu'il supprime un droit qui n'en est pas la contre-parlie nécessaire, — mais agqrave ce devoir en y joignant celui de l’éduca-

lion.

(1) Trad. Prévost, p. 371. Les aumônes ne sont pas la charité.

94 PREMIÈRE PARTIE. — SECTION I. — CHAPITRE ii

a) Les lois sur les pauvres, dit-il, devront, par les raisons que j'ai indiquées, être abolies, mais progressivement et d'une manière « assez graduelle pour n'affecter aucun individu qui soit actuellement vivant, où qui doive naître dans les deux années prochaines » (1). Une abolition brutale serait un procédé cruel, et contraire à l'esprit du malthusianisme, qui ne recommande « de ne pas faire naître plus d'individus que la terre n'en peut nourrir » qu'afin « qu’on nourrisse tous ceux qui sont nés » (2).

Malthus entend prévenir le mal autant que possible, mais cela n'exclut pas pour lui la nécessité d'y porter remède quand il est un fait accompli.

b) La charité, qu'il substitue à l'assistance, aura pour principaux caractères, disons-nous, d'être facultative et moralisatrice. Facultative, afin de pouvoir porter remède aux misères présentes, mais de combattre l’imprévoyance en lui interdisant de ompter sur un remède futur et assuré. Moralisatrice, en apprenant au pauvre « à user de ses propres forces, à déployer toute son énergle, à envisager ses vertus comme sa seule ressource » certaine : « Il faut même que cette espérance (d'un secours quelconque) lui paraisse fondée sur sa bonne conduite et sur la pensée que ce n'est ni

par indolence ni par imprudence qu'il est tombé dans la misère (3). »

(1) Trad. Prévost, p. 381.

(2) Lbid., p. 567.

3) Lhid., p. 534,

c) Ainsi entendue, la charité comporte le devoir de l'éducation. L'éducation en réalité estle plus grand moyen d'action dont Malthus attend le progrès social et l'amélioration du sort des pauvres. Elle a le grand avantage sur les richesses matérielles d’être « un bien que tout le monde peut partager non seulement sans rien faire perdre aux autres,mais en leur procurant de nouveaux moyens d'avancement (1) ».

D'alleurs « l’idée d’un établissement d'éducation natonale n’est pas une idée nouvelle »...…. « Tous ceux qui ont le droit d’en juger s’accordent à dire que l’éducation est un grand moyen de prévenir les crimes, d’avancer l’industrie, d’amender les mœurs et d'accoutumer les hommes à une conduite sage et régulière (2). » Plus spécialement elle aurait pour effet de faire contracter à l'individu « cette espèce de noble orgueil, cette manière de penser juste et honnête, qui l'empéche de charger la société du fardeau d’une famille lorsqu'il se sent privé des moyens de l’entretenir ».

Et c’est en réalité le seul but que Malthus se propose, comme devant entraîner avec lui la solution du problème social : « Le but de cet ouvrage n’est pas tant de proposer des plans d'amélioration que de persuader aux hommes de se contenter du mode d'amélioration qui leur est prescrit par la nature (3) » et d'en généraliser seulement la connaissance.

(1) Trad. Prévost, p. 556.

(2) Zbid,, p, 575.

(3) Ibid.

wi

La forme sociale la plus favorable à l'application du malthusianisme est donc tout simplement celle qui existe, et qui résulte d’ailleurs inévitablement du libre jeu des lois naturelles et économiques. La propriété privée y est essentielle ; l'égalité absolue n'y saurait trouver place, mais elle n'exclut nullement un certain degré de bien-être pour tous.

La propriété est le seul stimulant efficace du travail en même temps qu'elle est un encouragement à la prévoyance.

L'inégalité en résulte, à cause de la différence des aptitudes et des énergies entre les individus ; elle la complète en ce qu'elle constitue la sanction des unes et des autres. Elle est d’ailleurs nécessaire à la division du travail, qui seule permet à l'esprit de s'élever, et de se dégager peu à peu des soucis matériels et immédiats. Il n'est pas possible d'espérer qu'une portion de la nation se livre à certains travaux pénibles au profit de la collectivité sans une cerlaine contrainte, et il est juste que la loi nalurelle fasse peser celle contrainte sur les individus qui par eux-mêmes ou dans leurs antécédents se sont montrés les moins actifs, les moins bien doués ou les moins prévoyanls. Il est d’ailleurs à propos que la rigueur en soit limitée par un régime exempt de tout

privilège de caste, dans lequel chacun puisse espérer

con ndition proportionnée à ses ù 1 FES Te A en Pr =

x Ates soit au bonheur soit à la rifan luxe modéré répandu dans toutes les

lu peuple, et non un luxe excessif chez un petit l a |

nombre de personnes ».

Tel est en définitive Pideal de la doctrine malthuce sienne, contre laquelle cependant nous allons voir s 'éle- : ver les BUS du Socialisme.

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« Les institutions humaines quand elles sont vicieuses et oppressives, sont les sources abondantes qui versent de

= terribles maux sur la société ; tandis ue que le progrès de la population n’est qu’un mal comparativement léger et superficiel, une plume qui flotte à la superficie de l'essai sur la population et qui mérite à peine qu'on s'en occupe sérieusement partout ailleurs » (Recherches sur la population el la facullé d'accroissement de l’espèce humaine, et réfutation des théories de M. Malthus sur celle matière ». Trad. Constancio, Paris, Aillaud, 1821, t. 11, p. 141.

Quelque violent que fût le eoup porté au socialisme, ou plutôt à cause de sa violence même, la réponse se fit attendre, et l’EÉssat avait eu cinq éditions quand elle parut enfin. Ce fut Godwin qui s’en chargea, Godwin dont les écrits avaient décidé Malthus à prendre la plume, et qui à son tour, après avoir attendu vainement qu’un autre assumât « la lâche en apparence peu diffi-

cile de renverser le Principe de population », se voyait

100 PREMIÈRE PARTIE. — SECTION Il

obligé de rentrer en lice, afin d'arracher à Malthus le terrain qu'il avait conquis dans un domaine encore mal exploré, ou suivant ses propres termes : « de chasser l’usurpateur de ses places fortes et de ses lieux de retraile.… et par l'emploi des matériaux les plus solides d'élever un phare pour que l’investigateur de bonne foi ne fût plus réduit à errer dans l'obscurité » (1).

Mais quoique écrite de la main de Godwin, ce fut bien avec ses élans irrésistibles vers un idéal humain, ses indignations sincères, ses arguments de sentiment, la couleur même et le ton dont elle fut écrite, la réponse du socialisme tout entier. L'esprit s’en peut résumer en deux mots : la bonne foi la plus certaine dans les convictions, à laquelle s'allie, par on ne sait quelle faiblesse, une mauvaise foi indéniable mais peut-être inconsciente dans la discussion. D'une phrase toute vibrante d’émoüon réelle, on y est surpris de redescendre à quelque argument médiocre et venimeux, à quelque critique maladroite dont un mot relourné parfois fait seul les frais. Que penser de cette proposilion, par exemple, dans laquelle l’auteur des Recherches sur la population, ayant entrepris de relever notre confiance de nos propres forces et dans les ressources que nous offre l’avenr, s'écrie tout à coup, parlant de Malthus : « Les maux dont il voudrait nous préserver sont la faim et la disette ; les remèdes à ces maux sont le vice et la misère (2)! »

(1) « Recherches sur la population et sur la faculté d'accroisse-

ment... »: Trad. Constancio. Préface de l’auteur, p. 11. (2) /bid., 1. IT, p. 311. — Malthus dès la deuxième édition de

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