CHAPITRE III
LE CAPITAL
Les deux conceptions dn capital.
Aucune conception économique, après celle de la valeur, i n’a fait surgir plus de théories que celle du capital. C’est parce qu’elle comporte deux significations très différentes.
I Voici la première.
/ De tous les innombrables auteurs qui nous ont raconté des
histoires de Robinsons et se sont proposé de nous montrer l’homme seul aux prises avec les nécessités de l’existence, s* il n’en est pas un seul qui n’ait eu soin de doter son héros ! de quelques instruments ou provisions sauvés d’un naufrage. Ils savaient bien, en effet, que sans cette précaution il leur faudrait arrêter leur roman dès la seconde page, l’existence de leur héros ne pouvant se prolonger au delà.
Cependant tous ces Robinsons n’avaient-ils pas pour vivre ‘ les ressources de leur travail et les trésors d’une nature féconde, quoique vierge? Oui, mais quelque chose pourtant leur faisait défaut et, comme ils n’auraient pu s’en passer, il faut bien que l'auteur s’arrange par un artifice quelconque pour le leur procurer : ce quelque chose indispensable, c’est le Capital.
Il n’est pas besoin du reste d’aller chercher l’exemple d’un Robinson pour se convaincre de l’ulilité du capitol.
Au milieu de nos sociétés civilisées, la situation n’est pas
Gmt. — Éc PoL. 8
différente. II n’est pas de problème plus difficile à résoudre, dans le monde où nous vivons, que d’acquérir quelque chose quand on ne possède rien. Considérez un prolétaire, c’est-àdire un individu sans aucune avance ; que fera-t-il pour produire ce qui lui est nécessaire pour vivre, pour gagner sa vie, comme on dit? Un peu de réflexion suffit pour montrer qu’il n'est aucun genre d’industrie productive qu’il puisse entreprendre; pas même celle de braconnier, car il lui faudrait un fusil ou du moins des collets; pas même celle de chiffonnier, car il lui faudrait un crochet et une hotte*. Il se trouve aussi misérable, aussi impuissant, et serait aussi sûrement condamné à mourir de faim qu’un Robinson qui n’aurait rien sauvé du naufrage — si, par le salariat, il ne pouvait entrer au service d’un capitaliste qui lui fournit, sous certaines conditions, les matières premières et les instruments nécessaires pour la production.
Sans doute les animaux sont bien obligés de se contenter de leur travail et de la nature pour suffire à leurs besoins. L’homme primitif a été nécessairement dans le môme cas. 11 est bienévidenl que le premier capital de l’espèce humaine a dû être formé sans le secours d’aucun autre capital. Il a bien fallu qu’un jour l’homme sur cette terre, plus déshérité que Robinson dans son île, résolût le difficile problème de produire la première richesse sans le secours d’une richesse préexistante. C’est réduit au seul secours de ses mains que l’homme a dû mettre en branle l’immense roue de l’iudustrie humaine. Mais une fois mise en mouvement, le plus difficile était fait et la plus légère impulsion a suffi pour lui imprimer une vitesse sans cesse accrue. La première pierre ramassée à ses pieds, le silex éclaté au feu des anthropopi- Ihèques, a servi d’abord d’auxiliaire pour en créer une
1 La production inlellecluclle ne fait pas exception. Les professions d’avocat, de médecin, de magistrat, etc., supposent 1 utilisation et la préexistence d’une certaine quantité de richesse, non seulement sous forme d’instrumenU de travail — bibliothèque, trousses, laboratoire, voiture, costume, etc., — mais surtout sous forme d’avances en argent pendant les années d’études et de noviciat.
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nouvelle dans des conditions un peu plus favorableset cellesci à leur tour ont servi à en créer d'autres. La faculté de la production croît suivant une progression géométrique, en raison de la quantité de richesse déjà acquise. Mais on sait que si une progression géométrique, arrivée à un certain point, s’accroît avec une rapidité vertigineuse, au contraire pendant les premiers termes, l’augmentation est lente. Ainsi nos sociétés modernes qui, vivant sur les richesses accumulées de raille générations, se fout un jeu de multiplier la richesse sous toutes ses formes ne doivent pas oublier combien lente et périlleuse a dû être dans les débuts l’accumulation des premières richesses et pendant combien de siècles ont du se traîner les premières sociétés humaines à travers les ûges obscurs de la pierre taillée et de la pierre polie avant de réunir les premiers capitaux. Certes, beaucoup ont dû périr de misère en traversant ce redoutable défilé : il n’a été donné qu’à un petit nombre de races d’élite de le franchir heureusement pour s’élever au rang de sociétés vraiment capitalistes, ad augunta per angusta.
Voilà la signification du capital qui est toujours donnée dans les traités d’économie politique. Elle est en effet essentielle. Il y en a pourtant une autre et c’est celle-ci qui est la plus usuelle.
Dans le langage courant, le capital ce n’est point l'instrument de production, c’est toute richesse qui img-\
rjir^ un revenu à . son possesseur indépendamment du tra/ vail de^cè possesseur — ou, comme l’on dîlTg rapporter Mwrrea/g.~Mais celte définition suppose évidemlîrent une certaine condition économique et sociale, notamment le fait que la richesse peut être prêtée à intérêt, ou qu'elle peut être employée à faire travailler des gens pauvres et qui seront trop heureux de se louer pour vivre.
Cette forme du capital suppose donc l’existence de la propriété et, bien qu’aussi ancienne que la propriété privée ellemême, cependant elle a pris une plus grande extension depuis que le crédit a multiplié les formes d’investissement et de mobilisation du capital (voir ci-après les Sociétés de ca-
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PRINCIPES d’économie POLITIQUE.
pitaux). Ce qui caractérise donc cette seconde conception du capital, ce n’est plus \sl productivité, mais la rentabilité^, non pas la vertu de produire comme inslrumenl de travail, mais le pouvoir de commanderle travail d’autrui et par conséquent de se procurer un revenu sans travail personnel *du moins sans autre travail que celui qui consiste à surveiller l’emploi de son capital et à en recueillir les fruits.
Voilà pourquoi les socialistes insistent uniquement sur cette seconde signification du capital. Ils n’admettent pas que l’arc du sauvage et le rabot de Robinson puissent être cités comme exemples du capital. Il est clair, en effet, que le sauvage ni Robinson n’auraient pu s’en faire des « rentes » : donc ce n’étaient pas des capitaux. Ils raillent ce qu’on pourrait appeler la conception natmaliste du capital et la remplacent par la conception juridique *. Le capital n’est pour eux qu’une « catégorie historique » qui a apparu à son heure et disparaîtra de même.
Ce qui a établi une opposition violente entre ces deux théories c’est qu’on a voulu en faire des machines de guerre, la première pour légitimer, et la seconde pour décrier le rôle du capital. Les uns disent : voyez quel serviteur utile puisque même un Robinson ne peut vivre sans lui! Les autresdisent : voyez quel tyran puisqu’il ne s’alimente que du travail d'autrui 1 — Mais ceci sont des considérations de finalité que nous ajournons au moment où nous nous occuperons de la répartition des richesses. Le seul point que nous ayons à éclaircir pour le moment, c’est de savoir quelle est la véritable fonction du capital dans la production.
Or il n’y a pas de contradiction nécess ire entre ces deux
< « On ne peut, dit Rodberlue. con idérer comme il faut la plupart des problèmes de noire science et notamment de la siluatioo de la classa ouvrière, tant qu'on ne s’est pas approprié la distinction de ces deux sens, qu’on ne se l’est pas rendue familière «• (Le Capital^ p. 248).
* C’est l’expression employée par M. Châtelain, voir Revue d' Economie Politique {1905, p. 673). Le Capitol économique et le capir al juridique. Dans les éditions antérieures, j’avais i.it : conception historique^ ce qui est moins bon.
théories, puisque l’une envisage le capital dans ses caractères naturels, permanents, économiques, et l’autre dans ses caractères acquis, relatifs, juridiques. L’une et l’autre par conséquent peuvent être vraies et le sont en effet, comme nous allons le voir dans le chapitré suivant.
Il est certain que le rôle du capital s’est modifié avec l’évolution économique. D'abord modeste instrument du travailleur manuel, il s’est peu à peu détaché de ses mains; il a passé entre celles des riches. D’abord simple instrument de production, il est devenu instrument de lucre. Il ne se borne plus à aider le travail ; il le commande. C’est ce régime social nouveau que les socialistes appellent le capitalisme.
Néanmoins le jour où le « capitalisme » aura disparu, le « capital » en tant que moyen de production demeurera tout de même. J’estime donc que la définition des économistes est d’une vérité supérieure, précisément parce qu’elle envisage dans le capital les caractères essentiels et nécessaires, tandis que l’autre n’y voit que les caractères contingents et éphémères.
Le fait qu’aucune richesse ne peut être produite sans le secours d’une autre richesse préexistante est une loi économique d’une importance telle qu’oii ne saurait certes l’exagérer. Uni, de même que le feu ne peut être allumé, du moins dans les conditions ordinaires de la vie, sans une parcelle dé matière en ignitiun (allumette, tison, briquet), — de même qu’un mélange explosif ne peut pas détoner sans être provoqué par le choc d'une parcelle explosive qui s’appelle l'amorce, — de même qu’un être vivant ne peut être . produit sans la présence d une certaine portion de matière vivante préexistante (germe, cellule, protoplasma), — de même aussi nulle ricliesse ne peut être produite, dans les conditions économiques normales, sans la présence d’une certaine porliou de rirhes.se préexistante qui joue le rôle d’amorce. Il faut bien donner un nom à cette richesse préexistante dont la fonction est si caractéristique? Nous lui donnons celui de capital. Si les socialistes ne veulent pas de ce
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nom, ils ont le droit d’en proposer un autre, — mais comme ils ne l’ont point fait, en attendant gardons celui-ci.
Capitaux prodnctils et capitaux lucratifs.
Les richesses paraissent, à première vue, se classer en deux catégories assez nettement distinctes.
Les unes servent directement à satisfaire à nos besoins, à nous procurer une jouissance quelconque, fugitive ou permanente. Inutile de les énumérer : c’est tout ce qui figure sur notre table et dans notre maison, tout ce qui contribue à noire bien-être. On peut les appeler les biens de consommation K
Mais derrière cette première catégorie de biens nous en voyons beaucoup d’autres qui par eux-mêmes sont impropres à nous procurer aucune jouissance et qui ne servent qu’à produire précisément les biens de la première catégorie — ils n’ont été faits que pour cela : instruments et machines, véhicules, fabriques, fermes, roules, ponts, charbon, matières premières, et tout produit en cours de transformation mais non encore parvenu à son état définitif. C’està cette seconde catégorie que l’on réserve le nom de capitaux.
Toutefois il ne faut pas comprendre dans cette seconde catégorie la terre et les agents naturels, puisqu’ils constituent un facteur originaire de la production qui ne doit pas rentrer, sous peine de confusion, sous la rubrique du capital*. La caractéristique du capital, c’est d’être une richesse créée
* Quelques économistes disent aussi les revenxtt, mais ce mot est trompeur parce qu'il implique le fait d'être mangé ou dépensé, tandis que la consommation ne l'implique pas nécessairement. Un tableau, de l’argenterie, on chftteaa, une maison, sont des biens de consommation, mais ne sont pas des revenus.
* Cependant, dans la mesure où la terre peut être considérée ellemême comme un produit, à savoir pour tout ce qui loi est superposé sous
LE CAPITAL
non pour elle-même, mats pour créer de nouvelles richesses, ou, comme le dit brièvement et élégamment M. de Bœhm- Bawerk, une richesse intermédiaire.
Celle distinction entre ce qui est capital et ce qui ne l’est pas, paraît très nette. Entre les deux catégories, il semble qu’il y ait une ligne de démarcation, un fossé, même un abîme! Cependant ce n’est pas si simple que cela en a l’air.
D’abord, il faut remarquer que beaucoup de choses possèdent des propriétés multiples, sont à double fin, en sorte qu’elles sont à cheval sur la ligne de démarcation et qu’on peut les classer, selon celle de leurs propriétés qu’on utilise, soit dans la première, soit dans la deuxième catégorie. Un œuf est à la fois un germe et un aliment : il est donc capital si on utilise ses propriétés germinatives pour le faire couver, et objet de consommation si on utilise ses propriétés alimentaires pour le servir sur le plat. Le charbon est capilal s’il sert à chauffer une locomotive et objet de consommation s’il sert à chaulfer les pieds. Une maison est indispensable pour produire, mais elle peut aussi ne servir qu’à l’habitation.
D’autre part il n’y a aucun bien, même parmi ceux qui par leur nature ne peuvent servir qu'à laconsommalion personnelle et à l’agrément, qui ne puisse être vendu, loué, prêté, et par là ne puisse rapporter un revenu, un profit, à son propriétaire. Or comme le fait de rapporter un revenu est le trait caractéristique du capilal, il faut donc reconnaître qu’il n’y a pas un seul bien qui ne puisse devenir un capilal si le propriétaire, au lieu de l’employer à ses besoins per-
forme de bâtimeots, amendements et labours, on peut lui donner le litre de Capilal.
Si la Nature ne doit pas être confondue avec le Capital, il faut dire de même du Travail : et cep-'ndant plusieurs économistes qualifient de capitaux U* connaissances acquises : par exemple, dans les prolessions libérales ou les fonctions publiques celles qui sont constatées par les diplômes 11 est vrai que ces connaissances pourront être des sources de revenus, mais ces revenus n’en seront pas moins les fruits du travail. Ce qu il faut dire, c'est que ces connaissances n'ont pu être acquises et ces diplômes conquis que grâce à la possession d'un certain capital argent, mais ceci est une autre question.
sonnels, s’en fait un instrument de lucre. Non seulement une automobile, une villa de bains de mer, un costume de carnaval, peuvent être louës et par là devenir capital, mais n importe quelle denrée qui se mange ou se boit, n’importe quel article de parure ou d'amusement, peut servir d’objet à un commerce et par là devenir ce qu’on appelle précisément « un fonds de commerce », c’est à-dire un capital.
Ainsi les maisons, par leur nature, ne sont que des objets de consommation, puisque, comme les vivres ou les vêtements, elles sont des produits définitifs et effectivement employés à satisfaire aux besoins de ceux qui y habitent, et c est bien ainsi que dès le début Adam Smith les aval classées. Mais elles peuvent devenir des capitaux lucratifs pour leur propriétaire s’il les loue au lieu de les habiter, et même des capitaux productifs si elles ne servent pas à l’habitation, mais à la production, comme bâtiments d’exploitation (usines, fermes, magasins)*.
Ainsi ce qui constitue par excellence <« les capitaux » dans le langage courant, par opposition à la propriété immobilière, à savoir toutes les valeurs mobilières représentées par des titres de rente sur l’État, obligations ou actions, créances hypothécaires, etc., ne sont que des capitaux lucra-
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T Ainsi en est-il surtout de Vargent, du numéraire, qui est
tout ce qu’on veut. Nous croyons qu’on peut le classer parmi les capitaux de production, au même titre que les poids et mesures ou que les wagons, puisque comme eux il est un instrument et un véhicule de l’échange*. Mais il est aussi, quand il est prêté, le capital lucratif par excellence, i Et enfin, si l’argent est employé à l’ornemeot, comme les
I sequins que les femmes d’Orient portent à leur cou, en ce
I cas il n’est plus du tout capital, ni lucratif, ni productif,
J mais « bien de consommation ».
J En tout cas, ce qu’il importe de retenir c’est que autre
j chose est un capital qui sert à produire une richesse nou-
I velle, autre chose est un capital qui sert à produire un
I revenu. Le revenu que donne celui-ci n’est pas une richesse \
nouvelle créée pour la Société : c’est simplement un prélè- ! vement opéré sur le revenu du locataire, de l'emprunteur, ( ou de l’acheteur.
' Pour marquer cette distinction nous appelons les biens
I qui servent effectivement à la production capitaux produc-
i tifs, et ceux qui ne servent qu’à procurer un revenu à leur
propriétaire capitaux lucratifs^.
* Celte solution a été critiquée. xM. Châtelain noUmment ne veut voir dans I argent qu’un capital lucratif, parce que par lui-même il ne peut rien produire mais n’a d’autre rôle, quand il est placé ou mis dans le commerce, que de procurer un profil. Mais la balance et la pierre de touche que le marchand chinois porte à sa ceinture ne produisent rien non plus et n ont pour but que de vérifier la valeur des lingots d’argent. Cependant SI elles sont indispensables au commerce, elles sont un capital : alors pourquoi le petit lingot d’argent lui-même ne le serait-il pas?
* M. de Bœhm-Bawerk, dans son livre déjà cité, approuve cette classificalion et cette terminologie; toutefois il préfère appeler les capitaux productifs capital social, et les capitaux lucratifs capital individuel Il veut dire que les premiers seuls sont capitaux pour la Société: les seconds, seulement pour l’individu — ce qui est très vrai. Néanmoins
5 I expression peut induire en erreur car, à un autre point de vue, les capi-
f taux lucratifs ne peuvent se concevoir que dans la vie de société, tandis
^ que les capitaux productifs existent même pour un Robinson.
142 PRINCIPES d'économie POUTIQUE.
Mais ceci exige quelques explications sur ce qu’il faut entendre par la productivité des capitaux.
Dans quel sens fant-il entendre la prodactirité des capitaux T
Le rôle que joue le capital dans la production donne lieu à de fâcheuses confusions.
Généralement on dit que tout capital donne un revenu : cela paraît être dans sa nature. Et on s’imagine qu’il le donne de la môme façon qu’un arbre donne des fruits ou qu'une poule donne des œufs : en sorte qu’on voit dans le revenu un produit formé exclusivement par le capital et sorti de lui, et qu’on pense que si un capital ne produit pas des revenus c’est qu’il est frappé de quelque infirmité congénitale 1
Et ce qui contribue à propager cette idée fausse, c’est que la plupart des capitaux nous apparaissent sous la forme de titres de rentes, d’actions ou d'obligations, desquels, suivant la formule consacrée, on détache des coupons qui représentent le revenu. Pendant six mois ou un an, suivant la nature du titre, le coupon grossit; le jour de l’échéance arrivé, il est mùr : on peut le cueillir, et en effet on le sépare d’un coup de ciseau.
Bien plus : de même, que quand le fruit ou le grain est cueilli, on peut le semer de nouveau et faire pousser une nouvelle plante qui donnera de nouveaux fruits, ou de même que lorsque l’œuf est pondu, on peut le mettre à couver et faire éclore un poussin qui donnera de nouveaux œufs, — de même, en plaçant ce coupon, on peut créer un nouveau capital qui donnera de nouveaux coupons d’intérêt, et on croit voir ainsi le capital croître et se multiplier suivant les mêmes lois que celles qui président à la multiplication des espèces végétales ou animales. Mais la loi de Vintérêt com-
posé, carc est ainsi qu on l’appelle, est bien autrement mer- H
veilleuse que la multiplication des harengs ou des microbes. Car un simple sou, placé à intérêts composés au premier jour de l’ère chrétienne, aurait produit aujourd’hui une ^ valeur égale à celle de quelques milliards de globes d’or massif du volume de la terre; ce petit calcul d’arithmétique est resté célébré.
Il faut dissiper toute cette fantasmagorie qui échauffe si fort, et non sans raison, la bile des socialistes. Cette espèce de force productiveet mystérieuse que l’on attribue au capital et qui lui serait propre, cette vertu génératrice, est pure chimère. Quoi qu’en dise le dicton populaire, l’argent ne fait pas de petits, et le capital pas davantage. Non seulement un sacd’écus n’a jamais produit un écu, comme l’avait déjà remarqué Aristote, mais un ballot de laine ou une tonne de 1er n ont jamais produit un flocon de laine ou un atome de fer, et s’il est vrai qu’un troupeau de moutons repruduii u. a moutons — comme le disait Bentham pensant réfuter par là Aristote — ce n’est point du tout parce que les troupeaux sont des capitaux, mais tout simplement parce qu’ils sont... des animaux et que la nature a doué les êtres vivants de la propriété de reproduire des individus semblables à euxmémes. Le capital n’est qu’une matière inerte par elle-même, absolument stérile. Par conséquent, quand nous disons, comme tout à l’heure, capital « productif », en l’opposant à capital lucratif, et quand nous parlons de la « productivité » des capitaux, il faut l’entendre simplement au sens d'instruments d'un travail productif.
Il est vrai que, comme nous l’avons vu (p. le travail, lui aussi, dans les conditions économiques actuelles, est stérile sans le concours du capital. On pourrait donc être tenté de conclure qu’ils sont l’un et l’autre sur le même pied, également inféconds tant qu’ils sont séparés, créateurs dès qu’ils sont réunis, et sans qu’on puisse distinguer la part de cliariin d’eux, pas plus que celle des deux sexes dans la génération. Pourtant, il ne faut pas les mettre sur le même pied.carnousavons vu(p. 84)que le capital n’est lui-même
qu’uD produit du travail. Dire que le travail est stérile sans le concours du capital, cela veut dire tout simplement que le travail présent ne peut produire qu’avec la collaboration du travail passé. Une charrue avec son attelage, entre les mains du laboureur, peut lui permettre de produire beaucoup plus de blé que le seul travail de ses mains. Et c’est ce supplément de blé qui constitue le soi-disant revenu du capital. Néanmoins, il ne vient pas de la charrue. Il vient de l'homme aidé par la charrue. Et la charrue elle-même vient du travail d’un homme présent ou passé. C’est le cas de rappeler ici cette belle pensée de M. Alfred Fouillée que l’inventeur de la charrue continue à labourer invisible à côté du laboureur.
Ce qui trouble les idées, c’est qu’on voit bon nombre de rentiers vivre sans rien faire et même accroître rapidement leur lortune. Alors leur revenu ne peut provenir, semble-t il, que du capital même qui le produirait spontanément? — En réalité, ce revenu est parfaitement le produit d’un travail, seulement d’un travail qu’on ne voit pas, car il y a toujours quelque part, au loin ou auprès, des hommes qui travaillent avec ces capitaux empruntés et dont le travail produit les intérêts, profits ou dividendes touchés par le rentier. Les coupons d’intérêt des actions ou obligations de charbonnage représentent la valeur des tonnes de houille extraites par le travail des mineurs, et les coupons des actions ou obligations de chemins de fer représentent les résultats du travail des mécaniciens, hommes d’équipe, chefs de gare, aiguilleurs, qui ont coopéré au transport*.
Il en est ainsi lors même que le capital entre les mains de l’emprunteur a été dissipé ou consommé improductivement. En ce cas, les intérêts touchés parle prêteur ne représentent plus le produit du travail de l’emprunteur, mais toujours
> De ce fait le» socialistes tirent celte conclusion ijue le prélèvemeni exercé par les capitalistes sous forme de revenu (intérêt, profit, etc.), constitue une spuliutios de travailleurs. Ceci est une autre question que uous retrouverons à propos des revenus. Voir au Liv. III, L'incérit et U prcpi