CHAPITRE PREMIER
« La réponse (au malthusianisme) est manifestement que raisonner de la sorte c'est prévoir des difficultés placées à une grande distance.Les trois quarts du globe habitable sont encore incultes. Les parties cultivées sont susceptibles d’amélioration sans fin. La population peut croître pendant des myriades de siècles sans que la terre cesse de suffire à la subsistance de ses habitants » (Political Justice, ch. 1x, p. 510).
[. Une « assertion dénuée de preuve ». A quoi se borne la faculté d'accroissement de l'espèce humaine. — Il. La faculté d'accroissement des subsistances. — III. La question du rapport entre la la population et les subsistances ne se pose même pas.
Tout le malthusianisme paraissant reposer sur les lois de la progression géométrique et de la progression arithmétique, c'est contre ces lois d'abord que se porte l'effort de la théorie socialiste.
Godwin commence par observer que dans l'Æssai « le premier chapitre qui contient seize pages renferme toute
la doctrine qui sert de base à l'ouvrage », el que « les
698 pages qui suivent... sont entièrement employées à expliquer pourquoi ce qui s’est passé dans tous les pays du globe et à toutes époques de l’histoire, excepté dans les Etats-Unis d'Amérique depuis 150 ans, paraît être en contradiction avecles principes fondamentaux de la théorie de M. Malthus (1) ». Renversantimmédiatement la méthode,il examine les faits et en conclut que jamais la progression géométrique résultant de la seule pro-
création ne s'est vérifiée (2).
a) Dans les pays anciens d’abord :
L'histoire de la Chine et du Japon, dont M. Malthus paraît croire qu'elle «confirme pleinement son opinion», la contredit de façon certaine. Ce pays (la Chine spéclalement) est considéré généralement comme « plus peuplé qu'aucun autre pays du monde {3) ». De plusil offre à l'accroissement maximum de la population, ainsi que Malthus l’a remarqué lui-même, toutes les facilités possibles, étant un pays où « on a toujours donné les plus grands encouragements au mariage » el où, selon Hume, « tous les hommes se marient avant l’âge de vingt ans » ; dont enfin « les usages, les mœurs,les lois, la division des propriétés, se maintiennent si essentel-
lement les mêmes (4) » que le mouvement de la po-
) Trad. Constancio, t. I, p. 60.
)ÉLOTAERMDEA UE
) Idid., p. 35.
pulation n’y saurait être que d’une régularité parfaite.
Pour ces raisons, quand on est obligé de constater avec M. Malthus que « la population de cet Empire se maintient tout à fait s{afionnaire depuis un siècle ».… «il y a tout lieu de croire qu’elle y est restée dans le même état peut-être depuis dix siècles (1) ». Donc ici non seulement la progression géométrique, mais toute progression fait défaut.
L'exemple de l'Inde, dont la « situation... par rapport à l’objet dont nous nous occupons est absolument la même que celle de la Chine », n’est pas moins probant. « Les lois de Manou... représentent le mariage comme un des premiers devoirs du citoyen, et la procréation d’un enfant comme une dette que tout homme doit à son pays. » Malgré cela la population reste stationnaire. Pour que dans de telles conditions puisse se maintenir |’ « hypothèse de la progression géométrique », 1l faut absolument supposer « que six enfants sur chaque huit, et 15 millions sur chaque 20 millions d'enfants venus au monde périssent en bas âge (2) ». Et qui croira que les famines auxquelles Malthus fait allusion « même en les supposant fréquentes » au long cours de l'histoire de l'Inde, suffisent à expliquer ce
phénomène ?
b) Des contrées anciennes passons aux plus nouvelles.
(1) Trad. Constancio, t. I, p. 76.
(2) Ibid., p. 18.
Quel spectacle nous offrent, depuis leur découverte, les pays de l'Amérique Méridoniale {Godwin entend parler ici du Pérou et aussi de la partie méridionale de l'Amérique du Nord, c'est-à-dire du Mexique) ? Une longue description nous montre que ce pays connaissait l'âge d'or «à l’époque désastreuse où le premier Européen aborda sur ses rivages (1) », à partir duquel moment « la dépopulation devint si rapide que l’imagination même ne peut en suivre le progrès (2} ». Selon Las Casas, l'Amérique méridionale, lorsque les Européens la découvrirent, « regorgait de monde comme une fourmilière pleine de fourmis (3) ». Montesquieu et Montaigne estimaient cette population « au plus bas à 400 millions ». L'ile de Saint-Domingue à elle seule contenait, d’après Las Casas, en 1492, 3 millions d'habitants, chiffre qui en 1542, c'est-à-dire un demi-siècle plus tard, était réduit à deux cents.
L'abbé Raynal parlant de la République du Paraguay fondée en 1610 par les Jésuites sur les bords de la rivière de la Plata, s'épuise en vains efforts pour expliquer par suite de quelle catastrophe ou de quel fléau la population est restée presque stationnaire dans un pays où « nul n’était oisif ni excédé de travail..…., où la nourriture élait saine et abondante..., où tout le monde
se mariait par choix, sans intérêt, et où la multitude des
4) Trad. Constancio, t. [, p. 88 sq.
(4) Trad. C 10 ND EI DANS
(2) Lbid.
(3) Zbid,
108 PREMIÈRE PARTIE. — SECTION I. — CHAPITRE Il
enfants était une consolation sans pouvoir être une
charge. (1) », où toutes les conditions enfin favorables à l’accroissement étaient réunies.
Aux perplexités de l'abbé Raynal il n’y a qu'une réponse, et à la dépopulation de Saint-Domingue et de toute l'Amérique méridionale qu'une conclusion : c’est qu’une population obéissant à la faculté procréatrice de l'espèce humaine peut cependant très bien se contenter de rester stationnaire, et que c’est la dépopulation qui ne connaît pas de bornes quand se fait sentir
l'influence déplorable de nos civilisations oppressives.
Dès maintenant, table rase est faite de la progression géométrique, qui n'a jamais été qu’une « asserlion dénuée de preuves » (2).
Cependant si elle a pu, sous la plume de Malthus, paraître un instant fondée, c'est que l’auteur de l'Essat s’est fallacieusement appuyé sur un exemple unique, celui des Etats-Unis d'Amérique : « L'objet essentiel de l'ouvrage de M. Malthus est de convertir l'exception en règle (3) ! » Encore faut-1l examiner le mérite de cette exceplion, et vérifier les assertions du malthusianisme quant aux Etats-Unis eux-mêmes.
L'accroissement de la population des Etats Unis, dans la théorie socialiste, doit être attribué tout entier
(4) Trad. Constancio, t. I, p. 102.
) (2) Recherches sur la populalion, Préface de l'auteur. (3) Trad. Constancio, t. I, p. 35.
à l'immigration : parce que nul pays n est plus favorable à ce phénomène, — parce que le fait lui-même en est démontré, — et parce que le cens de la population y atteste en effet un accroissement tel qu’il est « impossible de l’attribuer au seul produit des naissances » sans être conduit à l'hypothèse absurde d'un pays presque uniquement composé d'enfants !
Les Etats-Unis offrent « une ligne immense de côtes, présentant plus de facilités pour y aborder qu'aucun autre pays sur la surface du globe » (1). Il y a longtemps que les mécontents, les infortunés de tous les royaumes de l’Europe ont regardé les rivages de l'Amérique comme la terre promise, le dernier asile de l’indépendance, le sol fortuné où ils peuvent vivre en paix (2) ». De fait, l’'émigration aux Etats-Unis est aussi ancienne que la découverte de ce pays, dont « les plus anciens habitants, il y a un siècle ou deux (Godwin écrit en 1820) étaient des Européens, parlant des langues d’Europe » (3). Quelques chiffres suffisent à montrer avec quelle intensité sévit aux xvn° et xviu‘ siècles, ce que le D: Johnson appelle « la fièvre qui entraînait les émigrés vers l'Amérique du Nord ».
Pour l'Angleterre seulement le nombre des émigrés aurait été, de 1630 à 1640, de 21.200. De 1785 à 1818, l’émigration annuelle se serait élevée de 2.000
(1) Trad. Constancio, t. IE, p. 3,
(2) Lbid., p. 112.
(3) Lbid., p. 157,
sujets à 43.000. Si l’on ajoute à cela l'émigration de l'Irlande, et surtout « le torrent d’émigrants » [1) quise portèrent à cette époque de toutes les parties de l'Europe dans les Etats-Unis d'Amérique, on obtient à n’en pas douter « un total suffisant pour résoudre la difficulté dans une « hypothèse quelconque » (2).
Cependant cet afflux de population, selon Malthus, n'étant venu que par surcroit, il reste à examiner dans quelle proportion la population des Etats-Unis s'est réellement élevée, et s'il est admissible que l’accroissement signalé par lui ait été le résultat du seul produit des naissances.
Quant au cens de la population, les résultats en sont tels que Godwin est obligé de reconnaître dans l’étude de cette question « une grande difficulté ». L’accroissement annuel, d'après les sources auxquelles il puise, aurait été en effet de 1610 à 1749, de 6.973 individus ; de 1749 à 1790 de 70.325, et de 1790 à 1800 de 165.527. En présence de tels chiffres, 1l élude la question plutôt qu'il ne la tranche, en faisant appel à sa propre théorie, d’après laquelle la population en tous pays tend à rester stationnaire, et en se hâtant de conclure qu’ «il faut que la solution tienne dans le fond à l'émigration (3) ». Obligé de convenir que les « trois cens réguliers de
« 1790, 1800 et 1810 » confirment et au delà les calculs (1) Trad. Constancio, t. IE, p. 157.
(2) 1bid., p. 158.
(3) Lbid., p. 150.
LA FACULTÉ D'ACCROISSEMENT Alf
de Malthus quant au fait de l'accroissement, il se demande quel devrait être le nombre des naissances proportionné à un tel accroissement, et calcule qu'il faudrait compter huit naissances par mariage, ce qui est en contradiction absolue avec les données mêmes du cens de 1810, révélant une égalité presque complète entre le nombre des habitants au-dessus de seize ans et le nombre de ceux n’atteignant pas seize ans. Car, à raison de hutl naissances par mariage, «le nombre des enfants doit surpasser trois fois celui des adultes », de telle manière que les rues et les chemins devraient paraître couverts d'enfants, « et que la nation devrait sembler un peuple d'enfants » (1).
Sa conclusion est que la progression géométrique ne s’est pas plus vérifiée aux Etats-Unis qu'ailleurs, et qu'il
faut en abandonner l’idée complètement.
Voilà l” « usurpateur » chassé au moins d’une de ses « places fortes ». Reste à édifier « le phare » qui nous guidera, lecteurs de bonne foi, dans l'obscurité ; et c'est pourquoi Godwin cherche à « déterminer quelle est « la Loi de la nature humaine relative au nombre des individus de notre espèce, soit qu'il s’accroisse ou non, autant que cette loi peut être déduite des différents documents et lables statistiques (2)... ».
Mais déduite indirectement, car : « un cens ou dé-
) Trad. Constancio, t. II, p. 202.
(1 (2) Ibid.,t. I,p. 168.
nombrement des créatures humaines dansun pays quelconque ne peut jamais former aucun terme de la progression ». C'est le premier principe que pose Godwin, assez négatif du reste, et voici comment il l’établit :
« Il est essentiel, dit-il, de se rappeler que les femmes seules mettent au monde des enfants (1) », et que d’ailleurs la période de leur existence pendant laquelle la procréation leur est possible est relativement assez limitée. Il ne faut donc se baser pour tout calcul d'accroissement que sur le nombre des femmes en âge de procréer. Et, si l’on forme par hypothèse une colonie composée de cinq cents femmes satisfaisant à cette condiion, et de cinq cents hommes, on pourra bien escompter en une période déterminée, quelle qu’elle soit, le doublement du nombre total des sujets de cette colonie, mais il n’en sera pas de même du nombre des femmes en âge de procréer ; et ceci supprime la base méme d'une progression géométrique de coefficient quelconque.Tel est du moins le raisonnement du socialisme.
A cette considération 1l en ajoute une autre : à savoir que, d'après ce qu’on connaît de la durée moyenne de la vie humaine, du nombre des mariages et du nombre des décès. 1l faut pour qu'une population ne diminué pas, que le nombre des enfants par marlage soit cons-
tamment de quatre. Or « la connaissance du fait que le
(1) Trad, Constancio, L. [, p. 208 sq.
VA
nombre moyen des enfants mis au monde est de quatre par mariage paraît être un des plus anciens axiomes . d'économie politique BED
En somme la loi de la population, dans la théorie socialiste, est purement et simplement Je s{ationnement. C'est du moins la loi de l'accroissement normal ; mais avant d'arriver à cette conclusion Godwin examine quel peut être dans certaines circonstances, exclusives selon lui de toute erreur, le développement maximum de la population :
A cet effet, 1l prend pour exemple la Suëéde, parce qu'à l’encontre des Etats-Unis elle constitue « un pays presque isolé du monde » qui reçoit peu d'émigrés et envoie au loin peu de colonies ». « IL y a eu, dit-il, en Suède pendant une certaine époque un accroissement progressif de la population ;etil y a de fortes raisons de croire que cet accroissement a été principalement ou peut-être entièrement l'effet du principe de propagation (2) ».
D'après les tables de Wargentin, la population suédoise qui en 1751 était de 2.229 611 habitants seulement, était devenue en 1805 de 3.320.647, soit en 54 ans un accroissement de moitié, qui s'il était durable
(4) Trad. Constäncio, t. I, p. 182, note.
Ce fait, que le nombre moyen des naissances par mariage est en Europe de quatre, est admis par Malthus (de la fécondité des mariages), qui d’ailleurs est loin d’en tirer les mêmes conséquences.
(2) Trad. Constancio, t. I, circa, 225-230.
permettrait de « dire avec raison que l'espèce humaine. dans certaines circonstances peut s'accrottre du double dans un peu plus de cent ans ». Mais voilà « tout ce que l’on sait à cet égard, et les seuls faits dont il soit possible de tirer quelques induclions tant soit peu favorables aux théories de M. Malthus ».
Encore faut-il se hâter de ramener ces faits à leur juste proportion. Ce qui s’est produit en Suède pendant 54 ans n’a pu être qu'exceptionnel, et la démonstration en est bien simple: Si l’on prend les deux termes de 1805 et de 1751 pour bases d'une progression relournée, on est obligé d'en conclure que « la Suède contenait à l’époque de la destruction de l'Empire d'Occident en 476 peu au delà de 300 âmes ; et que du temps que ce pays commença à envoyer au loin ses hordes qui renversèrent la puissance romaine et changèrent la face du monde, 1l pouvait à peine se vanter de posséder un seul habitant ! »
Ayant ainsi rejeté par l'absurde l'hypothèse d'une conunuilé durable dans n'importe quelle progression, Godwin se livre à des calculs assez compliqués, basés loujours sur les tables suédoises, afin de revenir à la mesure du développement normal de l'espèce humaine. Cette recherche lui permet de vérifier à nouveau les deux principes déjà indiqués, et d'en discerner quelques autres. Il résume le tout en sept maximes (1) :
« 1° Les femmes nubiles dans une communauté quel-
(1) Trad. Constancio, t, I, p, 269.
conque où sur Loute la surface du globe n'excèdent pas le cinquième de la population.
«2° Le nombre des femmes nubiles ne s'accroît point d'une génération à l’autre, ou ne s'accroît que très faiblement.
«3° Le nombre des naissances annuelles est presque exactement dans le rapport d'un enfant sur cinq marlages.
« 4° Le nombre des naissances annuelles garde presque cette même proportion avec celui des femmes de la communauté en état de faire des enfants.
«5° Le nombre des naissances par chaque mariage ne s'élève pas, terme moyen, au delà de quatre (1).
«6° La plupart des femmes qui deviennent nubiles se marient, et si les maris sont parfois un peu avancés en âge cela n’arrive que rarement à leurs épouses.
«7° Les mariages prématurés ne tendent pas beaucoup à accroître la population. »
Il croit « qu'on ne lrouvera point de pays qui puisse produire un ensemble de faits qui contredise ceux qui
ont été ainsi recueillis (2) ». Ayant cependant examiné
(1) Du rapprochement du premier et du cinquième principes, il résulte, et Gowin le voit lui-même, « que le nombre des femmes nubiles ira perpétuellement en diminuant, et qu’une population dans ces circonslances doit marcher rapidement vers son entière destruction », Qu'on nous permette de renvoyer aux Recherches (Livre IT, ch. vi) quiconque voudra approfondir la manière dont l’auteur pense « réconcilier cette condradiction apparente, »
(2) Trad. Constancio, t. I, p. 268.
à fond la situation de l'Angleterre et constaté bon nombre de contradictions dans les résultats des statistiques, il se rappelle à propos que « les dénombrements de la Grande-Bretagne les plus récents n’ont été qu'autant de peines perdues », el conclut, après en avoir, semble-t-il, fourni la preuve abondante, qu'« il règne une grande confusion d'idées à ce sujet (1) ».
Il conclut encore, avec une certitude moins justifiée peut-être, que les lois par lui découvertes « ne semblent pas indiquer... que l'espèce humaine possède la faculté de s’accroître en nombre, mais tendent très puissamment à nous convaincre quelle telle faculté d’accroissement, si elle existe, est du moins restreinte dans des limites très étroites, et qu'il n’y a rien à craindre pour une nalion quelconque ou pour l’espèce humaine en général de l'opération de cette faculté (2) ». Au reste, telle a été, à l'encontre des bâtisseurs de républiques idéales, comme Platon, Aristote et... Malthus, la conviction de tous les « politiques pratiques » de l’antiquité et des temps modernes, depuis Lycurgue, Romulus, Metellus, J. César, jusqu'aux plus éminents hommes d'Etat de la Grande-Bretagne, qui, loin d’avoir la crainte chimérique d’une « multiplication prodigieuse et alarmante de l'espèce humaine (3) », ont toujours donné les encouragements les plus pressants à la population.
(1) Trad. Constancio, p. 332.
(2) Lbid., p. 270.
(B)NLIA TL p. 132:
LA FACULTÉ D'ACCROISSEMENT dite
IT
Le monstre de la progression géométrique ainsi écarté, la théorie socialiste passe au second terme du rapport: à l'accroissement possible des subsistances.
Notons immédiatement que le stationnement de la population, s'il est démontré, enlève à cette question tout intérêt, nul n'ayant prétendu, et Malthus moins qu'un autre, que les moyens de subsistance soient insuscepübles d’une augmentation quelconque, hypothèse encore dans laquelle il n’y aurait aucune inquiétude à concevoir.
Godwin s'en rend compte, mais il s'avoue froissé du dédain avec lequel Malthus semble accorder la progression arithmétique pour le développement des subsistances. Düût-1l, par une recherche positive, arriver à un résultat moindre, il préférera cela à l’humiliation de tenir quoi que ce soit de la générosité malthusienne ; « Quant à moi, déclare-t-il, aucune des deux progressions de M. Malthus ne me plaît :... « Timeo Danaos et dona forentes ». Ce qui n'empêche pas que Malthus l’a échappé belle, car « il faudrait être bien borné et avoir l'esprit bien rétréci pour songer à mettre des bornes aux facultés physiques qu'a la terre de fournir à
l’homme des moyens de subsistance (1) »,
(4) Trad, Constancio, t. I, p. 91,
Cette faculté ne peut être observée presque nulle part, attendu que si Malthus a bien voulu supposer la terre partout « cultivée comme un jardin », en fait « c'est précisément le contraire qui a malheureusement lieu et de la manière la plus manifeste (1) ». Il semble, à parcourir l'Angleterre même, que l’on « traverse un pays qui vient à peine d’être soustrait à la puissance de la nature sauvage (2) ». La Chine,beaucoup mieux exploitée à ce point de vue, n’en est pas moins, et Malthus l’admet, susceplible d’être rendue encore plus productive. Mais à n’en considérer que l’état actuel, nous voyons que sur une étendue de 1.300.000 milles carrés la Chine fait vivre 300 mullions d’âmes. La même proportion donne pour les 39 nuillions de milles carrés que représente « le globe habitable » ,une population possible de 9.000 millions d'hommes. Or à quel chiffre celte population est-elle jusqu'ici limitée? — A 600 millions.
De cette première constatation d’un « fait avéré »,il résulte que « la terre peut nourrir 15 individus au lieu d’un (3) ». Pourquoi donc « ne s’occupe-t-on pas à tirer de la terre une plus grande quantité de produits (#4) ? »
La réponse est « que ce ne sont point les limites trop resserrées du globe ni d'aucune de ses parties qui s'op-
posent à la production d’une plus grande quantité de
) Trad, Constancio, t. If, p. 209.
JELPTU Et I ep eatse
PDP At AT 0 212 )
(4 (2 (3 (4) Ibid. p. 230,
PRE r 0 E ON PAR ve ’ ; A COPA © ne J
subsistances » et que cette sous-production ne pouvant être imputée ni au « manque de terrains » ni au « manque de bras pour les cultiver... il faut que ce soit à quelque autre cause différente de ces deux » (1).
Pour trouver cette cause, Godwin distingue d'abord les « moyens de production » au sens vrai qui sont la masse indéfinie des produits dont la terre est la « source », et les « moyens de production » au sens étroit employé par Malthus qui sont « les produits recueillis du sol à une époque quelconque (2)». « Si l’on avait fait attention à cette ambiguïté, chacun aurait senti l'absurdité de dire que «la population tend à dépasser la limite des moyens de subsistance » pendant toute la période intermédiaire qui précéderait l’époque à laquelle « toute la terre se trouverait cultivée comme un jardin (3). » On aurait vu que « rien n’est plus insultant et plus fuile que de dire à un homme qui n’a rien... qu'il est venu dans un monde où toutes les parts élaient déjà
faites (4), »
(1) Trad. Constancio, p. 231.
(2) Lbid., t. If, p. 232,
(3) Lbid., p. 233. — Ainsi présentée l'affirmation de Godwin ressemble beaucoup à un sophisme, car l’homme ne vit point en définitive sur la masse indéfinie des ressources que la terre est susceptible de produire, mais sur le produit qu’il en peut tirer lui-même à «un moment donné », Cette objection trouve d’ailleurs dans la thèse s0cialiste une réponse que l’on jugera plus où moins satisfaisante, — C£. p. 120 ci-après.
(4) T. IL, p. 237.
LE er -
Que le partage tel qu'il est fait actuellement puisse «se justifier ou non par de bonnes raisons », ce n’est point encore la question, mais du moins, tant que ce partage subsistera, « on ne pourra pas dire que c’est le manque des moyens de subsistances qui empêche la population de s’accroître (1) ».
Le partage inégal des biens est-il cependant la seule cause qui arrête le développement des subsistances ? — En ce cas comment expliquer quelestribus sauvages, qui ignorent toute institution sociale, soient les plus éprouvées par la faim et par les privations de toutes sortes ?
Chez ces peuplades le fait s'explique par leur ignorance des « qualités réelles et les plus avantageuses à l’homme (2) » des terrains immenses qu'elles occupent. Vivant péniblement des aliments que « le hasard leur présente », elles ne songent point à se prémunir contre le cas où ces moyens précaires de subsistance viendraient à leur manquer... De sorte qu’ « une suite de ce qu'on appelle communément le malheur peut suffire pour faire périr de faim toute une famille (3) ».
Mais en dehors de l'ignorance, qui perd chaque jour du terrain, la grande cause du mal est dans « les institutions positives de la société » telles particulièrement qu'elles règnent en Europe. Tandis qu’ « en Amérique
) Trad. Constancio, t. IT, p. 237.
(4 (2) Ibid., p. 238.
(3) Zbid., p. 240.
on peut dire à tout homme ce que Dieu dit à Abraham : «Lève maintenant tes yeux, et regarde du lieu où tu es vers le Septentrion, le Midi, l'Orient et l'Occident,et choisis le lieu que tu voudras avoir pour toi ».. en Europe l'homme sans moyens et celui qui est disposé à employer loutes les ressouces de son industrie peuvent de même se tourner vers les quatre coins de la terre, et. apercevoir bien des terrains incultes ou inutiles pour la subsistance de l’homme ; maisilles regarde en vain. S1 un de ces hommes enfoncesa bêche ou plante un pieu, il surviendra bientôt quelqu'un qui en lui montrant la terre lui dira : « Cette terre est à moi (1) ».
Il est donc vrai que «toutes les terres sont partagées », mais non pas «comme la nalure voudrait qu’elles le fussent pour l'avantage des hommes(2)}».— Dans la plupart des pays d'Europe, ajoute F. S. Constancio (3), où la population est soit stationnaire,soit même décroissante, tels «l'Espagne, le Portugal, une grande partie de lItalie, la Sicile «... « un grand nombre d'habitants ont de la peine à se procurer les choses nécessaires, quoique le sol en produise au delà des besoins, et soit susceptible d'en rapporter dix fois autant ».
La conclusion de tout cela, c'est que, quand pour at-
ténuer les misères sociales Malthus prétend « diminuer
(1) Trad. Constancio, t. IT, p.242.
(2) 1bid., p. 243.
(3) Qui traduisit en 1821, l'année qui suivit leur publication, les Recherches sur la population. C'est à cette traduction que nous avons emprunté nos citations,
le nombre des bouches », « un autre pourrait dire avec autant de plausibilité.. que le remède consiste dans l'augmentation de la somme des moyens de subsis-
lance » (1).
IT
En résumé, la question du rapport de la population aux subsistances ne se pose même pas, et si elle devait jamais se poser, ce serait dans un avenir si éloigné qu'il est parfaitement inutile d'y porter les yeux.
Si l’on en doutait encore, il suffirait de remarquer qu'en présence des ressources inépuisables de la nature « loute créature humaine... est douée de la faculté de produire une quantité beaucoup plus grande de nourriture qu’il n'en faut pour la subsistance de chaque individu » (2). Cela est rendu évident par ce qui se passe chaque jour sous nos yeux, et d’ailleurs sans cela la division du travail ne pourrait pas se supposer, puisqu'il faudrait que chacun employät son Lemps et ses forces à produire sa propre subsistance.
À la « grande proposition pratique » de Malthus, que «dans tous les États policés la population tend sans cesse
à dépasser la limite des moyens de subsistance » (3),
(1) Trad. Constancio, t. II, p. 250.
(2) /bid., p. 9.
(3) 1bid., p. 254.
trois grandes raisons peuvent en définitive être Opposées :
1° « Dans plusieurs des Etats en question il n’y a point d’accroissement ; ... dans quelques-uns la population va même en décroissant, sans qu'il en résulte le moin- : dre avantage pour la nation en général (1). »
2° Des deux termes de la progression parallèle de Malthus, celui qui regarde les subsistances étant seul exact, et celui qui concerne la population devant être réduit, au grand maximum à un doublement exceptionnel en 106 ans, 1l suit « que la progression géométrique (même admise par hypothèse) s’avançant par divers intervalles de temps peut n’attemdre la progression arithmétique qu'au bout d’une période longue et indéfinie » (2).
3 L'accroissement de la population « par le seul effet de la génération », doit se produire au début « moyennant un nombre additionnel d'enfants », et les appétits de ceux-ci ne croissant que très progressivement, on a peine à comprendre « comment l'accroissement des subsistances, à moins d’être absolument nul, n’arriverait pas à les suivre » (3).
En somme le rapport de la population aux subsis-
(1) Trad. Constancio, tome If, p. 254.
(2) /bid., p. 259.
(3) Ibid., p. 261. La valeur de ces arguments, puisés en somme dans la thèse même à l'appui de laquelle ils sont fournis, apparai-
tra sans doute très relative. Nous nous sommes attaché uniquement à les présenter tels qu'ils ressortent du liv.v, ch. 5 des Recherches,
tances est de nature à rassurer pleinement ; et quiconque, le connaissant bien, comparerait « l'état présent du globe avec son élat possible », ne pourrait qu’envisager l'espèce humaine « comme un faible débris répandu sur une immense surface fertile et productive », et que s’affliger « en voyant combien peu on met à profit les qualités bienfaisantes de la terre, notre mère
commune (1) ».
(1) Trad. Constancio, t, I, p. 20.