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CHAPITRE IV

Les associations de travail.

Vendredi-Saint, écrivait Fourier en 1818, J ai trouvé le secret de l’Association universelle ». Il se vantait; il ne l’avait certes pas découverte, bien qu’il

ait mise en relief avec une singulière vigueur, car l’association n est pas de l’ordre de ces phénomènes qu’il faut découvrir : elle éclate à tous les yeux. C’est la plus générale probablement de toutes les lois qui gouvernent l’univers, puisquelle se manifeste non seulement dans les rapports des hommes vivant en société, mais aussi dans ceux qui unissent es mondes en systèmes solaires et les molécules ou les cellules en corps bruts ou organisés, et jusque dans les rapports logiques qui nous permettent de penser. Les animaux eux-mémes connaissent les lois de l’association et quelques-unes de ces sociétés animales, abeilles, fourmis ou castors, ont été de tout temps pour les hommes un inépuisable sujet d instructioQ et d'admiration.

L’association s’applique à toutes fins, mais nous n’avons ici a nous occuper que de l’association en vue de la production, en prenant ce mot non dans le sens qu’il comporte généralement, celui d’une association contractuelle', mais

d’aMoc/ation et de iooiété s’emploieDt couramment comme synonymes, la loi établit entre eux une dishnction e.-

PRINCIPES d’économie POLITIQUE.

dans le sens leplus large d’un groupement quelconque d’individus travaillant à une (in commune. Kn ce sens, elle s impose aux hommes pour tous les travaux qui excèdent les forces individuelles, ne fùl-ce qu’un poids à soulever, et aussi pour ceux qui étant solidaires doivent être nécessairement exécutés en commun, tels que les travaux du semeur et du laboureur qui marche derrière lui pour recouvrir la semence, ou du mécanicien et du chauffeur sur la même locomotive. La division du travail, telle que nous l’avons

vue, suppose toujours une association consciente ou inconsciente.

L association des hommes a passé par trois phases :

1» Elle a été d’abord instinctive, loul comme pour les animaux. Ce n est pas seulement pour la lutte que les hommes se groupent instinctivement, c’est aussi pour le travail et pour le ieu ; ils n aiment pas plus le travail solitaire que le jeu solitaire. L instinct sexuel aussi a créé la plus naturelle et certainement la première des associations, celle de l’homme et de la femme et des enfants. On dira peut-être que celle-ci n’a aucun caractère économique. C’est une erreur. Il semble au contraire que le mariage, ou plutôt le menaqe, a été au début une association surtout économique. Quand on demandait aux Indiens de l’Amérique du Nord pourquoi ils se mariaient, ils répondaient r « Parce que nos femmes vont chercher le bois, 1 eau, les aliments et portent tout notre ^^§^§6 *. II Gst même très probable que c’est ce caractère

sentielle. Le nom de société implique comme but le profit un partage de bénéfices, tandis que celui d’association exclut au contraire ce but lucratif et ne convient par conséquent qu aux groupements qui visent quelque intérêt social, religieux, politique, etc. Cependant le langage courant ne tient pas toujours compte de cette dilîereiitiation Juridique; ainsi on dit « sociétés de secours mutuels » quoiqu’elles aient pour but seulement l'aide mutuelle.

Notons seulement que, contrairement à ce qu’on pourrait croire au premier abord, le législateur s’est toujours montré très méfiant vis à-vis des associations sans but lucratif et même, en France, lésa prohibées

jusqu’à une date récente (loi de 1901) — tandis qu’il a toujours favorisé les sociétés à but lucratif.

économique qui a conféré au mariage le caractère permanent que 1 instinct sexuel ou même rinstinct paternel aurait été impuissante lui donner.

2“ L association est devenue ensuite coercitive, d’abord sous la forme d esclavage. Nous avons déjà dit (p. 190) que

nfenf^H comme un simple élargisse-

ment de la famille primitive déterminé par des causes éco-

norniques. le besoin de constituer une association plus puissan te. Du reste, il n’y a pas a s’étonner, dans un Temps ot les femmes elles-mêmes étaient souvent le fruit de la conq lête (enlevement des Sabines), si la conquête a servi aussi a amener a la famille des travailleurs étrangers. D’orinaire, ils finissaient par devenir membres adoptifs de la famille, ainsi qu’on peut le. voir aussi bien dans les tragédies grecques qui datent de 2.500 ans, que dans les récits de ail Maroc aujourd'hui.

C est par cette association coopérative imposée que les hommes d autrefois, attelés ensemble par centaines et s’ébranlant au rythme d’un instrument d’airain frappé par une , orie de chef d’orchestre, comme nous le montrent les bas!

reliefs égyptiens, ont pu élever les pyramides d’Égypte ou faire voguer les galères à trois ou quatre rangs de rames.

L association devient moins strictement coercitive avec le servage en tant du moins que les relations entre le maître et le travailleur se sont détendues. Mais l’association entre le travailleur et la terre s’est ici, au contraire, resserrée puisqu’on sait que le trait caractéristique du servage c est que le serf est attaché à la terre (,serf de la glèbe).

L association garde encore un caractère semi-coercitif sous le régime corporatif. Elle est obligatoire en ce sens que nul ne peut exercer un travail sans faire partie de la corporation à laquelle ce genre de travail est dévolu, et seulement en se conformant aux règlements imposés par la corporation ou plus tard par le gouvernement. Mais l’obligation ici, au lieu de constituer une servitude, constitue un privilège. C’est un avantage et un honneur que d’être admis dans celte association de métiers qui s’appelle la corporation. On n’y est admis

ir

PRINCIPES d’économie POLITIQUE,

qu’après avoir fait un long apprentissage et avoir subi un . examen de capacité qui consiste à exécuter un chef-d’œuvre. Plus tard, le chef-d’œuvre fut remplacé par des droits à payer, de plus en plus élevés, et la capacité technique fut un moindre litre à l’admission que l’argent, la faveur ou la parenté avec l’un des maîtres. C'est ainsi que se creusa le premier fossé — qui devait peu à peu se transformer en abîme — entre l’ouvrier et le maître. Les ouvriers compagnons ou varlets, comme on disait alors, se virent fermer l’accès de la maîtrise, c’est-à-dire de la production indépendante, et condamnés à rester définitivement de simples salariés. Ce fut alors qu’ils opposèrent aux corporations devenues exclusivement des associations de maîtres {les maîtrises, on disait bien), des associations composées uniquement d’ouvriers qui furent les compagnonnages et dont le rôle fut grand dans l’histoire des classes ouvrières.

3* Ainsi l’évolution qui au Moyen âge semblait devoir réunir dans une même association le capital et le travail, échoua. Néanmoins elle a abouti à une nouvelle forme d’association, celle désignée aujourd’hui sous le nom à'entreprise (c’est le terme technique dans le vocabulaire de l’économie politique), c’est-à-dire de groupes plus ou moins considérables d’individus dans lesquels l’un, le patron, fournit le capital, les instruments, la terre, et les autres, les salariés, la force de travail?

Celle forme n’esl-elle pas l’association contractuelle et libre et ne constitue -t-elle pas ainsi le terme définitil, sauf perfectionnement de détails, de l’évolution sociale? C’est ce qu’affirme l’école classique. Cependant il est bien digne de remarque que les ouvriers n’ont pas le moins du monde le sentiment d’être associés dans une œuvre commune avec le patron : en elfet, quoiqu’ils soient associés de fait pour la production, ils ne le sont nullement pour la direction ni pour la répartition. Non seulement ils ne sont pas associés dans le sens juridique et précis que comporte le mot de société, mais on peut même se demander s’ils sont vis à-vis du patron dans les rapports d’un contrat quelconque, con-

trat de louage ou contrat à forfait? car en fait le soi-disant « contrat de travail » n’est qu’une embauche : c’est le mot technique.

Cependant nous verrons plus loin que la loi tend aujourd’hui à conférer au salariat le caractère d’un contrat synallagmatique en appelant les ouvriers à participer à la rédaction des « règlements d’ateüers », ou en imposant des dommages-intérêts en cas de rupture des engagements; et les parties en présence, patrons et ouvriers, tendent même à lui conférer certains caractères de la société proprement dite par des institutions que nous indiquerons plus loin, telles que la participation aux bénéfices.

4® Enfin ne peut-on pas espérer que cette association imparfaite qu’on appelle l’entreprise fera place a son tour à une dernière phase qui sera l’association libre et intégrale, c’est-à-dire embrassant la direction et la répartition aussi bien que la production, et dans laquelle chacun aura la claire conscience qu’il fait partie d’une œuvre collective et la ferme volonté d’y coopérer?

Oui, puisque celte forme d’association existe déjà sous le nom de association cooperative de production. Ce sont des associationsd’ouvriers produisant par leurs propres moyens, pour leur propre compte, et gardant pour eux l’intégralité du produit^de leur travail. Mais ce régime ayant pour but l’abolition du salariat, il sera mieux de l’exposer quand noue en serons a ce chapitre. Disons seulement que ce mode d’entreprise n’occupe encore qu’une place infime et ne s’é tend que très lentement.

Les associations de capitaux.

Il résulte de ce que nous venons de dire que l’associatim vraiment libre n’a guère encore bmctionné sur terre en • qui concerne le travail, il n en est pas de même en ce qu,

! coQcerne le capital. Même sons forme d’inslrumeot de production lecapilal jouit d’une liberté d’allures, d’une facilité de déplacement, que le travail ne possède pas, et le développement du crédit accroît sa mobilité chaque jour. Pour que des travailleurs ou des propriétaires fonciers puissent coopérer à une entreprise productive, il faut que cette entreprise prenne naissance sur les lieux mêmes, et dès lors elle ne peut réunir que des personnes vivant dans la même région. Le travail ne se déplace qu avec la personne du travailleur, lequel ne se déracine pas aisément du lieu où il a vécu . quant à la terre elle est immuable. Le capital seul a les ailes de l'aigle et il sait accourir des extrémités du monde partout où il voit quelque profit à gagner.

Toutes les fois qu'une entreprise prend des proportions considérables — et nous verrons tout à l'heure que telle est la tendance générale — l’entrepreneur ne peut plus fournir à lui seul des capitaux en quantité suffisante et proportionnée au nombre des travailleurs, pas plus qu'il ne peut fournir a lui seul la main d'œuvre nécessaire. Alors un nombre plus ou moins grand de capitalistes se réunissent pour fournir les capitaux nécessaires et l’entreprise se trouve constituée sous la forme dite de soc/ciif par actions, forme inventée en Hollande au xvii*’ siècle et qui se multiplie extraor-

dmaireinent de nos jours, du moins dans le commerce et I iruJuslrie

Ce qui caractérise cette forme de société, c’est que le capital nécessaire a l’entreprise est divisé en fractions de minime valeur — de 500 francs en France, !25 francs ‘ (une livre) en Angleterre qui s appellent des actions, autrement dit des parts de propriété dans la société». Ainsi une société

‘ F,n France aussi, l’aclion peut être abaissée à 25 francs quand le capilal social ne dépasse pas au début 200.O00 francs.

* Legalemeni I action n est pas une part de copropriété dans le capitat socKtl, car le c^ipital social n est pas à I*état de copntpriété indivise entre tous les associés : il appartient à la personne juridique qui est la société elle-même et qui ne se confond avec celle d aucun des associés. Mais ce n est la qu une fiction juridique.

actions : cette part s appelle le dividende. Mais ce qui séduit surtout l’actionnatre c’est que sa responsabilité et ses risques aussi sont limités au montant des actions qu’il a souscrites, différence essentielle avec les autres sociétés. Aussi en Angleterre, c’est le mot limited qui est imposé par la loi pour désigner toute société par actions. Cette dilution des risques à dose infinitésimale a rendu possible lesentreprises les plus aventureuses. Jamais les chemins de fer n’auraient été créés, jamais l’isthme de Suez n’eût été percé si la société par actions n’avait été inventée*.

Ces sociétés ont d’ailleurs, pour attirer les capitalistes grands ou petits, d'autres modes de participation que l’action ordinaire. Aux capitalistes prudents qui cherchent surtout la sécurité du placement et la régularité du revenu, elles offrent des obligations qui diffèrent de l’action (la valeur est généralement la même : 500 francs) en ce qu’elles donnent droit a un revenu fixe qu’on appelle intérêt et qui est toujours payé, que l’année soit bonne ou mauvaise. L’obligataire est donc un vrai créancier qui ne court de risques qu’au cas où lasociété deviendrait insolvable et, même en ce cas, il serait payé avant l’actionnaire. Inversement, aux capitalistes les plus audacieux, la plupart des sociétés offrent desparfs defondateurqm ne donnent droit à une part des profits qu’au delà d’un certain chiffre et aprèsles actions, en sorte qu’elles ne conviennent qu’à ceux qui ont foi dans l’avenir de l’entreprise.

* Aucun cupilaliste, si riche fût-il, n'aurait eu et n'aurait pu fournir les 1.300 millions dépensés par la Compagnie de Lesseps pour le percement de l'isthme de Panama, à cause des risques à courir, tandis que ces risques divisés à l'infini n’ont plus effrayé même les petites bourses et, par le fait, cet immense écroulement n'a ruiné que peu de gens.

PRINCIPES d’économie POLITIQUE.

Ces sociétés par actions ont pris par tout pays un développement prodigieux à tel point qu’elles tendent à devenir le mode normal de la production. Chaque année des milliers de sociétés par actions sont créées réunissant des milliards de capitaux. Il est vrai que toutes ne sont pas des entreprises nouvelles, beaucoup ne sont que des entreprises naguère sous forme d’entreprises individuelles et qui sont transformées en sociétés’.

La société paradions a généralement un autre caractère qui sert également à la qualifier : elle est anonyme, ce qui veut dire qu’elle n’est point une association de personnes, comme les associations de travail ou les coopératives dii chapitre suivant, mais une association de capitaux. Sans douleces capitaux ont des propriétaires, mais on ne s’occupe pas d’eux. Cncore pourrait-on connaître leurs noms s» les actions sont nominatives, mais si elles sont porteur, ce qui devient de plus en plus fréquent, l’anonymat est complet. C est la perfection de l’association capitaliste : ce n’est plus une association d’hommes mais une association de sacs d’écus.

Il faut bien pourtant qu il y ait quelqu’un pour diriger? Assurément. Il y a des administrateurs en petit nombre, qui forment un conseil avec un président, mais leur responsabilité n excède pas non plus le montant de leurs apports j ils sont le gouvernement représentatif de la société, élus par l’assemblée générale des actionnaires et tenus seule- ^mentà lui rendre compte de leur mandat une fois par an,

I sans d’ailleurs qu’aucun contrôle efficace soit possible de là part des actionnaires.

Ce n est pas seulement dans la production des richesses cjue la société par actions a fait une révolution en permettant des entreprises colossales par la concentration des capitaux, c est aussi la répartition cju^elle est en train de révo-

* Il existe dans le inonde à ce jour une somme de valeurs, sous la forme de papiers négociables, appelés rentes, actions, obligations, parts d'intérêts, etc., qui représente près de I.OUO milliards de francs — sur lesquels environ 100 milliards appartiennent aux Frunf^ais.

l'association pour la production. 215

lulionner par une opération qui paraît i première vue inverse de la première, en disséminant la propriété des capitaux en un nombre infini de parts. Mais nous retrouverons ceci au Livre III.

On peut bien penser que de si puissantesorganisations ne sont pas sans danger — surtout lorsque, comme nous allons le voir, elles prennent la forme de trusts, et même sans cela — danger pour le public qu’elles tentent par l’appât d’un profit toujours promis, souvent réalisé, et avec des risques très limites. La facilité avec laquelle les entreprises les plus extravagantes, dès qu’elles sont mises en actions, ont pu trouver des souscripteurs crédules et enthousiastes a été constatée depuis longtemps et trouve tous les jours de comiques ou tragiques illustrations. Même quand il s’agit d'entreprises réellement productives, le public est très souvent dupé par la majoration de valeur du capital réel. Telle entreprise de mine ou d’électricité, dont la valeur réelle serait d un million, est oITerle au public sous forme de 10.000 actions de 500 francs qui représentent 5 millions. On dit aux Etats-Unis, où ce procédé est courant, que le capital est àrrosé (watered). Lne réclame endiablée pousse les cours au moment de l’émissioQ. Peut-être pendant un an ou deux des dividendes fictifs, prélevés sur le capital emprunté, les soutiendront-ils encore - jusqu’au moment où les fondateurs s’étant débarrassés de toutes les actions, et en ayant réalisé la valeur, laisseront l’alTaire s’effondrer.

Aussi ne saurions-nous nous associer à l’espoir de quelques économistesqui pensentque la société anooyme esldestiuée noQ seulement à devenir le mode type de toutes les entreprises, mais encore à s'étendre à tous les domaines de l’activité humaine*. Nous ne saurions nous résignera y voir la forme de l'avenir. Scn anonymat, c’est-à-dire le fait pré-

' i\i. de .Mülinari surtout a développé cette thèse daos tous ses ouvra- Res et o..t.iinm(-nl dan> sou livre très iotéressanl L'Évolution iconomiqu tiuxif Siècle Pour lui les services publics, la police, l'inslructioa pubiii|iie, etc , et les liials eux-mémes, les palriesl deviendront des sociétés par actione

21b PRINCIPES D ÉCONOMIE POLITIQUE.

cisément qu'elle n'associe que des capitaux et non des individualités et supprime presque toutes les responsabilités, nous paraît constituer plutôt une cause d’infériorité, sinon économique, du moins morale. Nous espérons que l’association deviendra plutôt coopérative en réunissant tous les collaborateurs, travailleurs, capitalistes et clients aussi, par un lien plus personnel et plus solidaire.

2» La fixation pour chaque entreprise d’un minimum de production qu’elle ne devra pas dépasser;

3® La fixation d’un prix de vente auquel tous devront se conformer; cette règle ne supprime pas la concurrence mais tend à remplacer la concurrence au rabais par la concurrence à supériorité de qualité. Mais commelesconditionsde la production sont très inégales d’une entreprises l’autre, cette égalisation des prix est peu pratique et souvent injuke;

4® Chacun de ces trois moyens s’étant montré peu efficace, malgré les cautionnements et les amendes destinés à les sanctionner, op en est arrivé à une quatrième forme qui supprime la vente directe au client de la part des associés et fait du cartel un intermédiaire obligatoire entre le producteur et le public. C’est lui qui achète aux producteurs associés leurs produits — les quantités à fournir par chacun et les prix à payer étant fixés d’avance — et c’est lui qui se charge de vendre pour le mieux. Par là le cartel devient une véritable association coopérative de production.

Avec le trust^ nous allons encore plus avant dans la voie de la concentration et du monopole. L’entente devient une fusion. Au reste, les trusts, tout comme les cartels, ont

Les Trusts et Cartels

Les associations de capitalistes ont pris, depuis quelques années, une forme colossale qui a vivement frappé et même inquiété les gouvernements. Nous voulons parler des Trusts et des Kartelts, ainsi nommés dans les États-Unis et en Allemagne qui sont surtout leurs pays d’origine et ceux où ils ont pris le développement le plus grandiose.

Le Lui tu \Cii.ir.e, contrat) ou, plus simplement en français le syndicat de production, ou entente commerciale, est la forme la plus simple de l’assuciaunu eiiu.- jji idnoteursC Elle est née d’un sentiment de réaction contre la concurrence ruineuse que les producteurs se faisaient entre eux. Elle laisse à chaque entreprise son individualité, son autonomie intérieure, et se borne à grouper ces entreprises en vue de la vente de leurs produits dans les meilleures conditions po^ibles et, pour cela, elle a recours à diverses méthodes qui toutes ont le même but : empêcher ou régulariser la concurrence. Ces moyens sont :

1® La délimitation de zones qui seront réservées à chacun des associés, c est-à-dire 1 attribution à chacun d’eux d’un monopole régional ;

' Le mot trutt est nn très vieux mot de la langue an§ dire confiance. Les représentants des fondations philanthrop sont dits trustées, à peu près comme qui dirait fldéicoE meme sont les directeurs des trusU : on leur confie les in Les banques de • dépôt » aux États-Unis sont appelées au si

* En Allemagne les cartels ont pris un grand développement, spécialement dans les mines de charbon, et aussi dans certaines industries semi-agricoles, l'alcool, le sucre.

PRINCIPES d’économie POLITIQUE.

la liberté du commerce, tout comme le fait la loi française d’ailleurs (art. 419, Code pénal).

b) On passa alors au système dit de la consolidation, pai lequel toutes les entreprises associées abandonnaient leur autonomie pour se fondre en une seule. A cet effet on fixait la valeur de chaque usine et cette valeur était payée à son propriétaire sous forme d’actions de la société nouvelle, du trust. Les directeurs de celui-ci tenaient donc tout dans leurs mains et gouvernaient à son gré cette agglomération d’entreprises, supprimant au besoin celles qui leur paraissaient en moins bonne situation. Mars des lois furent votées pour empêcher aussi cette monopolisation.

c) Enfin on en arriva au système qui est le plus en usage aujourd’hui. Laissant à chaque entreprise son autonomie nominale et légale, on se contenta de la supprimer en fait en attribuant à une société en dehors d’elles la majorité des actions de chacune de ces entreprises : cette société étant toute-puissante dans l’administration de chaque fabrique, elle l’est aussi en fait pour l’administration de toutes ensemble; c’est ce qu’on appelle le Holding Trust. C’est ainsi que le fameux trust du pétrole, pour donner en apparence satisfaction à la loi, s’est divisé en une vingtaine de sociétés soi-disant indépendantes : mais la presque totalité de leurs actions est eiJtie les mains d’une seule d’entre elles. Pourtant le législateur et les tribunaux n’ont pas léché prise, et la dissolution du Trust vient d’être prononcée. Mais la lutte entre le législateur et cet insaisissable Protée n’est certainement pas encore finie 1

Le trust se distingue du cartel non pas seulement par le lien plus étroit qui unit les associés et va jusqu’à la fusion mais aussi parce qu’il n’est pas seulement une organisation commerciale mais une organisation de production. Il pousse au maximum les traits caractéristiques de la grande industrie*, tels que la concentration, la spécialisation et l’intégra-

^ C'est ainsi que le trust de Tacier ne se contente pas de grouper les forges mais aussi tes mines de fer, et même les chemins de fer et canaux qui transportent les minerais.

L ASSOCIATION POUR LA PRODUCTION. 21 j

tion, et aussi il pousse à l'extrême les abus des sociétés pai actioüs, teisque la surcapitalisation

personnes connaissaient 1( 1 y a vingt ans et que nous n avions pas jugé utile de mentionner dans les premières éditions de ce livre, sont devenus le phénomène le plus symptômatique du mouvement economique contemporain. Leur nombre grandissant et surtout les proportions colossales qu’ils ont déjà atteintes stupéfient même le public indifférent. Le pétrole raciep îa viande, le whiskey, le tabac, les chemins de fer, la marine tout devient matière à trust. C’est comme une flune Zsi trneuse subitement engendrée par l’âge capitaliste, et que socialistes et économistes de l’école libérale contemplent avec une égale curiosité quoique dans des sentiments opposés . les premiers y saluant déjà le dernier degré de concentra ion capitaliste après lequel il ne restera plus que le collectivisme ; les seconds, plutôt gênés par ce résultat paradoxal de a libre concurrence, mais fidèles à l’espoir que nonobstant, la même liberté qui les a fait naître suffira à les tuer ou a les rendre inoffensifs.

Au reste, la question de bien l’emporte sur le mal résolue.

En faveur des trusts on peut faire valoir deux de poids : 1® économie réalisée sur le coût de

laquelle est le vrai critérium du progrès éc Un des exemples les plus remarquables de la de frais de production réalisée par les trusts c’e< de tuyaux en fer établi sur des longueurs de ^ kilomètres pour transporterie pétrole des lieux de aux lieux de consommation sans avoir besoin d aux chemins de fer; — ou bien encore, dans i»

ce mouvement le n’est pas encore

550 PRINCIPES D’élCO

duils différents sont exlraitsd

ce nom. On peut citer aussi h la diminution du nombre d

par la concurrence, lesquels ( une industrie étant investie f

de courir après le client, mais Ajoutez encore la suppressio localisation de la production blés. Remarquez que les cari raerciales. sont impuissants — 2o maintien de l’équilibre

sommation que le régime de impuissant à réaliser, et, gré des crises et fixation des p

trusts nient qu ils aient relevi de nombreux exemples d’un politique du trust vise auss exagérée que la baisse. Du même le prix serait un peu re

veraient une compensation £

Mais contre les trusts les

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blable, dans l’ordre économiq politique, qu’un pouvoir san sa puissance ou du moins ne propres intérêts. — 1“ En ad pas toujours surélevé les pri

tain qu’ils en ont employé h

' C’esl ainsi que le prix du pélr (en 1871) à 6 cents en 19(36, soit di mais à cela on répond que sans le C’est difficile à vérifier.

uns d entre eux des fortunes fabuleuses, comme celle de M. Rockfeller, le roi du pétrole. G est le trust qui a créé I espèce, jusqu’alors inconnue, du milliardaire; — 2° A’ on seulement ils n ont pas tou jours fait bénéficier le consommateur de l’abaissement du coût de production, mais encore ils ont montré dans certaines industries, dans le trust de la viande, par exemple, un cynisme qui a été révélé par les scandales des conserves de Chicago. — 3" Us ont férocement écrasé toute concurrence — non pas seulement par la supériorité de rorgani.salion et le moindre coût de revient, ce qui serait légiUme et bienfaisant — mais par des procédés de pirates . soit en faisant vendre à perte sur les points où surgit unconcurrent*, soit en imposant aux Compagnies de chernins de fer des traitements de faveur, contrairement à la loi*. Or, sans professer une foi aveugle dans les vertus de la concurrence, on peut cependant estimer que le gouvernement industriel de quelques magnats autocrates serait un |)ire régime; 4® Enfin, au point de vue politique, l’avénement de ces géants, armés de tout le pouvoirde corruption que donne une richesse illimitée, peut fausser tous les ressorts du gouvernement, et plus spécialement dans les sociétés démocratiques.

Y aurait-il quelque moyen de conserver les avantages économiques des trusts tout en les rendant impuissants pour le mal? Tel est, en eCfel, le nroblème. nimlniip non

» M. Martin Saint-Léon cite ce pa.ssage d'une enquête officielle faite sur le trust du pétrole. Le président de la Commission dit au vice- président du trust : « Vous avez bien pour règle de maintenir vos prix audessous du prix de revient jusqu’à ce que votre rival disparaisse ? — Oui ».

* Les lois américaines interdisent aux Compagnies de chemins de fer de consentir des réductions de tarif individuelles, mais il y a cent moyens de tourner la loi. Tantôt la Compagnie modifie brusquement ses tarifs soit en hausse, soit en baisse, et prévient à l'avance le trust qui peut ainsi en profiter le premier. Tantôt elle fait passer les expéditions du

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222 PRINCIPES d’économie politique.

contradictoire, à la solution duquel s’évertuent les économistes et les législateurs, mais sans beaucoup de succès. On sait que l’ex-Président des États-Unis, M. Roosevelt, avait pris cette tâche à cœur.

Il y aune vingtaine d’années qu’une loi contre les Trusts, dite Sherman Act, a été votee. Mais si la loi peut empêcher des sociétés de se fusionner en formant une société au second degré, ou si elle peut empêcher les Compagnies de chemin de fer de faire des discriminations de tarifs, comment pourrait elle empêcher de richissimes capitalistes d’acquérir les actions de ces sociétés et de ces chemins de fer et de s’entendre entre eux? Le trust aujourd’hui n’est plus qu’un üQ) ecment, un accord, qui échappe à toute répression.

Les économistes pensent que si l’on pouvait arriver à l’abolition du régime protectionniste, alors les trusts, qui jusqu à présent ont grandià l’abri des barrières douanières, se trouveraient suffisamment matés par la concurrence internationale. Ils peuvent citer à l’appui de cette thèse l’Angleterre où les trusts n’ont pas pris un très grand essor. Cependant rien n’autorise à croire qu’aux États-Unis ou en Allemagne les trusts et les cartels seraient tués par la concurrence étrangère. 11 paraît plus probable au contraire qu’ils supporteraient le coup bien mieux que les entreprises plus faibles. L’effet du libre-échange généralisé serait probablement non de supprimer les trusts, mais de les transformer, de nationaux qu’ils sont, en internationaux, ce qui ne les rendrait pas moins redoutables : tant s’en faut!

Peut-être le contre-poids le plus efficace aux trusts des producteurs se trouvera-t-il un jour dans les fédérations d achat des sociétés coopératives qui sont de véritables trusts des consommateurs. Si chimérique que puisse paraître aujourd’hui une telle solution, étant donnée l’extrême inégalité des forces en présence, toujours est-il qu’en Angleterre en 1906 un trust du savon, qui était déjà constitué, a dù se dissoudre à la suite de la campagne menée contre lui par la grande Fédération coopérative de Manchester.

LA PRODUCTION PAR L’ÉTAT. 223

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