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deux le trafic ne prendra pas quelque autre route. Or, si le joùr où cette révolution se produira, le capital engagé dans le tunnel n’a pas été encore amorti, il en résultera qu’une grande quantité de travail aura été inutilement dépensée. Il est donc prudent, étant donnée notre incertitude de l’avenir, de ne pas bâtir pour réternilé et, à ce point de vue, 1 emploi de capitaux trop durables peut constituer une dangereuse opération.
Cette réserve est vraie même pour les capitaux lucratifs. Jamais un particulier, ni une banque, ni un Crédit foncier, ne consentiront à avancer des capitaux qui ne pourraient être amortis ou remboursés qu’au bout de deux siècles. Pourquoi? Parce que des résultats qui ne doivent se produire qu’au bout d’un si long temps n’entrent pas dans les prévisions humaines. On peut poser en fait que tout emploi de capital qui ne donne pas l’espoir de le reconstituer au cours de trois générations sera écarté dans la pratique.
Comment se forme le capital.
Tout capital étant un produit ne peut être formé, comme tout produit, que par les deux facteurs originaires de toute production : le Travail et la Nature. Il suffit de passer en revue tous les capitaux que l’on peut imaginer, outils, machines, travaux d’art, matériaux de toute catégorie, pour s’assurer qu’ils n’ont pu avoir d’autre origine que celle qut je viens d’indiquer*.
Il n’y aurait pas lieu de s'arrêter sur un point aussi évident si l’on n’avait voulu voir à l’œuvre, dans la formation du capital, un agent nouveau et d’une nature spéciale qu’on
i L'expression de Karl Marx que le capital est « du travail cristallisé » serait juste, s'il n'omettait de parti pris la part de la nature dans la formation du capital, fidèle à son principe que toute valeur est duo uniquement au Travail.
LE CAPITAL. 149
appelle Yépargne^ : c’est même ud dictoo de la sagesse populaire qu’on ne peut s’enrichir que « par le travail et l’épargne ». Le travail nous le connaissons. Mais l’épargne, qu’est-ce que ce nouveau personnage qui apparaît sur la scène? — Serait-ce un troisième Facteur originaire de la production que nous aurions oublié? Non : on n’en saurait point imaginer d’autres que le travail et les forces naturelles. — Serait-ce un mode spécial du travail? On l’a soutenu, mais qu’y a-t-il de commun entre ces deux actes : travailler qui est agir, épargner qui est s’abstenir *? On ne conçoit pas comment un acte purement négatif, une simple abstention, pourrait proda/rg n’importe quoi. Montaigne a beau dire qu’il « ne connaît pas de faire plus actif et plus vaillant que ce non-faire », cela peut être vrai au point de vue moral, mais cela n’explique pas que ce non-faire puisse créer seulement une épingle.
Donc quand on dit que le capital est créé par l’épargne, on veut dire tout simplement que si la richesse était consommée au fur et à mesure qu’elle prend naissance, le capital ne se formerait jamais. 11 est évident en effet que si la fermière ne laissait pas d’œufs dans le poulailler pour faire couver, il n’y aurait jamais de poulets. Néanmoins si à un enfant qui demanderait d’où viennent les poulets, on répondait que le seul moyen de produire des poulets, c’est de s’abstenir de manger les œufs, il serait en droit de considérer cette réponse comme un bon conseil, mais comme une sotte explication.
Or, le raisonnement qui fait de l’épargne la cause origi-
‘ C’est l’économiste anglais Senior qui a dit que le troisième facteur originaire de la production, après le Travail et la Nature, ne devait pas être appelé le Capital — puisque le capital n’est qu'un produit et par conséquent un facteur de seconde main — mais V Abstinence.
* C’est pourtant ce qu'affirme Courcelle-Seneuil : l’épargne n’est « qu’une forme du travail » (Voyez dans le Journal des Économistes de juin 1890, l’article sous ce titre). C’est vrai qu’elle est une peine quelquefois — pas toujours pourtant (voir au Liv. IV {'Épargne) — mais il ne suffit pas qa’un acte soit pénible pour constituer un travail.
Ne pas boire quand on a soif est très pénible^ ce n'est pas un travail.
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150 PRINCIPES d’économie POLITIQUE.
naire de la forraalion des capitaux ne nous paraît guère plus satisfaisant. Il revient adiré que la non-destruction doit être classée parmi les causes de la production, ce qui paraît une logique bizarre.
En somme, la naissance du capital suppose toujours un excédent de la richesse produite sur la richesse consommée, mais qui peut se présenter de deux façons : soit que la production ait surpassé les besoins, soit que la consommation ait été ramenée péniblement au-dessous des besoins. C'est le premier cas qui est heureusement de beaucoup le plus fréquent et c’est de cette façon seule, historiquement, que s’est formé le capital. Tout ce qu’on peut dire c’est que si l’homme n’avait pas — comme la fourmi d’ailleurs etd’autres animaux — la faculté de prévoir les besoins futurs, il est certain que toute la richesse produite aurait été au jour le jour consommée ou gaspillée, comme c’est le cas d’ailleurs dans certaines tribus sauvages — et que par conséquent le capital ne se serait jamais formé. Qu’on dise donc que la prévoyance, la sobriété et autres vertus morales, sont des conditions indispensables à la formation originaire et même à la conservation du capital, rien de mieux. Maisles économistes, en donnant pour cause efficiente au capital l’épai»gne (qu’ils appellent même pour mieux souligner son aspect pénible, Vahstinence), le font, inconsciemment ou non, dans le désir ' de justifier l’intérêt du capital en tant que rémunération de
I cette abstinence.
Ce qui a suggéré et accrédité l’idée de l’épargne comme mère du capital, ç’aété l’emploi de la monnaiecomme forme presque exclusive de la richesse. En remontant à l’origine de tout capital-argent, on voit un certain nombre de pièces de monnaie qui ont été mines de cô/e,commeon dit, c’est-à-dire enfermées dans une tirelire ou dans un coffre-fort ou à la Caissed’épargne.Etc’estaussi l’habitude que nous avons de ne regarder qu’au capital lucratif.Or, pour celui-ci, il est vrai que je ne prête ou ne place que ce dont je n’ai pas besoin pour moi-même, et que par conséquent tout prêt ou tout placement suppose au préalable un excédent du revenu sur
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LE CAPITAL
la dépense, et, en ce sens, une épargne. Et on en conclut que tous les vrais capitaux, les capitaux de production, ont dû avoir aussi la même origine. Mais c’est là l’erreur I
Qu’on nous cite une seule richesse créée par l’abstinence? La première hache de pierre de l’homme quaternaire a été taillée par un travail surnuméraire, à la suite d’une journée de chasse heureuse qui lui avait rapporté plus de vivres que de coutume et lui avait donné une journée de liberté pour créer ce premier capital. Pense-t-on que pour passer de l’état de peuple chasseur à l’état agricole, les peuples aient dû préalablement épargner des approvisionnements pour toute une année? Rien de moins vraisemblable. Ils ont tout simplement domestiqué les bestiaux et ce bétail, qui a été leur premier capital, leur a donné, avec la sécurité du lendemain, le loisir nécessaire pour entreprendre les longs travaux. Mais en quoi, comme le fait très bien remarquer Bagehot‘, un troupeau rep résente- 1- il une épargne quelconque? Son possesseur a-t-il dûs’imposer des privations?Tout au contraire, grâce au lait et àla viande, il a été mieux nourri ; grâce à la laine et au cuir, il a été mieux vêtu.
Nous n’entendons nullement, du reste, contester l’importance de l’épargne. Mais si l’épargne joue un rôle considérable dans la consommation, où nous la retrouverons, il ne faut pas la mettre dans la production. Il faut mettre chaque chose à sa place. L’épargne n’agit sur la production que lorsqu’elle se fait placement, c’est-à-dire lorqu'elle retourne à la production pour s’y consommer *.
* Economies Studies. — Growth of capital, p. 166, 167.
* Voy. au liv. IV sur la Consommation, Qu'est-ce que Vipargns?
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