‹ Principe universel du mouvement & de la vieChapitre 3 sur 13 · XVI · texte numérisé non relu

XVI

à lui. De là, cette sorte de lumière qui semble voltiger autour de ses pages; c'est comme une âme cherchant rêtre où elle s'incarnera et s'arrêtant à tout ce qui a voix ou forme humaine pour l'examiner. Quelque charme qu'ait un site, quelque plaisir qu'il ait à une découverte, qu'il entende un souffle, qu'il passe une ombre, et la science est délaissée; le philosophe court après son semblable, Sésostris, Rhamsès, Alexandre ou un nègre.

Doué de facultés si vives, une souffrance cruelle lui était réservée, celle d'être poursuivi sans cesse par le spectacle de l'esclavage. Rêve affreux, auquel il ne peut croire, dont son cœur saigne et qui met à son front sa première ride. Ici, c'est un vieillard ruisselant de sueur et fléchissant de fatigue, dont les épaules noires et nues portent les marques striées de la courbache; là, c'est une cédaci qu'une matrone force au rôle d'aimée; un peu plus loin, un homme qu'on empale, un autre qu'on a scié; à chaque pas, des êtres qu'on enlève à leurs toits, à leurs familles et que d'autres êtres hideux mènent entravés, par bandes, à coups de bâton, comme de vils troupeaux.

« En suivant péniblement les sentiers à peine tracés qui serpentent à travers les forêts sans fin du Fa-Zoglo, nous vîmes venir à nous une caravane composée de cavaliers et de piétons, ou plutôt un. convoi; car nous aperçûmes briller en l'air des baïonnettes. Elles étaient portées par des cavaliers vêtus du costume militaire égyptien. Les uns avaient pour monture des chameaux, d'autres des ânes. Je remarquai avec étonnement que les piétons avaient le cou passé dans une espèce de fourche; les poignets étaient fortement attachés à l'embranchement de la fourche qui retenait le cou. Les branches de celle-ci, rapprochées derrière la nuque, étaient tenues écartées par un étrésillon, ne laissant que Tinter-

valle nécessaire à la respiration du patient. De plus, une corde reliait cette espèce de carcan à la selle des caval iers. On se sentait ému par Tair d'abattement qui se peignait sous la sueur ruisselante de leur visage. D'autres avaient seulement le cou saisi de la môme manière entre les branches d'une grosse fourche à long manche, laquelle était attachée à la selle des chevaux ou des chameaux. Dans ce système, le point d'attache étant hors de la portée des mains du captif, on avait pu se dispenser de les attacher aussi ; mais l'infortuné était soumis aune autre espèce de supplice encore pis que le précédent. Ainsi tenu par le cou, il était obligé de subir toutes les secousses causées par l'inégalité de la marche des animaux, les coups qui leur étaient administrés ou les accidents du sol. Ceux qui étaient attachés aux flancs des chameaux avaient en outre à endurer. cette espèce de tangage que produit l'animal dans sa marche; car la terrible fourche est d'une grosseur et d'une force telles, qu'elle puisse résister aux efforts les plus désespérés du captif.

» Ces infortunés étaient des esclaves nouvellement réduits et conduits en Egypte; ils avaient encore quatre à cinq cents lieues à faire ainsi avant qu'on pût se relâcher de cette rigueur. Jusque-là on est obligé de leur laisser ces entraves jour et nuit, faute de prisons ou de lieux propres à les enfermer sûrement. Ce n'est que quand on a mis entre eux et leur pays toute l'étendue des déserts, qu'on peut, sans crainte, diminuer ces barbares précautions. La douleur arrache-t-elle à ces malheureux la promesse de ne faire aucune tentative d'évasion si l'on adoucit leur position, on leur répond qu'on n'en peut rien faire, et, comme le loup à l'agneau, que, s'ils ne sont pas coupables, ce sont leurs pères qui l'ont été en tentant de recouvrer leur liberté.

» C'est ainsi qu'une première iniquité en enfante

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bientôt une seconde, et que la nécessité de s'assurer du captif conduit l'asservisseur à la cruauté.

» A la suite de ce convoi venaient quelques Djellab; ceux-ci conduisaient principalement des femmes, des enfants. Les pauvres créatures, étant plus faibles, les liens étaient moins rigoureux; quelques-unes étaient placées sur des charges de chameaux, d'autres cheminaient et même portaient quelques effets. Mais ce qui était surtout pénible à voir, c'était l'expression des sentiments dont étaient empreintes les physionomies de ces pauvres créatures. Elles jetaient de temps à autre des regards désolés sur les montagnes natales qui allaient bientôt disparaître pour jamais. Ahl quelle tristesse! quels regrets! les enfants seuls pouvaient les manifester par des larmes, que venaient refouler la menace et, au besoin, la courbache du Djellab. Quant aux autres, n'essayons pas de peindre leur douleur; les paroles sont trop froides pour de telles situations. »

Mais il ne peut se dérober à cette douleur. Des hommes souffrent, qui sont comme lui sensibles aux sentiments de la famille, à la poésie de la nature. Avec eux, il dit adieu à la montagne, à la case, à la patrie, mais écoutonsle lui-même.

« Ces montagnes bleuâtres, que j'allais visiter d'un œil tranquille, étai ent pour ces malheureuses créatures l'Eden d'ici-bas. Dans l'antre du colossal boabab et des rochers primitifs, l'enfant avait joué avec ses compagnons; il s'était balancé, là-bas, sur les guirlandes de lianes et les rinceaux de cactus qui relient l'arbrisseau à la cime élancée de l'arbre séculaire ; là-bas, sous les dômes impénétrables du sant odorant, des palmiers, des tamarins, des lauriers, des tertar, sont les cachettes mystérieuses.

pleines de tendres souvenirs; là-bas est l'épais ombrage qui a protégé la case et le lit végétal où la mère a bercé son enfant. Oui, c'est là-bas, sur ces géantes montagnes, que l'homme, après avoir cueilli dans la forêt les fruits nécessaires à sa famille, venait sur le haut rocher, dans la rouïalda, léger belvédère ombrefgé d'un euphorbe, • goûter le repos et la fraîcheur, en face des vastes horizons et des généreuses campagnes de son pays.

» Cette douce patrie était encore là, visible au loin, mais sur le point de disparaître pour jamais aux yeux des pauvres êtres qui se tordaient sous les liens et sous lacourbache des djellab. Puis chacun de ces infortunés songeait à sa famille comme lui ravie, à Tenfant, au fiancé, h l'époux, à la mère, tués dans le massacre ou

emmenés d'un autre côté dans l'esclavage! Et, à tous ces tourments de l'âme se joignaient les souffrances physiques de ce cruel voyage, sous l'affreux carcan. Enfin, pour espérance, pour avenir, qu'avaient ces malheureux?.... Si la mutilation n'est pas leur partage, s'ils ont vaincu les souffrances et les privations de toute espèce, si la mort les épargne dans le désert, que leur reste-t-il? Pis encore : une viQ sans espoir, l'avilissement! Pour qui veut bien se figurer la véritable situation de ces infortunées créatures qui passaient ainsi devant nous, il n'est pas besoin de demander la signification douloureuse des tristes regards jetés en arrière, de ces têtes tombant sur la poitrine, de ces soupirs, de ces sanglots étouffés, refoulés par la courbache, de ces traits altérés.

» Après être resté quelque temps à regarder tout ce monde d'un œil agard, anxieux; lorsque tout cela eut disparu comme un afTreux rêve, comme une vision impossible et cependant' très réelle, je me retournai fort ému du côté de ma route pour m'arracher à ce poignant tableau qui semblait encore être devant mes yeux. »

A la fin il éclate; tous les ressorts de son âme sont trop surexcités; son cœur s'ouvre; il l'exhale dans un drame impitoyable, cruel, qui serre la poitrine. Son esclave fugitive est le dernier terme de la douleur, l'appel déchirant d'un homme épouvanté de tant de supplices. Ce n'est pluspour sauver des acropoles ou des basiliques de l'oubli qu'il a fait dès lors ses voyages du Soudan et de l'Ethiopie, mais pour arracher les nègres à leur misère et cela en marquant tous leurs pas de larmes et de sang.

En vain, il voudrait fuir tant d'horreur, l'horreur s'attache à lui, et quand le drame se noue, c'est sur une figure d'ange qui jette sa lueur radieuse de captive et de martyre sur la bande horrible de ses bourreaux.

Gomme ses compagnes, elle est la proie du Turc; mais ce n'est pas de ses propres souffrances que son cœur gémit. Là, au milieu des esclaves qui viennent à pied, une femme dont les cheveux grisonnent, se traîne épuisée, mourante, déchirée. Cette femme, c'est sa mère qui, en la défendant conti^e ses ravisseurs, a été prise, enchaînée et meurtrie. Sa mère! Et elle ne peut rien pour l'aider, la soulager, la délivrer! Turcs barbares! Djellab farouches! Ne voyez-vous donc pas les regards désespérés de cette enfant? Ses soupirs ne vont-ils jusqu'à vous? N'avez-vous ni filles, ni âme pour torturer ainsi son cœur? Au moins, rapprochez pour souffrir ensemble ces deux êtres qui n'en font qu'un. Que la même corde les lie, que le même coup les frappe. Si vous tuez l'une, que l'autre meure avec elle!

Mais non, celle-ci n'est pour vous qu'une vieille baleky et l'autre est une cédaci; la première sans valeur; la seconde, marchandise fraîche et qui élèvera l'enchère du bazar. Allons, la balek ne peut plus se soutenir, la balek aux bêtes! Et au tournant du chemin, vous la jetez dans la forêt pour être la proie des lions.

Pauvre cédaci!,,. Tous les rangs passent, et sa mère n'y est plus. Tout le convoi est là et son œil Ty cherche en vain. Et le jour va finir, et les forêts vont s'emplir de leurs hôtes féroces L'abandonner! non, non. Voici un gué, puis le croisement de deux caravanes dans les sentiers de la forêt qui amènent de la confusion. La cédaci a disparu. « La nature qui fait, au besoin, d'une mère une tigresse pour défendre ses enfants, avait aidé la faible fille à rompre ou défaire ses liens; elle s'était glissée dans la forêt, inaperçue de ses asservisseurs. » Cependant son évasion est signalée. Et le Djellab de courir à la chasse de la fugitive. « Tout endurci qu'il était dans son métier, il sentit une voix de la nature qui lui dit : c'est vers la mère abandonnée qu'il faut aller. » Il traverse de nouveau le fleuve et « voit près d'un buisson la malheureuse fille accroupie vers sa mère et lui prodiguant des soins urgents ; elle ne paraissait pas même regarder le Djellab qui, suivi de son aide, s'avançait à pas lents pour la saisir.

« La mère, dont l'œil scrutateur sondait le voisinage, les vit la première, car elle fit un geste et prononça un mot, une exclamation qui voulait probablement dire à sa fille : fuis? car la pauvre enfant fit, en elTet, quelques pas, mais, revenant plus vite encore vers sa mère, elle jeta un cri déchirant : c'était une prière, une prière à attendrir un cœur de pierre. »

La lutte est alors entre la fille et les traqueurs, entre la mère et les ravisseurs. Tout hurle : les hommes, les fauves, les voix des bois, les mânes des victimes déjà ensevelies, les cris dominants de ces deux âmes torturées, broyées, et, dans ce déchaînement de deux passions contraires, l'une toute de bestialité et de force, l'autre de sentiment et d'énergie, les douleurs de tous les captifs

qu'on entraîne maudissant les hommes et la nature. La force triomphe. Seul contre ces iniquités, Tauteur ne peut rien. Tous ses sens en frémissent. Où chercher un refuge contre cette vision, comment chasser ce souvenir?. Il a vu « Tesclave que l'on expose à l'encan se croiser avec le chameau, l'âne ou tout autre animal que l'on promène pareillement; » il a vu « jeune ou non, l'esclave n'avoir pas le droit d'avoir de la pudeur et être promenée au bazar presque nue; » il a entendu dire d'un cadavre jeté à l'eau, qu'il voulait retirer, afin qu'on puisse prendre des informations et l'inhumer ensuite : « Peuhî bah! C'est un nègre, un esclave, personne ne s'occupera de cela! » Il sait que « quand on a tout pris à l'esclave, jeunesse et beauté aux femmes, activité et force aux hommes, il ne reste plus à ces malheureux qu'à subir de mauvais traitements et à expirer sous la peine; » le comble vient d'être mis à son horreur par cette scène affreuse et frémissant, anxieux, désespéré, sans recours, sans pouvoir, il crie à Dieu, à travers les déserts et les abîmes :

« Pitié, mon Dieu, pour celle race!

Pitié! Hélas, Pitié! »

Jusqu'à lui, nous avions entendu la foudre dans les savanes, les tourbillons du vent dans les herbes des pampas; mais ce que nous n'avions pas entendu, c'est, dans une tempête plus effroyable des passions et des instincts, cette conspiration de l'homme contre l'homme, et au lieu de la nature aveugle, inconsciente, roulant ses grondements sur le monde animé, l'assaut désordonné et les rumeurs féroces de tout ce qui respire, sent, raisonne et vit contre une race gémissante et asservie.

« Le vent qui soufflait dans les arbres de la forêt mêlait mille murmures au tumulte des pensées douloureuses

qu'avaient fait naître en moi les scènes poignantes de cette journée Toutes les figures désolées, toutes les expressions de douleur que j'avais vues le matin, me revinrent à la mémoire.

» J'entendais le cri de la vieille négresse s*échappant en notes aiguës et prolongées... Je voyais encore la mère tendre les bras vers sa fille puis vers le ciel; je voyais les plus cruelles angoisses se peindre tour à tour sur ses traits...

» Dans ce moment, c'était l'heure où les animaux sortent de leurs repaires; heure solennelle dans ces régions sauvages, où Thomme qui n'a pas rejoint son gîte doit penser aux apprêts protecteurs pour la nuit. A ma droite, vers le mont Fà-Zoglo, les hurlements commençaient à se faire entendre, puis, de proche en proche, se répondaient dans la forêt comme dç sinistrés échos. A travers tous ces accents dont les bois frémissaient, il me sembla distinguer une lointaine et faible voix, jetant comme dans un gémissement ce douloureux appel : ma mère!... Je me retourne involontairement, j'écoute et je n'entends plus rien ! rien que la forêt agitée par les rafales, et les bruits qu'accentuait mon imagination tristement surexcitée. »

Il semble, en lisant ces lignes lugubres, qu'un gouffre sans fond s'ouvre à vos pieds et que mille génies désolés en sortent, répétant sourdement leur désespoir et leurs

sanglots.

Cette femme délaissée, cette enfant ravie, ce double amour maternel et filial outragé, ces menaces suspendues sur ces deux têtes chéries, les glapissements des hyènes qu'on entend, les soupirs des esclaves qui sont au loin, l'évocation de toutes les hécatombes du passé et la fatalité qui pèse sur l'avenir, quel calvaire noir, sinistre, de l'esclavage dans tous les temps !

Pitié! oh oui! pitié, pitié! (1)

D'autres loueront M. Trémaux comme savant, nous trouvons aussi grand et plus doux de l'aimer comme homme. Ceux qui voudront le connaître sous ce jour liront le Soudan et le voyage en Ethiopie. Il s'y révèle tel que nous le connaissons, âme vaillante, sensible et grande.

On entend parfois dire des novateurs et des moralistes : « A quoi bon leurs idées, leurs plaintes? Se figurent-ils pouvoir réformer le monde? Hé! jouissons-donc du présent, voilà la vraie philosophie! »

A quoi bon leurs idées? A assurer notre bien-être.

A quoi bon leurs plaintes? A améliorer nos institutions et nos mœurs, et elles en ont besoin !

Jouir du présent? Celui-là en jouit vraiment qui y joint l'avenir.

Hé bien, défendez-vous au sage De se donner des soins pour le plaisir d'autrui? Cela même est un bien que je goûte aujourd'hui.

Une remarque curieuse à ce propos, c'est que les plus prompts à critiquer les hommes d'étude, de labeur ou de bien, sont ceux-là mêmes qui, s'ils n'avaient eu pour ancêtres quelques sages à la façon de La Fontaine, seraient demeurés des arrière -neveux sans aucun ombrage; c'est que ceux qui critiquent le plus les figures contemporaines sont les plus attachés au culte des figures anciennes, dans leur temps bafouées, raillées, rouées ou crucifiées par des hommes ennemis comme eux de toute nouveauté.

(1) Nous apprenons au dernier moment que VExploralion, ayant publié sur Tesclavage un article composé sur les notes de M. Trémaux, le vice-roi d'Egypte a donné des ordres pour qu'on ne vendît plus d'esclaves dans les bazars. Si notre ouvrage pouvait ajouter une nouvelle mesure d'immanité à celle-là, nous remercierions M. Trémaux de nous avoir associé à cette œuvre.

Pour en rester au chapitre du Soudan et de l'esclavage, sans les Bernardin de Saint-Pierre, les Beecher-Stowe et les Trémaux, des milliers d'êtres humains n'auraient pas été arrachés au bâton du planteur, partant ce bienfait n'aurait pu s'étendre des victimes aux bourreaux et à nous tous, car le voisinage approché ou éloigné de la servitude est funeste. Sans les explorateurs et les hommes de cœur comme M. Trémaux, on n'aurait pas songé à ouvrir le Soudan au commerce, ce dont profiteront les deux mondes.

La Belgique, en effet, a entrepris de former une société internationale en vue de la répression de la traite des noirs et de l'ouverture de l'Afrique centrale. Que réussisse ce noble dessein ! Il a tous nos vœux. Il faut tuer ce Moloch qui dévore chaque année des milliers de douces et laborieuses familles. Les conquêtes géographiques méritent notre admiration ; mais conquérir à la vie et au bonheur tant d'innocents qu'on enchaîne, dégrade ou tue, quelle pensée djgne d'intéresser grands et petits, peuples et rois.

A nous, femmes, pour cette grande œuvre! Priez et donnez pour d'autres mères, pour d'autres épouses, pour d'autres filles comme vous, car le nègre est bon. Il a des égards, dit M. Trémaux, même pour l'oiseau qui vient près de sa demeure.

« Là, plus qu'ailleurs, j'ai vu des pères tenir et caresser de tous petits enfants comme le ferait la mère chez nous

» La plupart des montagnes étaient naguère encore habitées par des populations nègres; mais qui depuis la domination égyptienne, toutes celles qu'il a été possible de cerner et d'assaillir pour réduire les habitants en esclavage l'ont été. Dès le début, en 1821, elles furent prises par trahison en trompant 'la bonne foi des nègres; sur

certains points on ne trouva que des femmeâ qui préférèrent se laisser tuer plutôt que de suivre les Turcs

L'esprit de famille est plus développé qu'on ne paraît le croire chez le nègre, ce qui pourrait bien être pour quelque chose dans le moindre degré de qualité civique qui le met à la merci des autres peuples. »

• ( Voyage au Soudan).

Nous nous glorifions d'être dans un siècle de civilisation; que nos actes en témoignent! Que les traces que nous laisserons à la postérité de notre passage ici-bas disent : ils firent des heureux.

Telle est la pensée qui a poursuivi et qui poursuit notre voyageur, à qui nous revenons sans lui demander pardon de cette disgression, assuré qu'il a été le premier à y applaudir.

Et avant d'arriver à l'œuvre maîtresse qui devait le placer au premier rang des savants, disons qu'il parcouru aussi la régence de Tripoli, la Grèce, l'Asie Mineure, celle-ci dans tous les sens. On se battait alors en Crimée. Ce nom et les souvenirs qu'il réveille ne sontils pas une raillerie, après ce que nous venons de dire de l'esclavage? On soutenait les premiers adversaires que rencontreront précisément les libérateurs des nègres! Pourquoi faut-il que la politique vienne étouffer et contredire nos plus beaux penchants?

Il est deux courants ou nous pouvons embarquer nos existences : Tun rapide et trouble, l'autre doux et limpide ; le premier qu'on descend au bruit des combats et des festins de la chair; le second, des chants et des joies de l'âme : là, l'abondance est la première place au banquet, au prix de la faim et de la vie de son voisin; les seconds jaloux d'étendre au loin la liberté et le bonheur; un jour enfin pour un vaisseau l'orage, la tempête, la révolte à bord, le massacre des uns (ît le naufrage de tous, et

pour Tautre la brise, les oncles faciles, Taccord des passagers, les hymnes de paix, l'amour, Téternelle harmonie. Nous avons pris le premier courant; prenons garde à Tabîme 1

Et puisque la science nous montre que la plupart de ces querelles nous viennent de Tignorance, allons à la science qui fera tomber nos haines. C'est ce qu'écrivait M. Trémaux à l'époque où nous sommes de sa viec

« Aux questions que nous faisons, dès que nous commençons à réfléchir, on fait des réponses mystiques que contredit bientôt tout l'ensemble des faits d'expérience et autres qui nous frappent de toutes parts. Que peut-il résulter de ces invraisemblances? Rien de bon ; car la morale comme la science ne peut trouver une bonne base que dans la raison. Notre pensée revient malgré nous sur ces premières croyances; la raison n'est pas satisfaite et le doute naît. Au contraire, si la raison est satisfaite, la confiance succède. La science a donc nonseulement ses droits; mais elle doit être la véritable base de la morale : cela est d'autant plus nécessaire que l'homme a progressé, progresse et progressera. « (Origine des espèces et de V homme).

Alors qu'il pensait ainsi, M. Trémaux visitait la Terre- Sainte et la mer Morte. C'est là qu'avant la Compagnie du Canal de Suez il constata le niveau des deux mers en comparant les travaux et les nivellements de l'ancien Institut d'Egypte, avec les hauteurs de l'inondation dans ces contrées. V Illustration publia ses cartes et ses vues. Le tracé devait déboucher dans la Méditerranée à Péluse. P. Trémaux montra le danger qu'il y aurait à suivre ce plan à cause des dunes et le canal fut reporté à l'ouest dans les lacs.

Cette vie si occupée, si pleine de travaux, cl*idées, de pérégrinations, n'était rien cependant. Il appartenait à cette organisation toujours en mouvement de rechercher et de trouver le principe de son activité ; il appartenait à cette nature généreuse, soucieuse pardessus tout de son semblable, de lever un coin du voile qui cache notre origine et notre destinée.

Nous avons dit que P. Trémaux, dès son enfance, n'acceptait pas sans contrôle les notions qu'on lui enseignait. Enfant, il s'était attaqué à son instituteur; homme, il osa rechercher Vorigine et les transformations de Ihomme^ ce problème ardu où tant d'intelligences se sont heurtées. * ,

Trois écoles sont en présence et se disputent, en s'opposant chacune un lambeau de la vérité. M. Trémaux découvre que le progrès des êtres a pour base la nature du sol habité, et chaque fait démontré par ces écoles confirme ce résultat A mesure que le sol s'améliore, c'est-à-dire se couvre de couches nouvelles, Tétre qui vit sur ce sol est plus parfait. Ce dont témoigne l'histoire du globe. Prenant aussi toutes les régions de la terre, M. Trémaux démontre d'une façon qui paraît irréfutable cette coïncidence des types avec le degré d'avancement géologique du sol : aux terrains les plus anciens, les types les plus arriérés; aux terrains plus modernes, les hommes les plus avancés.

Cette règle est si absolue qu'on ne peut rencontrer un seul exemple d'une civilisation qui se soit développée, ni maintenue, en cas d'émigration, dans de mauvaises conditions géologiques.

Ce point acquis du progrès continu des êtres et de . leurs transformations avec le progrès et les transformations de la terre, il fallait répondre à ces objections : « Pourquoi, entre les êtres, la chaîne est-elle rompue d'une façon si nette, qu'on puisse classer les êtres en

plusieurs espèces ? » Pourquoi ne voit-on pas des changements continus dans Tespèce? Pourquoi la fixité estelle en général si grande, qu'on ne peut y constater des changements continus?

M. Trémaux démontre la cause de ces faits à la suite de cet ouvrage. Quant aux critiques que nous ne lui avons pas ménagées pour distinguer la matière et l'esprit, il les accepte complètement; il avait même été confirmé dans cette distinction par la découverte du principe universel du mouvement. Nous pouvons donc encore abréger ces détails.

Et ayant parcouru le cycle entier de la création, de tout ce passé déroulé à ses yeux, quelle déduction en tire-t-il pour Tavenir? Celle-ci : que notre vie est pleine de promesses et d'espérances, car l'homme seul a conquis une supériorité et des qualités suffisantes pour pouvoir vivre sur toutes les parties du globe sans changer d'espèce. Toute autre espèce pourra s'éteindre ou se transformer; l'homme au contraire progressera sans changer d'espèce et il en montre la cause...

« Ce merveilleux avenir^ seul, confesse M. Trémaux, est digne de l'être suprême qui, d'imperceptibles atomes,

fit progressivement l'univers Quoi de plus admirable

que cette incommensurable nature, où tout s'enchaîne tellement bien, qu'il suffit d'un seul acte de condensation d'atomes, de rien, pour que des astres immenses, des milliers de soleils, puis chaque planète, chaque être, animal, végétal ou autre, en découle à son tour. Plus nous approfondissons ces choses sublimes, plus nous voyons grandir l'esprit qui les anime. » {Origine des espèces et de V homme).

A ce moment, les deux ministres de l'Instruction publique et des Beaux- Arts rivalisèrent pour consacrer

la gloire de Thomme éminent. Aucun ne le voulant céder, tous deux le décorèrent

A nos yeux, ce ne fut point assez. L'Académie des sciences morales eût dû se montrer jalouse d'inscrire aussi sur ses tables un nom qui fait honneur à l'humanité. Car si l'on ne peut parler qu'en termes élogieux du savant, de l'érudit, du pionnier intrépide, que dire de l'homme, du penseur? Tel est le vrai secret en effet de sa voix douce et persuasive, qu'à son amour de la science il joint l'amour de l'humanité.

L'Académie des sciences lui avait ouvert largement les colonnes des Comptes rendus. Mais, hélas, on s'aperçut que : de la transformation de l'homme qui est conforme à la tradition, dérivait celle de tous les êtres, ce qui ne l'est plus.... M. Trémaux fut mis à l'index de la philosophie officielle, comme s'il était cause des contresens de la tradition I Dès lors, tout changea de face à son égard. Mais il ne s'arrêta pas là; il voulut au contraire savoir le dernier mot de cette science si terrible.

Ses recherches furent des plus heureuses, il découvre la cause des mouvements des astres. Alors il jette le gant à Newton, il fait plus, il découvre le principe universel du mouvement et de la vie.

C'est ici l'apogée de sa gloire.

Depuis longtemps le système de la gravitation, incomi^let, défectueux, ne répondant pas à tous les phénomènes sidéraux, absorbait toute son attention, Newton lui-même était fort embarrassé d'expliquer comment toute matière ne manifeste pas d'attraction près de la terre, pourquoi les planètes se meuvent, pourquoi leurs orbites sont à peu près circulaires, tandis que celles des comètes sont très allongées ; pourquoi les orbites se trouvent dans un plan très voisin de l'écliptique, tandis que celles des comètes ont toute espèce de

directions; pourquoi les étoiles, soustraites à la force centrifuge, sont retenues et empêchées de tomber les unes sur les autres, etc., etc. Toutes ces questions et mille autres se résolvent par la même loi.

Un jour, P. Trémaux s'écrie : J'ai trouvé, ce n'est pas attraction, c'est repulsion relative.

a Un matin, fatigué de recherches, je sortis avant Taurore pour jouir de notre fraîche campagne. La nature était calme, elle semblait attendre le soleil pour s'animer. La rosée condensée sur la pointe végétale va se vaporiser, medisais-je; la sève qui dans ce moment agit dans un sens va bientôt, sous Tinfluence du soleil, agir dans l'autre; les corps contractés vont se dilater; il y a donc réellement effet contraire par suite de l'influence alternative de la lumière et de l'obscurité, ou, ce qui est à peu près la même chose, de la chaleur et du froid. Hier soir, étant à cette même place, la nature semblait fatiguée du jour, tout était chaud, et, comme si le soleil eut repoussé son œuvre accomplie, nous étions, suivant la rotation de la terre, emportés loin de lui avec une grande vitesse. Ce matin, la nuit vient d'agir à son tour, tout est froid, et nous volons, au contraire, comme précipités du côté du soleil, avec une vitesse de plus de trois cents mètres par seconde. C'était encore la chaleur et le froid produisant des effets opposés. Les faits les plus divers semblaient confirmer la même loi.

» En rentrant à la maison, une chose qui mille fois s'était présentée à mes regards sans que j'y fisse attention, m'arrêta court et me frappa vivement; c'était simplement le pot-au-feu. La flamme qui ne le touchait que d'un côté, y faisait monter l'eau et les légumes ; de l'autre côté, l'action plus froide de l'air et de la paroi du vase contribuait à les faire redescendre au fond, pour recommencer leur évolution. Eh quoi! me disais-je, c'est

encore le mouvement de la terre devant Faction du soleil ; il rompt l'équilibre et la terre tourne comme Teau dans ce vase, par suite des différences de densité et de chaleur. » {Principe universel du mouvement).

Une fois sur la voie, rien ne l'arrête plus; l'expérience confirme son hypothèse. Tout choc ou vibration de corps donne de la pression ou une répulsion dans Véther comme ailleurs. — Sous une même force les vitesses sont d'autant plus grandes que les corps sont moins denses. — Les corps se transmettent d'autant mieux cette force vive de répulsion qu'ils sont plus semblables et d'autant moins qu'ils sont plus différents. — Son principe n'est pas applicable seulement à la matière, aux astres, aux marées, aux courants, à l'électricité, mais au règne végétal, à la vie animale; il explique la génération, les mouvements du sang et de la sève; il le formule et l'intitule : Principe universel du mouvement. •

Quel n'est pas son étonnement en entendant aussitôt savants, médecins, prêtres et philosophes lui .dire tout troublés : « Taisez-vous, malheureux, votre système est le bouleversement de la société ; vous sapez les bases de la morale, de la religion... » Toute action matérielle répond à ma loi, dit le novateur ; mais ne craignez rien, Dieu a aussi fait la part de l'action volontaire et de l'intelligence.

Plus heureux que ses prédécesseurs, on ne le torture pas ; plus heureux que Salomon de Caus, on ne l'emprisonne pas avec les fous, ce qui témoignerait que la Révolution a fait de bonnes choses^ mais tout ce que l'arbitraire possède encore d'armes est dirigé contre lui. Sous l'instigation académique on enleva de force ses démonstrations du Principe universel du mouvement qui avaient été reçues dans la section du Ministre de l'Instruction publique à l'Exposition universelle de 1867.

A TExposition du palais des Tuileries, où le Principe avait été appliqué aux courants marins, etc., on crut qu'il suffisait de lui accoler un système ridicule, signé « Asinus » pour détourner l'attention. Mais le Principe fut fort remarqué. Alors on le proscrit de l'Exposition de 1878 ! ! !

Pourquoi cet éternel mauvais vouloir de la part de ceux qui sont spécialement commis à notre protection? Quel peuple étrange sommes-nous pour jouer ainsi avec nos gloires, nos richesses, nos affections les plus profondes et les plus pures? Hélas, le préjugé, voilà l'éternel ennemi de la science! Au Congrès des sciences géographiques, M. Trémaux demande la parole. — La parole, souffle M. d'A. au Président étranger, la parole à ce Satan qui a osé inscrire en tête de son exposition : la science vraie, c'est la richesse et la paix! La parole lui est refusée. Mais M. Trémaux a la vérité pour lui. M. Trémaux estime qu'un Français, promenant son flambeau en présence des Représentants réunis de toutes les parties du monde, relèvera l'autorité de son pays aux yeux de ce monde qui le croît dégénéré et perdu. Il insiste ; il parle. Quoique renfermé dans le programme géographique, que démontre-t-il ? Aux applaudissements de tous, la cause, non pas seulement des marées semi-diurnes, comme le prétend le principe de Newton, mais des marées diurnes et semi-diurnes, la cause et le sens des courants d'air, des trombes, des cyclones, les causes principales des vents, des courants marins. L'auditoire est conquis. Il décide à l'unanimité que cette théorie sera exposée en séance générale. Le jour de cette séance arrive et la séance se termine sans que M. Trémaux ait vu son tour de parler venir. Des savants, des académiciens, des Français, usant des sourdes menées de l'obscurantisme, l'avaient empêché de tenir haut devant l'étranger le drapeau de la science et de la France I Petites gens I

Eh bien, soit que l'incapacité soit envieuse, que le despotisme s'effraie d'une idée nouvelle, c'est logique ; l'incapacité est grossière et ne voit pas au-delà du cercle d'un écu ; le despotisme est fou de peur et ne peut subsister que tout, autour de lui, ne soit frappé d'inertie. Mais la science pâlir, se troubler devant une découverte, et en prendre des jalousies de coquette!.... La science ravaler jusque-là sa valeur et son caractère ! Voilà ce qui passe toute raison.

Nous concevons qu'on mette de la prudence, qu'on marche avec mesure dans les nouvelles voies, mais s'obstiner dix ans à ne pas vouloir reconnaître celle que sillonne la lumière, nous doutons que les moins aventureux prononcent que ce n'est pas trop.

Or, depuis que le Principe universel du mouvement a été formulé, sachez-le bien, on va répandant par notre pays que vous êtes jalouse de n'avoir pas eu la fortune de découvrir ce principe, et, par pays étrangers, qu'il est des savants dans votre compagnie, mais de plus savants encore dehors.

Voilà le bruit que la malice fait courir.

Dame Académie, prenez garde ! Il y a danger à ce rôle de la Belle au bois dormant^ dans un temps où dorment si peu messieurs les Escholiers. Vite, rejoignez-le, hâtez-vous ! Il va comme un géant ce gars que nous avons vu en petits sabots. Hé ! M. Pierre, attendez donc ! Dame Académie vous voudrait dire deux mots ! Eh bien allons, parlez-lui donc ! avancezvous, embrassez-lc ! — Fi donc! un matérialiste ! — Ahl le mot est dit : M. Trériiaux est un impie ! M. Trémaux est un athée ! Eh bien, non. Dans l'origine des espèces et de l'homme que dit-il?

« Hommes de science, qui scrutez, étudiez la nature sous toutes ses faces, loin de vous disputer, de chercher

la contradiction, remarquez qu'il suffit de réunir, d'assembler toutes les œuvres le plus sérieusement élaborées pour obtenir le plus admirable ensemble.

« Et, parmi ces œuvres, laissons en tête celle qui dit : après avoir tiré la terre du néant, séparé la terre et les eau^c, fait naître les plantes, donné le jour aux animaux. Dieu fit rhomme du limon de la terre; il se reposa ensuite. L'homme, dans son ignorance et son insuffisance, a toujours rapetissé la divinité, en quelque sorte malgré lui, par la tendance qu'il a à lui attribuer des moyens analogues à ceux dont il dispose ; son ignorance le mettait dans l'impossibilité de saisir toute l'étendue de la puissance créatrice ; mais à mesure que la science se développe, il reconnaît Dieu de plus en plus grand et puissant. »

Vous avez entendu? Est-ce là propos de matérialiste?

Si nous examinons son ouvrage sur le Principe universel du mouvement, nous avons encore plus de raisons de le disculper de cette accusation de matérialisme dont on a voulu entacher son système. On y lit :

« Ainsi, pour peu que nos philosophes veuillent bien ouvrir les yeux, ils verront que les phénomènes ne répondent pas à la seule loi du mouvement, mais que divers ordres de faits spéciaux interviennent avec cette loi ainsi qu'il suit :

» i* Dans la matière inorganique règne la force fatale.

» 2* Dans les règnes animal et végétal, la force fatale combine son action avec une influence héréditaire dont l'action tient à un état de choses insaisissable et qui remonte aux générations les plus reculées.

» 3° Dans le règne animal seul, intervient le principe de la volonté et l'intelligence bien autrement remarquable, qui intervient dans les principaux phénopènes de la vie, et qui permet d'aller ici où là, de faire ceci ou

cela, tandis que Taction matérielle a ses conséquences inévitables. »

C*est donc M. Trémaux qui démontre contre vousmêmes la nécessité de la volonté, et qui vous combat quand vous voulez faire de cette volonté une équation mathématique, une force fatale, et quand vous n'accordez d'autres qualités à l'homme que celles d'une laitue. [Comptes rendus, t. 84. p. 264 et t. 51, p. 520).

D'ailleurs, êtes-vous donc si adroits quand vous dites : l'action solaire est inévitablement 1/2 A/ K^ = F et que cette même force fait, comme l'a dit M. Trémaux, reculer une face de la terre ou du radiomètre et avancer l'autre ! C'est vrai, dites-vous, mais nous savons que la face réfléchissante reçoit 2F/V, tandis que la face absorbante ne reçoit que F/V. Et^ double malheur, l'expérience montre juste... le contraire! Stupéfaits, vous modifiez vos V, en pillant le Principe du mouvement; ce qui n'est rien moins que délicat... Appelez, appelez M. Trémaux, Messieurs!

C'est notre gloire à nous que son génie, et c'est notre bienfaiteur. La fortune n'a pas voulu qu'il aille vous trouver par la porte des écoles où vous avez été élevés; il est venu vous surprenant parles fenêtres. La place est à lui comme à vous désormais, et son siège dans nos assemblées sera d'autant plus haut au-dessus des vôtres, que le destin vous avait placés plus haut au-dessus de lui. Votre fortune vous a aidés, et lui son énergie. Beaucoup de vous ont été mus par la satisfaction de leur ambition, il l'a été par le désir d'être utile à tous. Il n'est pas une œuvre de sa vie qui ne porte empreint son souci de l'humanité.

Parmi les sauvages et les civilisés, au milieu des noirs et au milieu des blancs; dans l'art et dans la philosophie, son rêve constant est l'homme, dont il veut alléger les

maux et les tristesses. Tandis que votre scienjce, plongée dans la voie des réticences, se drape dans une fausse présomption, alors qu'elle ne fait que se fermer à ellemême la voie de la lumière. Au contraire, M. Trémaux, non-seulement rend compte des causes de la chaleur et de ses applications, il rend compte de tous les phénomènes matériels de la nature si utiles à l'homme et les trois règnes de la nature sont embrassés dans ses solutions.

Ce n'est pas sans un étonnement douloureux qu'après la lecture attentive de l'ouvrage de M. Trémaux, on voit l'Académie repousser systématiquement un principe, dont les résultats et les conséquences sont inappréciables. Il est vrai que, sous un nom et sous un autre, elle pille chaque jour ses découvertes; mais est-ce un rôle digne de notre Académie des sciences, de prendre à autrui son bien pour dissimuler les erreurs et les abus du passé? c'est au public à faire justice en acclamant les théories et l'auteur qu'elle repousse.

Il n'est pas facile d'obtenir de M. Trémaux le récit de ses luttes contre le mauvais vouloir qu'il a déjà rencontré. Les traits si nombreux de trahison et d'hostilité qu'il cite, ne sont rien auprès de ceux qu'il garde dans le silence de son cœur. Il a dit les premiers, parce que cela est nécessaire à son but, au bien de tous; il tait les autres.

Mais pour nous, biographe, ce sont précisément les faits qui peuvent mettre en relief le caractère intime de notre héros, qui ont du prix; sans doute, les œuvres ont leur valeur en dehors de toute autre considération ; mais combien plus nous les estimons, quand leur auteur jette sur elles l'éclat d'un nom pur et d'une vie de sacrifice et de dévouement.

En insistant pour savoir la cause de l'interruption d'un de ses ouvrages, nous avons arraché à M. Trémaux un

secret dont il nous est défendu d'avoir pitié ; ne nous étant engagé à rien envers lui, et jugeant que ce dernier trait achèvera le caractère que nous avons essayé de tracer, nous le rapportons. Il est court d'ailleurs. La lumière est instantanée, l'inspiration soudaine, le bien prompt. Voici : •

M. Trémaux avait été mis en demeure de renoncera la publication de son ouvrage : « Principe universel du mouvement, » sous peine de voir interrompre un autre travail auquel étaient attachées une partie de sa gloire et une rémunération d'une trentaine de mille francs. Gloire et rémunération ne touchaient que lui; la divulgation de son principe intéressait l'humanité ; il sacrifia son ambition, bien légitime cependant, et sa fortune, et il fit paraître le Principe universel du mouvement.

« Nul n'est prophète dans son pays » dit aussi le proverbe, et c'est en effet l'Académie impériale russe de Moscou, qui, frappée des découvertes de M. Trémaiix, vient, l'une des premières, de le nommer son membre étrtinger. Voici le diplôme et la réponse :

AUSPICIIS L^T^^. ) AUGUSTISSIMI

\de Russie/

POTENTISSIMI ATQUE GLEMENTISSIMI PRINGIPIS

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