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CHAPITRE V

LES SYSTÈMES MONÉTAIRES

De la nécessité de prendre plusieurs métaux et des difficultés qui en résultent

COUP longtemps sur

rri ^^1® p*^**^® pas. comme on pourrait le

croire, sur le point de savoir si un pays doit emplover plu-

Z “PP"'’®’' “«“éfair^e ou s'il

doit se contenter d un seul. Cette question ne se pose pas

rSlioi?^ bien évident que tout pays civilisé est dans Ir f ® fo's des pièces d’or, des pièces d’argent et des pièces de cuivre ou d’un métal similaire'. Com-

Tn?? P"" à n’employer que

1 or? La pièce d or de cinq francs est déjà incommode par sa

petitesse; que serait une pièce d’or de t sou? un grain impalpable. Bien moins encore pourrait-on songer, à moins de nous ramener aux premiers temps de Rome, à n'employer que le

dizaine de kilogrammes! Même l’argent seul, quoique moins mcommode à raisoa de sa valear inlermédiàire, ne porrait

de^r^e^^ ^'‘°P ë^osseeU^ pièce

de tmrie nr®^- pour l’usage courant. 11 faut donc de toute nécessité employer au moins trois métaux à la fois.

‘'-J circulation : or. argent,

bienw/raHe n£r^ ^ '‘«-I-»- é

PRINCIPES d’économie POLITIQUE.

Mais ce n’est pas une’nécessité que de les employer tous les trois en qualité de monnaie légale; de fait, nous savons que l’un des trois, le cuivre, n’a jamais cette qualité : il est toujours monnaie de billoo et monnaie d’appoint. Restent les deux autres: convient-il de reconnaître le caractère et les attributs de monnaie légale à tous les deux ou à un seul seulement? Voilà la question qu’on désignait autrefois sous le nom de question du « simple et du double étalon » et qu’on désigne plus correctement aujourd’hui sous le nom de mono-métallisme ou bi-métallùme.

Sil on nereconnaît le titre de monnaie légale qu’à un seul des deux métaux, l’.or, par exemple, en ce cas, il n’y a point de difficultés. La monnaie d’argent est reléguée, comme la monnaie de cuivre, au rang de monnaie de billon : on lui attribue une valeur purement conventionnelle, mais aussi ne force-t-on personne à la recevoir dans les paiements. La monnaie d'or est la seule qui ait cours légal : c’est la seule donc pour laquelle on ait à se préoccuper de maintenir toujours une parfaite équivalence entre sa valeur légale et sa valeur intrinsèque.

Si l’on veut reconnaître aux deux monnaies à la fois le caractère de monnaie légale, en ce cas la situation devient beaucoup plus compliquée. Prenons, pour nous rendre mieux compte de ces difficultés, le système français, qui peut être considéré comme le type du système bi-métalliste, et reportons-nous au moment où le législateur l’organisait de toutes pièces (Loi du 7 germinal an XI, 28 mars 1803).

L unité monétaire était l'ancienne livre transformée en franc. C était une pièce d’argent: l’argent fut donc pris comme monnaie légale; du reste, à cette époque, nul n’aurait songé à lui contester ce titre. Mais on ne pouvait faire moins pour l’or que de le lui accorder aussi.

Prenons, pour plus de clarté, les deux pièces similaires qui existent l’une et l'autre dans notre système monétaire, la pièce de 5 francs d’argent et la pièce de 5 francs d’or. Nous voulons que l’une et l’autre soient monnaie légale : il faut donc que l’une et l’autre aient une valeur métallique

I LES systèmes monétaires. $87

rigoureusement égale à leur valeur légale ; c’est une condition qua non, nous le savons. Pour la pièce d’argent il n'est pas difficile de satisfaire à celte condition. L’argent vaut, ou du moins valait à 1 époque où nous nous sommes reportés, 200 francs le kilogramme : donc un lingot de 25 grammes valait juste 5 francs; nous devons donc donner à notre pièce de 5 francs d’argent un poids de 25 grammes, et, en ce qui la concerne, la condition voulue sera remplie Mais pour la pièce d’or de 5 francs, quel poids devons-nous lui donner? Le kilogramme d’or vaut 3.100 francs (au même titre que l’argent, 9/10) : si donc, avec un kil. d’or, on frappe 620 pièces, chacune d’elles vaudra exactement 5 francs (car 620 x 5 = 3.100) et chacune pèsera 1 gr. 613 ; la condition sera remplie aussi pour celle-ci.

Prenons ces deux pièces et mettons-les dans les deux plateaux d’une balance; nous verrons que pour (aire équilibre à la pièce d argent de 5 francs, il faut mettre dans l'autre plateau i 5 pièces (C or de 5 francs plus une demie, ou si l’on I aime mieux, que pour faire équilibre à 2 écus de 5 francs i il faut mettre dans l’autre plateau 31 pièces d’or de 5 francs. Cela nous prouve que l’opération a été bien faite. En elfeL le kil. or valait à cette époque tout juste 15 fois et demie lé kil. argent (3.100 fr. le kil. or contre 200 fr. le kil. argent). Retenons ce rapport de 15,50, c’est le rapport légai entre la valeur des deux métaux, il est aussi célèbre en économie politique que le fameux rapport t: «= 3,1416 en géo- I métrie. Jusqu’à présent donc tout marche à souhait, mais I attendons la fin.

I En 1847, on découvre les mines d’or de la Californie : en 1851, celles d Australie. La quantité d’or produite annuellement se trouve quadruplée*. Par contre, l’argent se raréfie par suite du développement du commerce dans l’Inde qui en absorbe des quantités considérables. Il en résulte que la I valeur respective des deux métaux change sur le marché

i < La production de l’or de 1841 à 1850 était évaluée comme moyenne

annuelle à 184 millions. De 1850 à 1860 elle fut de 700 millions.

PRINCIPES d’économie POUTIOm.

des métaux précieux : pour se procurer 1 kil. or, il n’est pas nécessaire de donner comme autrefois 15 K kil. argent, il suffit d’en donner 15; ce qui revient adiré que l’or a perdu environ 3 p. 0/0 de sa valeur. Dès lors il est clair que ces petits lingots d’or qui constituent las pièces d’or ont subi une dépréciation proportionnelle : la pièce de 5 francs d’or ne vaut plus en réalité que 4 fr. 85.

Que faut-il faire pour rétablir l’équilibre? Évidemment ajouter un peu plus d’or à chaque pièce d’or — 3 p. 0/0 de plus environ. 11 aurait fallu, pour rétablir l’équivalence entre la valeur intrinsèque et la valeur légale, que la pièce de 5 francs d’argent fît équilibre à 15 pièces de 6 Irancsd or (et non plus à 15 %). Alors c’est toute la monnaie d’or qui est à refondre I ... Attendons encore.

Vingt ans plus tard, en 1871, changement inverse. La production de l’or, par suite de l'épuisement des mines d Australie et de Californie, diminue de moitié t au contraire par suite de la découverte des bonanzas de l’Ouest américain, la production de l’argent augmente de moitié. En même temps l’Allemagne, adoptant l'étalon d’or, démonétise sa monnaie d’argent et fait refluer sur le marché sas thalers dont elle ne veut plus. Encore une fois la valeur respective des deux métau.x change, mais celte fois en sens inverse : sur le marché des métau.x précieux, avec un kil. d’or on peut se procurer non plus seulement 15 % kil. d’argent, mais 16, 17 18, et jusqu'à 20 kil. d’argent! Ce qui revient à dire que l^argent a perdu plus d’un quart de sa valeur relativement à 1 or. Dès lors il est clair que chaque lingot d’argent qui constitue une pièce d’argent a subi une dépréciation proportionnelle : la pièce de 5 francs d'argent ne vaut plus en réalité que 3 fr. 50. Qu’aurait-il fallu faire pour établir l’équilibre? Évidemment mettre beaucoup plus d’argent dans chaque pièce, augmenter d’un quart leur poids, faire que la pièce d’argent de 5 francs pesât autant que 20 pièces d’or de 5 francs : alors l’équivalence entre la valeur métallique et la valeur légale aurait été établie : mais c’est toute notre monnaie d’argent qui était à refondre I

les systèmes mo.vétaires. 289

Mais quoi I si nous voulons conserver à nos deux monnaies leur caractère de monnaie droite, c’est-à-dire l’équivalence rigoureuse entre la valeur intrinsèque et leur valeur légale, faudra-t-il donc refondre perpétuellement tantôt l’une, tantôt l’autre des deux monnaies pour accommoder leur poids aux variations de valeur des deux métaux ? C’est, semble-t-il, la conclusion qui s’impose. Mais c’est impraticable et absurde*. Nous allons voir au chapitre suivant à quel expédient on s’est arrêté.

I Comment les pays bi-métallistes se tronTent en fait

I n’avoir qn'une seule monnaie.

î Tout système bi-métalliste présente, comme nous venons

de le voir, cet inconvénient grave qu’il ne réussit guère à maintenir, pour chacune des deux monnaies à la fois, cette ■s équivalence entre la valeur intrinsèque et la valeur légale

j * Pour peu qu’on y réfléchisse» on voit bien qu'il suffirait de faire va-

rier le poids d'une seuU des deux monnaies, en prenant l'autre, tou- I jours la même, pour unité : par exemple, en prenant pour unité le

I franc d'argent de 5 grammes, faire varier le poids des pièces d'or, tan-

I tôt au-dessus, tantôt au-dessous du poids légal, suivant les variations de

I valeur du métal or. Mais, malgré cette simplification, ce ne serait guer

^ plus pratique.

I On pourrait aussi, dans la même hypothèse, laissant le poids des piè-

j ces d*or invariable, effacer l’indication de la valeur légale qui y est

gravée et laisser leur valeur osciller librement suivant les lois de l’offre et de la demande, comme variait dans certains pays, dans l'Indo-Chine naguère, la valeur de la piastre. Les législateurs de germinal an XI qui, en organisant notre système monétaire, avaient parfaitement prévu les difficultés qui pourraient en résulter, avaient précisément proposé ce système. Et quelques économistes aujourd’hui y voient la seule solution

!! possible. Mais alors les pièces d’or ne seront plus, à vrai dire, des

pièces de monnaie; elles ne seront plus que des lingots qui circuleront comme une marchandise quelconque. Il y aura un cours coté pour les pièces de 20 francs, comme pour les cotons ou le blé et qui variera de même. Quelle complication dans les affaires» et surtout quel piège tendu aux simples I

"hir.

290 PRINCIPES d’économie politique.

qui doit être le caractère de toute bonne monnaie. Sans cesse, suivant les variations de valeur des deux métaux, l’une des deux se trouvera trop forte ou trop faible.

On pourrait penser, peut-être, que cet inconvénient est plus théorique que pratique. Qu’importe, dira-t-on, que nos pièces d’or ou d’argent aient une valeur légale un peu supérieure ou un peu inférieure à leur valeur réelle ? Personne n y fait attention et, en tout cas, personne n’en souffre.

C’est une erreur : il y a dans cette situation un inconvénient très réel, plus que cela, un véritable péril, et voici lequel . la monnaie qui est la plus faible des deux expulsera peu à peu de la circulation la monnaie forte, en sorte que tout pays qui est soi-disant au régime du double étalon se trouve en fait dans cette singulière situation qu’il ne conserve j amüis dans sa circulation qu’une seule des deux monnaies et justement la plus mauvaise. Un mouvement de flux et de reflux périodique emporte le métal qui est en hausse et ramène le métal qui est en baisse.

C’est l’application pure et simple de la loi de Gresham que nous avons déjà étudiée, mais l’histoire do notre système monétaire depuis quarante ans en offre une merveilleuse démonstration.

Quand, sous le second Empire, l’or se trouva en baisse par suite des circonstances que nous avons indiquées dans le chapitre précédent, notre monnaie d’argent commença à disparaître et à être remplacée par la monnaie d’or, par ces beaux « napoléons », monnaie à laquelle on était encore peu habitué, que l’on admirait fort et dans laquelle les courtisans saluaient la richesse et l’éclat du nouveau règne, mais qui, en réalité, n’était si abondante que parce qu’elle était faite avec un métal déprécié. Et ce phénomène de la transmutation des métaux s’explique très aisément.

Le banquier de Londres qui voulait se procurer de l’argent pour l’envoyer aux Indes, cherchait naturellement à 1 acheter là où il pouvait le trouver à meilleur compte. A Londres, avec 1 kil. or, il n aurait guère pu se procurer que 15 kil. argent. Mais en envoyant son kil. or à la Mon-

LES SYSTÈMES MONÉTAIRES

naie de Paris, il pouvait faire frapper 3.100 francs or et échanger ensuite ces 3.100 francs or contre 3.100 francs d’argent qui pèsent tout juste 3.100 X 5 gr. = 15 kil. x. Avec son kil. or, il avait donc réussi en définitive à se procurer 15 % kil. argent*.

Il est facile de voir que, grâce à ce commerce, une certaine quantité de monnaie d’argent était sortie de France et qu’elle avait été remplacée par une quantité égale de monnaie d’or. C’est justement le jeu de la loi de Gresham : la monnaie forte est remplacée par la monnaie faible. C’est par pleines cargaisons que l’on emportait aux Indes les pièces d’argent de France. On les achetait à leur poids d’argent pour les vendre aux hôtels des monnaies de Bombay et de Madras et les convertir en roupies. Durant cette période, ces hôtels transformèrent en monnaie indienne pour plus de deux milliards francs de nos pièces françaises.

On ne tarda pas à souffrir d’une véritable disette de monnaie d argent. Pour arrêter sa fuite, on n’aurait pas manqué au temps jadis de recourir à des mesures prohibitives et peut-ê^e à des pénalités contre les gens qui exportaient la monnaie d’argent. La science économique, en indiquant la cause du mal, permettait d’apporter un remède bien plus efficace. La monnaie d’argent disparaissait parce qu’elle était trop forte; il suffisait donc de l’affaiblir en diminuant son poids ou simplement sa proportion de métal fin et on pouvait être certain qu’on lui aurait coupé les ailes : elle ne bougerait plus. C’est ce que firent d’un commun accord la France, 1 Italie, la Belgique, la Suisse, par la convention

* L*opération pouvait ae faire encore d’une façon inverse. On banquier de Paris réunissait 3.00Ü pièces de i franc argent qui pèsent tout iusle 15 kil, (3.000 X 0,005 = 15). Il envoyait ces 15 kil. argent à Liondres et obtenait en échange 1 kil. or, puisque telle était la valeur marchande de ces deux méUux, Il ae faisait renvoyer de Londres son kil. or et le faisait frapper à la Monnaie de Paris sous la forme de 3.100 francs ’or. li gagtmit donc 100 francs brut sur cette opération, soit un peu plus de 3 p.0/0, et, déduction faite du prix de monnayage et de transport, l’opération était encore très lucrative. ^

PRINCIPKS d’économie POLITIQUE.

du 23 décembre 1865* Le titre de toutes les pièces d’argent, hormis des pièces de 5 francs, fut abaissé de 900/1.000 à •^35/1.000, ce qui leur enlevait un peu plus de 7 p. 0/0 de leur valeur. Toutes ces pièces devinrent donc et sont restées depuis monnaie de billon et, suivant les principes invariables en cette matière, elles ont perdu depuis cejour leur caractère de monnaie légale et n’ont plus été reçues que comme monnaie d’appoint *. Pourquoi lît-on exception pour la pièce de 5 francs? 11 n’y avait aucune bonne raison pour cela, mais ce fut la France qui l’exigea. Billonner toutes les pièces d’argent, c’eût été abandonner complètement la monnaie d’argent comme monnaie légale, c’eût été devenir franchement mono-métalliste or, comme l’Angleterre, et cette révolution dans notre système monétaire effraya le Gouvernement français. On maintint donc la pièce de 5 francs avec son poids et son titre et son caractère de monnaie légale. Naturellement elle continua à fuir, mais on pouvait plus aisément se passer d’elle que de la monnaie divisionnaire : au besoin, on pouvait la remplacer par la pièce de 5 francs d’or.

A partir de 1871, nous avons vu qu’une révolution in verse s’était accomplie dans la valeur respective des deux métaux et que l’appareil monétaire français s’était trouvé de nouveau désaccordé, mais cette fois en sens inverse. Ce fut la monnaie d’or qui se trouva trop forte et qui, par conséquent, commença à émigrer. Ce fut la monnaie d’argent

* C’est ce qu’on appelle VUnion Latine (quoiqu'elle ne comprenne pas l’Espagne et le Portugal). Peu après la Grèce s’y est jointe. A l’origine il était convenu que le.s pièces frappées dans l’un quelconque de ces cinq pays auraient droit de circulation dans tous. Mais cette libre circulation a été retirée en 1893 aux monnaies d'argent divisionnaires (c’est-à-dire inférieures à la pièce de 5 francs d'Italie et tout récemment de la Grèce). Ce n’est pas contre ces pays mais sur leur demande que celte mesure a été prise, parce que le change qui leur était défavorable faisait sortir ces petites pièces de monnaie et elles leur faisaient faute. Voir ci-après au Ch. Du change.

2 Ju.squ’à concurrence de 50 francs entre particuliers et de 100 francs — mais en fait sans limitation — dans les caisses publiques. Il est ju.ste en effet que l'État ne puisse refuser la monnaie qu’il émet lui-méme.

LES SYSTÈMES MONÉTAIRES

qui se trouva trop faible et qui commença à pulluler.

Les mêmes opérations que nous avons expliquées tout à heure recommencèrent, mais en sens inverse. Toutefois

recommençons l’explication, pour éviter toute obscurité sur ce point essentiel.

Un banquier à Paris se procurait 3.100 francs d’or, en pièces de 20 francs ou de 10 fr.,il n’importe. Cela fait tout juste un kilo d’or. 11 les mettait dans un sac et les expédiait a Londres. Sur le marché des métaux précieux, à Londres avec un kilo or ou pouvait avoir jusqu’à 20 kilos argent. Il achetait donc 20 kilos argent, se les faisait réexpédier à Paris et les faisait monnayer à l’Hôtel des Monnaies. Comme avec un kilo argent, la Monnaie devait frapper 40 pièces de 5 francs (c est-à-dire 200 francs), elle délivrait à notre banquier 20 X 200 = 4.000 francs, en pièces de 5 francs. Bénéfice brut 900 francs. Déduisez les frais de transport, de monnayage, etc., et aussi la prime nécessaire pour se procurer les Pièces d or à mesure qu’elles devenaient rares, l’opération n’en était pas moins très lucrative. Et il est clair que pour ta France 1 opération se traduisait par une diminutmn de la monnaie d’or et une augmentation de la monnaie d argent. Répétée indéfiniment, cette opération devait avoir pour résultat inévitable de substituer complètement dans la circulation la monnaie d’argent à la monnaie d’or.

Il fallut doneque les puissances, qui avaient formé l’Union Latine (la Grèce depuis s’y était adjointe) se concertassent pour rernédier a ce nouveau danger. De même qu’en 1865 elles avaient arrêté la fuite de la monnaie d’argent en affaiblissant son titre, de même ellesauraient pu arrêter la fuite de la monnaie d’or en affaiblissant son titre ou en diminuant son poids. Mais ces refontes incessantes, portanttantôt sur une monnaie, tantôt sur l’autre, auraient fini par désorganiser tout le système monétaire. On préféra recourir à un procédé plus simple. Ujonvent ion du 5 novembre 1878 a suspendu la frappe de la monnaie d'argentK Depuis lors

‘ Du moins pour la pièce de 5 francs, la seule monnaie d’argent

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Ja

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l’opération que nous venons de décrire est devenue impossible. Il n’y a plus de profit à acheter des lingots d’argent à l’étranger, puisque dorénavant on ne peut plus les convertir en monnaie*.

Aussi bien cette mesure réussit pleinement à conserver à la France son beau stock métallique or, qui n’avait pas encore été sensiblement entamé. Mais comme on peut bien le penser, cette convention, qui fermait au métal argent un marché de près de 80 millions d’hommes et restreignait d’autant ses débouchés, eut pour effet de précipiter encore la dépréciation du métal argent, c’est-à-dire d’aggraver le mal. C’est alors qu’on a vu le métal argent, qui jusqu’alors n’avait guère perdu que 10 à 12 p. 0/0, tomber de chute en chute au-dessous de ICO francs le kilogr., ce qui fait moins de la moitié de sa valeur légale (200 fr.) et correspond au rapport de 1 à 31 entre la valeur des deux métaux 1

Dans ces conditions, la frappe libre de la monnaie d’argent n a pas été reprise, et nul ne sait si on la reprendra jamais. Dès lors, on peut dire que, quoique les pays de l'Union Latine soient encore légalement sous le régime bi-métallique, en fait ils sont à peu près devenus mono-métal listes or. De toutes leurs pièces d'argent il n'en est plus qu'une seule qui soit encore monnaie légale, et celle-là justement on ne la frappe plus!

S’il convient d’adopter le système mono-métallisteT

Il semble, d’après les explications qui précèdent, qu’il n’y ail plus lieu d’hésiter. Le système mono-métalliste est infi-

ayant cours légal. Car pour les petites pièces d'argent, chaque État s'est réservé le droit d’en frapper une certaine quantité déterminée par le chiffre de sa population.

* Toutefois, ce danger n’est peut-être pas absolument conjuré, car il faut prévoir la possibilité d'une fabrication clandestine de monnaie d argent — non de fausse monnaie, mais de bonne monnaie ayant le

LES SYSTÈMES MONÉTAIRES

ni ment plus simple, il coupe court à toutes les difficultés que nous venons de signaler. Pourquoi ne pas l’adopter?

Tel est le parti qu’ont pris déjà la plupart des pays, l’Angleterre la première en 1816. Il ne reste plus guère, comme pays bi-métallistes, que le groupe dit de l'Union Latine (France, Italie, Belgique, Suisse et Grèce), la Hollande, l'Espagne, les États-Unis et le Mexique. Et même parmi les pays bi-métallistes que nous venons d’énumérer, les principaux sont-ils de fait mono-métallistes or, en ce sens qu’ils ne se servent que de l’or pour leurs échanges internationaux : tels la France, les États-Unis, la Hollande.

En ce qui concerne l’Union Latine, nous avons vu tout à l'heure combien est faible le lien qui la rattache au bi-métallisme légal, presque purement nominal. De même aussi les Etats-Unis. Un parti puissant, celui des Silvei'men (les métallistes argent), a fait campagne pour établir légalement et rnême propager au dehors la frappe libre de l’argent : il avait même obtenu le vote d’une loi célèbre, en 1890, obligeant le Gouvernement à acheter chaque mois pour quelque 25 millions de francs de lingots d’argent. Mais dans les campagnes électorales les Silvermen ont été battus et la loi du U mars 1900 a déclaré expressément que le dollar or serait étalon de valeur: toutefois le dollar argent conserve le pouvoir libératoire illimité, mais sa frappe est limitée.

Pourquoi donc ces Étals ne coupent-ils pas le fil si ténu qui les rattache encore au bi-métallisme et n’adoptent-ils pas, comme les autres, le mono-métallisme?

11 y a deux difficultés, l’une de fait, l’autre de principe :

1* Obstacle de fait, c’est que l’adoption de l’étalon d’or entraîne la démonétisation de l’argent : car si on enlève à la pièce de 5 francs le caractère de monnaie légale, il faut la

poids et le titre légaux — laquelle fabrication procurerait tout de même au contrefacteur l'énorme bénéfice de 100 p. O/O que l'État réalise aujourd’hui sur la frappe. Et il est certain que cette opération illicite s’effectue en effet et probablement dans de plus grandes proportions qu'on ne pen.se. Il en résulte que la quantité de monnaie d'argent en circulation doit être un peu supérieure à la quantité frappée.

retirer pour la plus grande partie, de la circulation. Or, on estime qu’en France ces pièces de 5 francs, les écus, comme on les appelle, représentent 1 K milliard franrs, valeur nominale, mais, vendus au poids d’argent, vaudraient environ 700 millions de francs. Les frais de cette opération s’élèveraient donc à 7 à 800 millions francs — et probablement beaucoup plus encore, car il est évident qu’une semblable mesure aurait pour effet de précipiter encore plus bas la chute du métal nrsent *.

2* Objection de principe, c’est que les variations du prix sont beaucoup plus à redouter avec un seul étalon des valeurs qu’avec deux.

Nous savons que toute variation dans la valeur de la monnaie a pour conséquence immédiate une variation inverse dans les prix (voir p. 254) : or, quand il n’y a qu’une seule monnaie, il est à craindre que ces variations ne soient fréquentes et brusques, qu’elles ne détraquent tout l’organisme commercial et ne provoquent des crises incessantes.

Quand on emploie au contraire, pour mesurer les valeurs, deux monnaies, alors il s’établit entre elles une sorte de compensation très favorable à la stabilité des prix et par suite aussi à la prospérité du commerce, car, dans les affaires, c est surtout la stabilité qui esta considérer. L’explication de ce phénomène de compensation est un peu délicate, mais U est facile cependant de s’en faire une idée.

Il suffit de se rappeler que la principale cause de la supériorité des métaux précieux, en tant que mesure des valeurs, tient à ce fait que les variations de quantité sont peu de chose relativement à la masse existante (voir ci-dessus,

‘ On dira peut-être que l’État n’aurait qu'à laisser la perte pour compte aux porteurs des écus de 5 francs? D’abord ce serait un procédé peu honorable de la part de l’État qui a garanti la valeur de ces pièces par le fait qu’il a inscrit cette valeur sur la pièce elle-même; — et ce serait une grosse perte pour la Banque de France, car elle a dans son encaisse à ce jour 360 millions de francs en argent sur lequel elle se trouverait perdre environ 180 millions, c’est-à-dire une somme égaie à son capital-actioûs. ®

LES SYSTÈMES MONÉTAIRES

p. 265). Mais cette conditioo est d’autant mieux remplie que le stock métallique est plus considérable et qu’il s’alimente à des sources diCFérentes. Composéde deux métaux, il formera d abord une masse double, et, de plus, comme il est peu probable que les causes qui amènent un surcroît de production de l'un ou de Taulre des deux métaux coïncident, les variations seront moins sensibles. C’est ainsi que les crues d un fleuve sont d’autant moins soudaines et moins à redouter que ses affluents sont plus nombreux et qu'ils prennent leur source dans des régions plus éloignées et plus différentes par leurs caractères géologiques ou climatériques. Les inondations de la Seine, dont les affluents sont nom breux et ont la forme rayonnante, sont très rares\ tandis que celles de la Loire ou de la Garonne, dont les grands affluents prennent tous leur source dans la même région, sont fréquentes*. A ce point de vue, il est préférable que notre réservoir métallique soit alimenté par deux affluents d’origine différente, par l’or et l’argent, que par un seul, et s il y en avait trois ou quatre le niveau serait d’autant plus stable, en sorte que théoriquement le po/ÿ-métallisme vaudrait encore mieux que le bi-métallisme. En fait, s il n’y avait eu que le métal or la découverte des mines d’or de Californie etd’Australie aurait causé la plus profonde perturbation par une hausse démesurée des prix, et tel pourra être l’effet des mines du Transvaal ou du Klondyke. Leur épuisement en causerait une inverse encore plus redoutable.

^ La crue de janvier 1910, d’autant plus désastreuse qu’elle était plus inattendue, n avait pas eu de précédent depuis un siècle et demi.

* Pour parler sans métaphore, ce n’est ici qu’un cas particulier de la lot de substitution (voir ci-dessus) qui veut que toutes les fois qu’un produit peut être substitué à un autre dans la consommation, leurs valeurs g égalisent nécessairement. Si l’électricité peut remplacer parfaitement le gaz pour l'éclairage et vice versâ, le prix de celui-ci se règle nécessairement sur celui-là. Or, il n’est aucun cas de substitution plus parfaite que celle du franc d'argent au franc d’or — ou vice vertâ — en supposant un régime de bi-métallisme vrai, c'est-à-dire la frappe libre des deux métaux. Donc, tant qu’on peut indifféremment employer 1 un pour 1 autre, 1 un ne saurait valoir plus ou moins que l’autre.

. II D importe guère que les prix soient hauts ou bas, mais ce

, qui importe beaucoup, c est qu’on ne voie pas brusquement

! les bas prix succéder à de hauts prix et vice versâ. L’idéal

d’un bon système monétaire c’est la stabilité des prix.

Non seulement les bi-métallistes ne sont pas disposés à renoncer à leur système, mais encore ils voudraient y convertir les pays mono-métallistes or et prétendent qu’aucune des düTicultés que l’on redoute ne se produirait si ce sys- . tème était consacré par un accord international de tous les

I' grands pays sur le pied de 15 K, ou tout autre rapport à dé-

terminer, 1 à 33 si l’on veut.

Cette affirmation paraît choquante aux économistes de école cl^sique. Il ne saurait dépendre, disent-ils, de la volonté d’un gouvernement, ni même de tous les gouvernements réunis, de fixer la valeur respective de l’or et de Il 1 argent ne varietur, pas plus que la valeur respective des

f bœufs et des moutons ou celle du blé et de l’avoine. La va-

leur des choses est fixée uniquement par la loi de l’offre et ; de la demande et échappe complètement à la réglementation

du législateur : celle des métaux précieux ne fait pasexcen I tion à la règle. ^

f Ce raisonnement de l’école classique nous paraît trop

® ^ 1 argent ne sont point des marchandises qui

puissent être assimilées aux bœufs ni aux moutons, ni à touteautre marchandise, et voici pourquoi : c’est que leur i principale utilité est justement de servir à fabriquer la mon-

: naie. Pdr conséquent, quand on parle de la demande des

. métaux précieux, il faut entendre par là presque exclus! ve-

‘ ment la demande qu’en font une douzaine de grands États

■ pour les Hôtels des monnaies. Or il n’y a rien d’absurde à

j penser que si celte douzaine d’acheteurs s’entendaient pour

I fixer les prix respectifs des deux métaux, ils ne pussent, en

effet y réussir. S’ils déclarent qu’ils achèteront tous le kilo I or sur le pied de 3. 1 00 francs, et le kilo argent sur le pied de

-00 francs, il est fort probable qu’ils feront la loi au marché.

; qu’d serait absurde de décréter qu’un bœuf vaudra

j toujours dix moutons ou qu’un hectolitre de blé vaudra

LES SYSTÈMES MONÉTAIRES. 299

toujours deux hectolitres d’avoine I Oui sans doute, parce que le marché de ces marchandises est immense et que chacun de nous par ses achats personnels contribue à en réglei les cours. Mais s’il n’y avait de par le monde qu’une douzaine de personnes qui fissent usage de bœuf ou de mouton, il est très vraisemblable qu’il dépendrait d’elles, en se coalisant, d’en fixer les prix sur le pied de t à 10 ou sur tout autre pied qu’il leur plairait. Un pareil résultat a été obtenu très souvent, et malgré des conditions bien moins favorables, dans les spéculations commerciales formées par de grands commerçants coalisés, que nous avons déjà vues sous le nom de Cartels ou Trusts *.

Sans doute, il ne faut pas pousser cette conclusion à l’absurde. Il va sans dire qu’il ne serait pas au pouvoir des gouvernements, fussent-ils unanimes, de décréter que le rapport entre l’or et l’argent sera désormais sur le pied d’égalité, ou mieux encore, que le rapport sera renversé et que désormais 1 kil. d’argent vaudra ISkil. S or! Pourquoi une telle déclaration serait-elle lettre morte? Parce que l’emploi industriel des métaux précieux, bien que de moindre importance que l’emploi monétaire (il absorbe actuellement environ t/3 de la production), ne saurait cependant être négligé et il serait suffisant pour empêcher la fixation d’un rapport aussi extravagant que celui que nous venons d’indiquer. Tous les gouvernements du monde auraient beau décréter que l’argent vaudra autant que l’or, jamais hommes et femmes ne paieront pour une montre ou pour une bague d'argent le même prix que pour une montre ou pour une bague d’or*.

« On peut citer d’ailleurs maintes preuves de cette influence exercée par le législateur sur le cours des métaux précieux : — par exemple, la stabilité du rapport entre la valeur des deux métaux qui s’est prolongée près de trois quarts de siècle, grâce à la loi française; — et, en sens inversé, la baisse de l'argent produite par la démonétisation de l'Allemagne, aggravée plus tard par la convention qui a supprimé la frappe de ce métal dans i'ünion l.atine, et précipitée récemment par la suppression de la frappe dans l’Imle anglaise.

* Ajoutons que si, dans une telle hypothèse, on parvenait à maintenir

200 PRINCIPES d’économie politique.

Mais dans les limites raisonnables, nous n’hésitons pas à croire qu un accord international serait efficace pour fixer la valeur respective des deux métaux et pour supprimer par conséquent le principal inconvénient du système bi-métalliste, à savoir la fuite de l’uae des deux monnaies. Où fuirait-elle, puisque par tout pays elle serait soumise à la même loi?

Seulement cet accord international est-il possible en fait? Ceci est une autre question. Il ne le semble pas, car chaque pays met un point d’honneur à adopter l'étalon d’or et notamment le Gouvernement anglais, dont le concours serait indispensable au rétablissement du bi-métallisme, l’a toujours repoussé. D’ailleurs, les pays qui ont fixé un rapport entre les deux métaux ont établi les rapports les plus diffé-

rents (Autriche 1 à 18, 22, Russie 1 à 23, 25, Japon 1 à 32 33, etc.). *

Le mieux donc pour les pays bi-métallistes paraît être de garder le statu quo : et c’est aussi ce qu’ils font. Cette politique pouvait présenter quelques dangers, il y aune dizaine d années, alors que la production de l’or se raréfiait étonnamment et qu’on pouvait se demander s’il y en aurait assez pour tous les Etats qui voudraient le prendre comme étalon et SI ceux qui tardaient à se décider n’arriveraient pas trop ^rd, mais dans les dernières années du xix* siècle, la production de l’or a énormément augmenté et il y a lieu de penser qu’elle augmentera encore, peut-être autant et plus toutes proportions gardées, que celle de l’argent. En sorte

la valeur de l’or au même niveau que celle de l’argent, comme les frais de producüon de 1 or sont beaucoup plus considérables que ceux de l'argent, Il en résulterait que la production argentifère déborderait tandis que les mines d or ne tarderaient pas à être abandonnées parce qu'elles ne donneraient plus de bénéfices; et une semblable mesure aurait final^ ment pour résultat de supprimer la production de l’or dans un délai plus ou moins éloigné. De même que si l’on décrétait qu’un bceuf ne vaudra pas plus qu un mouton et qu’on réussît i imposer cette basci évaluation. on peut tenir pour certain que partout on renoncerait à

elevage des bœufs pour celui des moutons et qu’au bout d’un certain temps la race bovine aurait disparu.

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que la différence de valeur entre les deux métaux va peutêtre diminuer et nous verrons un moment de bascule inverse de celui qui s’est produit de 1870 à 1895.

Depuis une vingtaine d’années, la production de l’or a plus que quadruplé. La production annuelle, qui était tombée au-dessous de 500 millions en 188J, s’est déjà relevée à 214 milliards de francs. Et on découvre chaque jour des terrains aurifères nouveaux.

Il est vrai que la production de l’argent a beaucoup augmenté aussi : elle avait monté de 2 150.000 kilos en 1875 à plus de 5 millions de kilos en 1893 (quantité qui d’ailleurs, vu la baisse de valeur de l’argent, ne représentait pas une valeur supérieure à celle de 1873, soit 500 millions de francs environ). Mais depuis cette époque, et précisément à raison de la baisse du métal argent, la production n’augmente plus que très faiblement. Elle est aujourd’hui de 5 >4 millions de kilos. Aussi la valeur de l’argent tend-elle à se relever un peu. Tombée à 80 francs le kilo en 1902, elle était remontée en 1900 à 110 francs, et, après quelques oscillations, reste aujourd’hui aux environs de 100 francs.

La question du bi-métallisme a donc perdu beaucoup de son acuité. Il n’y a pas péril en la demeure pour les États bi-métallistes à le rester, et s’ils veulent un jour adopter le mono-métallisme or le passage sera moins onéreux qu’aujourd’hui. La solution dévient chaque jour plus facile, en même temps que moins urgente.

Seulement, comme 1 or est devenu en fait la seule monnaie internationale, il faut que les pays bi-métallistes veillent

s’en assurer un stock suffisant. Si non, ils seront obligés d’en acheter pour faire leurs paiements à l’étranger, ce qui sera onéreux (voir ci-après. Du change).

ÜIJ M

PRINCIPES d’économie POLITIQUE.

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