au contraire favoriser, par une réduction des droits
importation des matières premières et de tout ce qui sert aux fabriques; ^
3» surtout favoriser, par des encouragements aux manu-
adures ou par des primes, l’exportation des produits du pâys.
Ce système, qu’on désigne généralement sous le nom de Colbertisme, a régné sans conteste jusqu’à l’apparition des économistes. On sait que les Physiocrates démolirent impitoyablement toutes les théories du mercantilisme, que prenant e contre-pied, ils arborèrent la devise : « làiLez mire, laissez passer », et qu’ils ne combattirent pas moins energiquement pour la liberté des échanges contre le système protectionniste que pour la liberté du travail contre le regirne corporatit. Mais la Révolution française, quifittriompher leur doctrine en ce qui concerne la liberté du travail ne la réalisa nullement en ce qui concerne la liberté du corn* merce. 11 est vrai que les vingt ans de guerre européenne'
qui suivirent n étaient guère propres à préparer l’avènement du libre-échange.
En Angleterre, cependant, les idées d’Adam Smith avaient mûri. Au reste l’Angleterre n’avait jamais été très protectionniste smon pour s’assurer le commerce maritime et le monopole avec ses colonies. Les traités célèbres de Methuen - avec le Portugal en 1703 et d'Eden avec la France en 1786 (ainsi appelés des ministres qui les négocièrent) seraient considérés aujourd hui comme libre-échangistes. Et dès aueles guerres avec Napoléon eurent cessé, on commença à abaisser les droits sur les produits industriels. Sur les céréales le Gouvernement anglais resta longtemps intraitable parce que I aristocratie anglaise, où se recrute la Chambre des Lords, y était intéressée. Aussi fut-ce précisément contre ces droits protecteurs du blé (Corn Laws), que, en 1838 Lobden commença, à Manchester, la mémorable campagne qui devait renverser le système protecteur. C’était en effet
LA POLITIQUE COMMERCULE. 343
un spectacle particulièrement odieux que de voir les lords d’Angleterre, propriétaires par droit de conquête de presque toutes les terres du royaume, repousser le blé étranger pour vendre plus cher le leur, et profiter des besoins croissants de la population pour toucher des rentes de plus en plus élevées! La Chambre des lords se trouvait donc en mauvaise posture pour résister au mouvement d’indignation déchaîné par la Ligue et, en 1846, à la suite de la conversion éclatante du ministre sir Robert Peel, elle fut obligée de céder. Les droits sur les blés une fois abolis, tout le reste de l’édifice protectionniste (y compris le fameux « Act de Navigation » de Cromwell auquel on attribuait la grandeur maritime de l’Angleterre) croula.
^ En France, une ligue fondée par Bastiat en 1846, à l'exemple de la ligue anglaise, échoua, les conditions sociales étant bien différentes. Mais l’empereur Napoléon III dont la politique fut fondée sur l’alliance avec l’Angleterre et dont les instincts étaient assez démocratiques, profita du pouvoir qu’il s’était réservé par la Constitution pour signer avec le Gouvernement anglais, sans consulter la Chambre, un traité de commerce. Ce traité fameux de 1860. que là hrance subit d’assez mauvaise grâce, eut un retentissement prodigieux en Europe et fut immédiatement suivi de la conclusion de traités analogues entre toutes les puissances européennes, en sorte qu’on crut partout qu’il marquait la fin du régime séculaire du protectionnisme et ouvrait l’ère du libre-échange définitif.
Cependant le règne du libre-échange ne devait pas être de longue durée. D’abord les États-Unis étaient restés en dehors de ce mouvement libre-échangiste. Ils ont toujours été protectionnistes, non seulement dans les faits mais aussi dans la doctrine, puisque c’est là que se sont formés les deux plus grands théoriciens du protectionnisme, Carey et aussi List, quoique celui-ci fût Allemand. Les États-Unis furent protectionnistes de naissance, peut-on dire, puisque I^a principale cause de leur révolte contre la mère-patrie fût que celle-ci ne leur permettait pas de faire même un fer à
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PRINCIPES d’économie POLITIQUE.
cheval, et qu’il était naturel que leur première préoccupation tut de reconquérir leur autonomie industrielle. Mais les droits protecteurs, très modérés au début, allèrent s’a^çgravant de période en période et toujours par quelque motif nouveau ü abord ce fut pour protéger leur industrie naissante : ceci devint le système de List, - après 1866, ce fut pour payer les. frais de la guerre de sécession (voir p. 353, note 1)- — plus tard, cette raison disparut, caria plus grande partie de leur dette étant remboursée, les Etats-Unis ne surent plus que faire de argent de leurs douanes, tellement que pour 1 utiliser ils distribuèrent un milliard de pensions à de soidisant invalides de la guerre, mais alors on donna pour but aux droits de douane de défendre les hauts prix et les hauts salaires d Amérique contre les bas prix et les bas salaires d Europe. Toutefois il faut remarquer que les États-Unis sont une Union de 49 Etats dont quelques-uns sont aussi grands que la France et entre lesquels le libre-échange est ° ^s^^ionc a peu près la même chose que si tous les Etats d Europe s unissaient en une Union douanière et opposaient une barrière aux produits américains.
En 1872, àlasuitedelaguerre franco-allemande, la France sous legou vernement de M. Thiers, essayade suivre l'exemple des Etats-Unis en rejetant sur les produits étrangers le poids des impôts nouveaux qu’elle était obligée decréer pour payer ses défaites, mais cette tentative échoua par suite des traités alors encore en vigueur. Ce fut l’Allemagne, parTinitiative du prince de Bismarck, en 1879, qui inaugura en Europe le retour a une politique résolument protectionniste.
L Allemagne a eu une politique très opportuniste, en matière conimerciale, et qui lui a très bien réussi. En 1 833, par 1 Union douanière entre les différents États allemands, elle préparé son unité politique. Quand vint la période libreéchangiste elle s’y rallia pleinement. Mais quand son unité politique fut faite, elle eut l’ambition de devenir une grande puissance industrielle et »it volte-face vers le protectionnisme. Enfin plus récemment (1892-1894) lorsque, ayant atteint rapidement ce but, elle a dii chercher des débouchés
LA POLITIQUE COMMERCIALE. 345
au dehors, elle a adopté le système mixte des traités de commerce qui est comme une amorce d’un nouveau Zollverein embrassant toute l’Europe centrale.
En 1892, la France, libérée alors des traités de commerce conclus sous l’Empire et renouvelés ensuite, redevint aussi protectionniste et n’a fait depuis lors qu’accentuer sa marche
en ce sens — et en 1910 encore par une aggravation de ses tarifs de douane.
Enfin il n’est pas jusqu’à l’Angleterre, la terre classique du libre-echange, où il ne commence à être ébranlé. Ce néoprotectionnisme s’est présenté d’abord sous la forme d’un impérialisme, c’est-à-dire inspiré surtout par un motif politique, celui de réunir par des liens d'intérêt les peuples qui cornposentl immense Empire britannique. Pour cela il faudrait que les colonies, pour la plupart déjà fortement protectionnistes, accordassent des réductions de droits aux produits de la métropole — et inversement que l’Angleterre réservât la libre entrée aux produits de ses colonies, ce qui implique l’établissement de droits sur les produits étrangers. Mais plus encore que l’ambition impérialiste, d’autres forces poussent l’Angleterre, comme les autres pays, dans la voie protectionniste. Entr’autres la nécessité de se procurer des ressources pour l’accroissement énorme des dépenses militaires et des dépenses desolidarité sociale, notamment pour es pensions de retraite aux ouvriers indigents. Si elle ne les demande pas aux douanes il faudra qu’elle les demande aux riches, aux lords : tel est le programme du parti libéral, mais naturellement les riches propriétaires préfèrent le protectionnisme et, pour gagner la classe ouvrière le présenteot corom© un remède au chômage.
Il n’y a donc plus guère en Europe à cette heure, en dehors de l’Angleterre, que quelques petits pays. Hollande. INorvège, Danemark, qui soient restés fidèles au free trade parce que leur étendue est trop limitée pour qu’ils puissent prétendre se suffire ; partout ailleurs, même en Suisse, les barrières de douane ont été relevées et les guerres de tarifs ont remplacé les traités de commerce.
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PRINCIPES d’économie POLITIQUE.
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LA POUTIQUE COMMERCIALE. 34^
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La thèse protectionniste.
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PRINCIPES d’économie POLITIQUE.
lion n’en est pas une : elle doit être rayée de nos préoccupalions. L échange n’est qu’une forme de la coopération et de a division du travail dont nous avons expliqué les merveileux effets; ses avantages sont réciproques et égaux pour chacune des deux parties. Qu’importe donc que les échan pies appartiennent à un même paysou à des pays différents? Le ipe-érhange entre tous les peuples du monde sera la dernière étape de celte polution qui a successivement rem placé le marché domestique par le marché urbain et celui Cl a son tour par le marché national : le voici devenu mon dial. Et tous les avantages que nous avons signalés à pro pos de l’échange, à savoir la meilleure utilisation des choses et des hommes, ne font que grandir au fur et à mesure que s agrandit le champ de l'échange.
Mais l’opinion publique ne professe pas celte indifférence superbe. Elle ne conteste guère que le libre-échange ne soit le système qu on dût préférer au point de vue théorique, ni même qu il ne soit le plus conforme au bien général de l’humanité. Les protectionnistes ne se donnent même nullement comme ennemis du commerce international, et ils le prou vent d’ailleurs surabondamment par les efforts mêmes qu’ils font pour se le disputer et par lessubventions qu’ils donnent a la manne marchande ou aux grands ports de commerce en vue de le développer : seulement ils veulent en garder le bénéfice. Les peuples et ceux qui les gouvernent n’ont pas habitude de spéculer sur les intérêts généraux de l’espèce humaine : ils ne se préoccupent que des intérêts particuliers du pay.s oùils vivent et on ne saurailleuren faire un crime. Ils jugent — a tort ou à raison, c’est là toute la question que le commerce international laissé à lui-même risque de ruiner l’industrie d’un pays, de restreindre ou même d’étouffer ses forces productives et de porter même indirectement atteinte à 1 existence nationale. Ils estiment que l’échange international non seulement ne confère pas des avantages égaux et réciproques aux deux parties, mais encore qu’il peut souvent ruiner Tune des deux en enrichissant l’autre et qu’il s’agit de ne pas jouer le rôle de dupel
U dolitiqub commercial».
Loin de considérer le commerce comme une des formes de la division du travail et de la coopération, ils le considèrent comme un état de guerre, une des formes de la lutte pour la vie entre nations. Or, de même que tout l’art de la guerre consiste a envahir et à occuper le territoire ennemi sans laisser envahir ni occuper notre propre territoire* e meme toute la tactique du commerce international doit consister, d après eux, à envahir le territoire étranger nar nos exportations, sans laisser pénétrer chez nous les importations étrangères. Il s’agit de constituer une industrie nationale assez vigoureuse pour être en mesure de repousser es produits des industries étrangères et même de lutter victorieusement contre ces industries étrangères sur leur propre terrain. Tel est le problème que le protectionnisme se pose depuis quelques siècles et dont il poursuit la solution par toute une tactique très compliquée.
Voici le résumé de son argumentation :
l“Si le commerce international a pris de nos iours Ip wraclère d’une lutte pour la vie, il doit produire les^fàcheux effets qui sont inhérents à la concurrence, même entre individus, a savoir l'écrasement des faibles. Ainsi les
Etats-Unis a raison de l’étendue de leurs exploitations agricoles, de la fertilité de certaines régions qui les dis-
cité des impôts peuvent produire le blé dans des conditions beaucoup plus économiques que dans nos contréesd’Europe.
ors si I importation du blé américain ne permet plus aux cultivateurs français de produire du blé, que feront-ils ’ Qu Ils fanent du vio, dira-l-on 1 Mais l’Espagne et ritalie’
nluTXi*^- peuvent produire des vins beaucoup
plus alcooliques que les nôtres et, grâce au bas prix de leur
'ofério-
del’A^J V""-" vis-à-vis
del Australie, pour la viande vis a-vis delà Républiaue Ar
pat, De... Alore ,„„if Faadr.-l.il dooc qu7 nos culîiv.
leurs qu, représenlenl la moitié de la popalalioa française
abandonnent la terre pour reffuer dans lés villes! En ce^cas
Gidb. — Éc. Poi.. ’ 2Q
350 PRINCIPES d’économie politique.
quels dangers pour le pays n’entrainera pas un semblable déplacement, non seulement au point de vue économique, mais au point de vue de la santé publique, de la moralité, de la stabilité politique, de notre force militaire, de l'avenir du pays! Et qui nous assure d’ailleurs que ces populations chassées des campagnes trouveront dans les villes un travail plus rémunérateur? N’est-il pas possible que l’industrie manufacturière succombe à son tour sous l’importation étrangère? Si un pays a le malheur de se trouver inférieur à certains pays étrangers dans toutes les branches de la production, il sera successivement délogé de toutes ses positions, et il ne restera plus qu’une ressource : ce sera de transporter la population et les capitaux, qui peuvent lui rester encore dans les pays mêmes qui lui font cette concurrence victorieuse, afin d’y bénéficier tout au moins des conditions qui leur assurent cette supériorité'. Si la France ne peut plus soutenir la concurrence de l’Amérique, qu'elle émigre en Amérique! Telle serait la conséquence logique d’un système qui ne voit dans le commerce international que le mode d’organisation le mieux fait pour tirer le meilleur parti possible de la terre et des hommes qui la peuplent sans s’inquiéter de ce fait que ces hommes sont divisés par nations et que chacune de ces nations a la volonté et le droit de vivre.
On comprend à la rigueur, quand il ne s’agit que des individus, qu’un darwinien convaincu puisse les sacrifier en vue des intérêts généraux de l’espèce, mais on ne peut demander à un pays de se laisser immoler au nom des intérêts généraux de l’humanité. Ce serait d’autant plus absurde qu’il n’y a ici en jeu qu'une question de supériorité écono-
1 Recnarquez que c'est précisément le résultat que produit le commerce intérieur entre les différentes parties d’un mime pays. N'est-ce pas la liberté et la facilité des communications entre le Cantal ou les Basses- Alpes et Paris qui entraînent la dépopulation et la mort industrielle de ces départements? Mais ici, comme c'est une portion de la France qui gagne ce que Tautre perd, il n'y a pas lieu, au point de vue national, d’intervenir.
LA POLITIQUE COMMERCIALE
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mique et commerciale: or un peuple a un autre rôle à jouer en ce monde que celui de simple producteur économique. Faut-il donc courir le risque que quelque Grèce nouvelle se trouve un jour éliminée d’entre les nations parce que son sol aride ne lui aura pas permis de produire à aussi bon marché que ses rivales?
Si on ne veut pas aller jusqu’à supprimer la concurrence étrangère, tout au moins est-il indispensable de rétablir l'égalité dans cette concurrence. Si un pays étranger — a raison de ressources naturelles, par exemple de la possession de mines d'orou de fer ou d'une terre encore vierge, ou parce qu’il n‘a pas à supporter dans son budget les conséquences d’un lourd passé historique — peut produire à 10 p. 0/0 audessous du prix auquel nos industriels peuvent produire, il est juste que des (froifs compeuxatcnn de 10 p. 0/0 à l’importation viennent rétablir l’égalité des charges, de môme qu’on le fait dans les courses de chevaux quand les jockeys n’ont pas le même poids.
2“ En admettant même qu’aucun pays ne succombât dans cetlelutte internationale et que chacun réussît à trouver une branche de production où il conserverait sa supériorité et où il ferait refluer toutes ses forces productives, serait-ce là no résultat désirable? — L’école libre-échangiste l’affirme parce qu’elle ne voit là qu’une vaste application de la loi de la division du travail ; elle se plaît à considérer le monde comme un immense atelier où chaque peuple ne fera-qu’une seule chose, celle qu’il est prédéterminé a faire le mieux, et où par conséquent se trouvera réalisée la meilleure utilisation possible des forces productives de notre planète et de l’humanité. La France ne fera que des vins fins, des chapeaux de dames et des soieries, l’Angleterre des machines et des cotonnades, la Chine du thé, l’Australie de la laine, la Russie du blé, la Suisse des fromages ou des horloges, et la Grèce des raisins secs I
Mais ici encore l’intérêt national est absolument sacrifié à un prétendu intérêt général qui n’est qu’une abstraction. Un semblable idéal, en admettant qu’il pùt être réalisé, en-
PRINCIPES d’économie POLITIQUE.
traînerait la dégradation de tous les pays et, par voie de conséquence, du genre humain lui-même qui n’a pas d’existence propre en dehors des nations qui le constituent. Si, en effet, il a été reconnu que, même pour les individus, la spécialisation dans un môme travail est funeste à leur développement j physique, intellectuel et moral (voir p. I8(i), que dire pour
un peuple! Un pays où, en poussant le système à l’extrême,
I tous les hommes feraient le même métier, ne serait plus
[ qu’une masse amorphe, sans organisation. La biologie nous
enseigne que le développement d’un être organisé et son rang sur l’échelle de la vie sont en raison de la variété et de la multiplicité de ses fonctions et de la différentiation desorganes qui y pourvoient, il en est exactement de même d’un peuple; s’il veut s’élever à une vie intense et riche, il doit s’efforcer de multiplier chez lui toutes les formes d activité sociale, toutes ses énergies, et veiller par conséquent à ce que la concurrence étrangère ne vienne pas les détruire l’une après l’autre.
3® L’importation des produits étrangers, quand elle n’a p£is comme contre-partie une exportation correspondante, risque de ruiner le pays : d'abord en lui enlevant son numéraire, et subsidiairement en le réduisant à la condition de débiteur. Le pays importateur paie avec son argent tant qu’il en a et. quand il n’en a plus, il en emprunte, le plus souvent au pays même qui lui vend : alors sa situation ne fait qu’empirer parce que désormais, au solde débiteur résultant déjà des importations, vient s’ajouter le solde débiteur résultant des intérêts à payer*. Il se trouve ainsi acculé progressivement à la banqueroute. Telle a été l’histoire, par
• • C’est dans le nème sens que le vieux Caton disait: Patrem fami-
; lias vendacem, non emaaem esse oponet (De AgricuUura). La loi de
I* Moïse dit (Deutéronome, XV, 6) : • Mets soigneusement en pratique le
commandement que je te prescris aujourd'hui. Tu prêteras à beaucoup de nations et tu n'emprunteras point : ainsi tu domineras sur béaucoup de nations et elles ne domineront point sur toi ». Il est vrai qu’il s'agit là du prêt et non de la vente; mais, disent les protectionnistes, cela revient au ^ môme, carie pays vendeur finit par devenir le pays créditeur.
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LA rOLlTtQUE COMMERCIALE.
exemple, du Portugal, de la Turquie, etc. (voir ci-dessus, p. 330).
4® Les droits de douane sont le meilleur des impôts puisque c'est l'étranger qui les paie. Un pays ne doit donc pas hésitera y recottrir, puisqu’il y trouve l’avantage non seulement de protéger son industrie, mais de se procurer des ressources qui ne coûtent rien à ses citoyens*.
5® Enfin, l’intérêt de la sécurité nationale suffirait à lui seul pour justifier le système protectionniste. Nous voyons chaque peuple s’évertuera se créer, au prix des plus lourds sacrifices, des forteresses, des (lottes de guerre, des fabriques d'armes. Mais les industries indispensables à la sécurité d’un pays ne sont pas seulement telle ou telle fabrique d’armes ou de biscuits, c’est la houille sans laquelle les trains ne pourraient marcher, ni par conséquent la mobilisation s'effectuer, c’est le fer, ce sont les chevaux, c’est le blé, la viande, le drap, le cuir, tout ce qui est nécessaire pourentreleuiretfaire vivre des millionsd’hommesen tempsde guerre. Si l’Aiiglelerre peut se permettre d’importer de l’étranger la moitié de son alimentation*, c’est parce qu’elle est maîtresse
’ M. Méline, le leader protectionniste, disait à la tribune de la Chambre (séance du 28 février 1808) : « C'est l'étranger qui paie les droits de düuune ».
Après la guerre de sécession aux Élats-ünis, M. Lawrence, contrôleur du Trésor aux Élals-Unis, disait : « Par notre tarif douanier, nous inlormerons le manufacturier étranger qu’il peut écouler ses produits chez nous, mais qu’il lui faut payer ce privilège. Il est ainsi forcé de réduire «es prix et ses profils et de contribuer à la formation de ce revenu qui nous permet d’acquitter notre dette publique et de servir des pensions à nos solJabs mutiles ou blessés pendant la guerre civile. Ceci est tie la ju.slice di.slribulive, puisque de la sorte nous formons l'Angleterre et la KrrtPce de prendre leur part des dépenses d'une rébellion qu'elles avaient inéchammenlencouragéel » (Cité parl’/iconomisfe français, 1882, l*»** volume, p. 411).
ün a fait le compte que la quantité de produits alimentaires importés en Angleterre représentait presque la nourriture de la population pendant six mois et en Allemagne pendant trois mois, ou, en d'autres termes, que lu moitié de la popuialion de 1 Angleterre et le quart de la population allemande est nourrie par l étranger. 11 n'en est pas de même pour la France, sa population étant peu dense et son sol très fertile.
PRINCIPES d’économie POLITIQUE.
des grandes routes maritimes et parce qu’elle dépense des sommes colossales pour garder sa supériorité en cas de guerre. Mais si jamais elle avait lieu de craindre que ses communications fussent coupées, nul doute qu’elle ne prît alors des mesures pour accroître sa production agricole fùt-ce même par des procédés arlifjciels. Étant donne'e la forme monstrueuse de la guerre moderne, qui armera la population tout entière et absorbera toutes les ressources économiques de la nation, il n'est pour ainsi dire plus une seule
industrie dont on puisse dire qu’elle soit inutile à la défense nationale.
La thèse lihre-échangiste.
Les libre-échangistes commencent par réfuter les arguments que nous venons d’exposer.
t® L argument tiré du danger de la concurrence étrangère produit un grand effet. Mais voyez, disent-ils, quelle singulière déviation a subi cet argument et à quelles contradictions il conduiti
Autrefois on disait : il faut protéger les faibles contre les forts, les jeunes contre les vieux, c’est ce qu’on appelait la prolection-tulelle. On faisait remarquer que les industries naissantes ont à lutter contre de grands désavantages. Il ne leur est pas facile de tenir tête à des industries déjà anciennes en possession de vastes marchés et qui, grâce a I étendue de leur production, peuvent pousser au dernier degré les perfectionnements de Indivision du travail et de la production sur grande éclielle. La lutte est d’autant plus difficile que dans ces pays neufs les salaires sont plus élevés et les ouvriers moins expérimentés. On sait bien qu’il n’est pas facile de faire pousser de jeunes arbres dans le voisinage des vieux, parce que ceu.x-ci, ayant déjà accaparé toute la umière du ciel eltmite la sève du sol, ne leur laissent guère la place d étendre leurs racines ni leurs branches
LA POLITIQUE COMMÉRCIALB. 355
L’argument paraissait plausible. Il semblait confirmé par I expérience des pays neufs, par exemple par celle des jeunes colonies anglaises, telles que l’Australie et le Canada qui ont sucé le lait de la pure doctrine libre-échangiste et pourtant n’ont pas hésité à élever, comme d’instinct un rempart protectionniste contre la mère-patrie elle-même.
On invoquait surtout l’exemple des États-Unis L’in dustrie américaine aurait-elle grandi si vite si elle a’vait eu à lutter dès ses débuts contre les manufactures anglaises et n aurait-elle pas été écrasée dans l’œuf par sa puissante
Très bien : mais aujourd’hui voici que les États-Unis ont brillamraent fait leur évolution économique et sont devenus un des premiers pays manufacturiers du monde Aujourd hui que les voilà grands et forts, ont-ils renoncé à abri du rempart qui a protégé leur enfance? Nullement Ils continuent a être protectionnistes tout en repoussant du
tutelle ». Ils déclarent maintenant, par un argument inverse quun pays avancé en civilisation, riche et payant à ses ouvriers de hauts salaires, doit se protéger contre les États a civilisation arriérée et à bas salaires ; c’estde notre Eiirone qu d s agit. De même, disent les économistes américains, que I Europe et 1 Asie abaissent notre civilisation et notre standard of Ufe par l’envoi de leurs émigrants pauvres et lameliques, blancs ou jaunes, de même font-ils en nous envoyant leurs produits à bas prix, et il faut défendre notre état de civilisation et nos hauts salaires à la fois contre l’invasion des travailleurs pauvres et contre l’invasion des marchandises qui sont le produit d'un travail pauvre Et quand on demande de rétablir l’égalité dans ’ la concurrence par des compensateurs, encore faudrait- il savoir de quel côté est l’infériorité, de quel côté penche la balance? Nous disons en France que cette compensation doit être faite contre les Américains parce qu’ils ont plus de ressources naturelles, un sol non épuisé encore par vingt siècles de culture et un budget moins lourd. Mais les Amé-
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mains disent que la compensation doit exister contre nons wLT “ f inférieurs payés à nos ouvriers, les
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Alors que conclure et qui trompe-t-oo ici ? A qui la owy-
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Vieux ou aux vieux contre les jeunes ? Est-ce aux faibles contre les forts ou aux forts contre les faibles? Et qui sont
les forts ou les faibles? Kt que penser d'un argument pu
peut servir indilféremnient à deux thèses cont™d!^L ires'?
Chassons aussi cette crainte vaine qu’un pays puisse être jamais dépeuple par le commerce internalionL. Ce tableau clfrayanld un peuple délogé successivement par la co„ ciirrence étrangère de tontes les branches de la Z duction, réduit a aisser sa terre en friche et à aller chercher un asile sur le territoire même de ses vainqueurs es,
P°“ '''■eisemblablc qu’un pays^se tro'iiv» déshérité par la nature ou la fortune à un point tel oii’il trouve inférieur aux autres dans toutes te ranche’s dl k
WmHé u"esfab 7 d"’'*"’'"'' " ômité, il est absurde de penser que la proliibilion des nro-
uits etrangers pourrait rendre sa situation meilleure ou d":i" Zeber - sesTraISnr:
barriérfr'lu:t7e;iuTTsTen^:“îie7dr:^ur7
prison et il n est certes pas souhaitable quelle le fasse ^ pen«âlr.ra’esl7o"n«”lTfd?e!tî''eraSi droit. »m-
d’an, barrière d. dou.rS e.l7 ‘'""“•"'“-élpr. e«.,ent été eulourt.
e»r.cbè h:br«7èSirat;?.îèt;,.7^" “
LA POLiriQUE COMMERCIALE.
Tout pays, si pauvre soit-il, trouvera nécessairement quelque chose à produire pour le donner en échange aux pays plus favorisés. Et si, par impossible, il ne trouvait rien, en ce cas surtout les protectionnistes peuvent être rassurés,' car toute importation cesserait aussitôt : les produits étrangers seraient arrêtés mieux que par n’importe quel droit prohibitif, par le fait qu’ils ne seraient plus payés 1 Nous savons en effet (voir p. 3^9) que les importations ne peuvent être payées que par des exportations : comment donc supposer qu’un pays achète tout de l’étranger sans lui rien donner en retour? — à moins d’admettre cette absur^ dité que l’étranger lui fournira pratis tout ce qu’il lui enverra, auquel cas la situation du pays importateur serait plus enviable que pitoyable et on ne voit pas comment elle aurait pour efl'et de le ruiner*!
2® La crainte de la spécialisation à outrance et de la déchéance du pays, comme résultat de l’échange international, paraît tout aussi chimérique. Sans doute, tout pays a le droit de développer toutes les énergies qui sont en lui, peut-être à l’état latent, non seulement dans l’agriculture mais dans l’industrie. 11 doit s’efforcer de tirer le parti le plus avantageux de son sol, de son climat, des aptitudes de sa race. C’est entendu. Mais qu’est-ce qui vaut le mieux comme système pédagogique pour susciter et développer ces énergies? N est-ce pas précisément la concurrence internationale, par la rude discipline qu’elle impose à un peuple en le forçant à faire ou mieux ou autrement que les autres? en le délogeantdes positions déjà occupées pour le contraindre à se créer par ailleurs des ressources nouvelles? En fait
Ki
à croire que c’est avec soo argent que ce pays déshérité paiera les importations et que c’est ainsi qu’il se ruinera - il faut demander : D’où lui viendra ce numéraire s’il u’a rien à vendre?
Du reste nous avons dé, à expliqué (p. 328, pourquoi, même pour le numéraire, il est peu à craindre qu’un pays puisse en être dépouillé par le Jeu du commerce international. Dans les exemples qu’on cite (Républiques Sud-Américaines) la cause du mal doit en être cherchée plutôt daus les abus du papier-monnaie que dans les importations étrangères.
kitt.
d’économie
voil-oD dans les pays libre-écbangistes, comme la Hollande, la Belgique ou l’Angleterre, une industrie moins diversifiée que dans les pays protectionnistes? Nullement.
3“ L’infériorité ou la ruine prophétisée aux peuples qui se resigneront à la situation d’acheteurs, en regard de ceux qui sauront garder la situation de vendeurs, n’est qu’une vaine menace. Sans doute, pour les peuples comme pour les individus, il vaut mieux être riche que pauvre, mais l’erreur est de croire que la situation d’acheteur est nécessairement inférieure à celle de vendeur. Est-ce que dans les relatons sociales, nous, consommateurs, nous nous jugeons mférieursa nos fournis.<^eurs?Et qu'est-ce qu’un peuple importateur smon celui qui fait travaillerd’autres peuples pour
• ' entendu. Ce n’est certes pas un
Signe d mreriorité, ni moins encore de pauvreté.
Quant au raisonnement qui veut que tout pays importateur finisse par devenir pays débiteur, il assimile faussement un pays à un fils de famille achetant à crédit. L’échan«^e
international se fait au comptant, ou tout au plus à quelques mois d’échéance par les lettres de change. Puisque c est une sorte de troc, le troc est ce qui ressemble le moins a achat à crédit. Sans doute il peut arriver qu’un peuple se ruine par l'emprunt - quoiqu’il arrive plus souvent en ce cas qu’il ruine ses préteurs 1 - mais alors ceci est une autre question et n’a rien à faire avec ses achats.
4» Il est absurde de prétendre, en thèse générale, que les droits protecteurs sont payés par l’étranger et que, loir d imposer aucune charge au pays, ils constituent, au contraire, un supplément de revenus pour l’État. Ce serait vraiment trop commode si un pays pouvait se procurerainsi des revenus en les prenant dans la poche des États voisinsl En admettant que le protectionnisme eût ce pouvoir magique, comme chaque pays s’empresserait d’en profiter à son tour pour faire payer ses impôts par ses voisins, il est évident qu aucun n en sérail puis avancé.
En vertu d’une loi connue en matière d’impôts sous le nom de « loi de répercussion », tout impôt payé par unpro-
LA POLITIQUE COMMERCIALE
docteur ou un commerçant est généralement reporté par lui sur sa facture et vient frapper le consommateur. A plus forte raison fera de même le producteur étranger *.
Admettons même l’argument dans toute sa force. Supposons que les étrangers consentent à prendre à leur charge les droits protecteurs. Qu’en résultera-t-il? C’est que les prix des produits étrangers ne seront pas relevés : par conséquent leur concurrence et l’influeuce déprimante qu’ils pouvaient exercer ce sera pas atténuée! et finalement l’industrie nationale n’obtiendra rien de ce qu’elle souhaitait — ni l’exclusion des produits étrangers ni le relèvement des prix; — et aux critiques que nous venons d’adresser au système des droits protecteurs, il faudra en ajouter une dernière et plus décisive encore : celle de ne servir à rien !
5» Enfin, quant à l’argument de la guerre toujours possible et de la nécessité de s’y préparer, ne faut-il pas plutôt se demander si le protectionnisme n’a pas précisément pour effet de créer le danger contre lequel il prétend nous défendre? et si la guerre de tarifs ne risque pas de provoquer la guerre à main armée, tandis que le développement du libre-échange aurait, au contraire, ce bienfaisant effet de
* Cepeodant, il peut arriver que le producteur étranger supporte les droits dans certains cas exceptionnels qui ont été signalés pur Stuart Mill. Toute élévation du prix entraîne une réduction dans ia consommation’ Le producteur etranger aura donc à se demander s'il n est pas de son inlerèl de consentir un sacrifice en abaissant le prix de ses articles d'une somme égale au montant du droit afin de conserver sa clientèle en lui maintenant ses anciens prix. Le droit qui frappe ses produits le met dans cette fâcheuse alternative ou de restreindre Le chiffre de ses ventes ou de faire un sacrifice sur le prix. Il n'est pas impossible que. tout compte fait, son iGlérêt I engage à choisir le second parti, c'est-à d re à prendre a sa charge tout ou partie du droit. C’est ainsi que beaucoup de fabricanU français, pf ndarif la guerre commerciale franco-suisse de 1893 à l«do. pour ne pas perdre leur clientèle suisse, avaient pris à leur charge tout ou partie des droits établis par le nouveau tarif.
Seulement, pour que les producteurs étrangers se résignent à cette exlivunle, il faut deux conditions préalables : io que le prix de revient
le leur permette; 2« qu'ils ne trouvent pas le moyen d'écouler leurs produits sur un autre marché.
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PRINCIPES d’économie POLITIQUE.
rendre la guerre presque impossible? Montesquieu a écrit : •< L efTel naturel du commerce estde porter à la paix* ».
Et l’expérience nous montre que tes relations commerciales entre les peuples sont en effet un obstacle très efficace à la ^uerre^. Il n est pas silr que, plus d’une fois depuis un siècle,
elles n’aient empêché la guerre d’éclater entre la France et l’Angleterre.
Si toutefois on veut présenter la protection comme une nécessité militaire, il faut alors la présenter comme une dépense supplémentaire Si]on[.ée au budget de la guerre et non point comme une source de revenus. Je ne sais quel économiste américain faisait le compte qu’une certaine filature avait coûté plus cher à son pays qu’un croiseur cuirassé. Voilà qui est parler franc ! Oui, mieux vaut déclarer hardiment que les droits protecteurs et les guerres de tarif valent ce que valent la paix armée et la guerre à coups de canon, qu’ils ne sont pas moins onéreux, mais qu’ils peuvent être non moins nécessaires à l’existence d’un peuple qui réclame sa place au soleil. Mais les protectionnistes n’aiment pas à faire cet aveu
et préfèrent se leurrer par la perspective de gains imaginaires.
Les libre-écbangistes ne se contentent pas de rétorquer les arguments mis en avant par les protectionnistes. Ils prennent
l’offensive en énumérant les inconvénients des droits protecteurs :
!• Au point de vue de la consommation, les droits protecteurs tendent Incontestablement à renchérir le coût de la vie ou tout au moins à l’empêcher de diminuer. La plupart des articles de grande consommation, ceux qui intéressent l’ouvrier, sont meilleur marché dans des pays libre-échangistes, comme l’Angleterre, qu’en France ou en Allemagne*.
* Esprit dex low, liv. XX, ch. 11.
2 D uoe enquête faite par les consuls anglais en Allemagne en 1907, il résulte que le coût d'existence de l'ouvrier allemand est de 30 p. 0/0 supérieure à celle de l'ouvrier anglais, ce qui ne peut être attribué à une autre cause qu aux droits de douane sur les denrées alimentaires.
\A POLITIQUE COMMERCIALE
Les droits à l’entrée ont pour effet ordinaire de s’ajouter non seulement au prix des marchandises importées, mais au prix de toutes les marchandises similaires consommées à l’intérieur, en sorte que le public se trouve payer de sa poche, sous la forme de supplément de prix, dix fois ce que perçoit l’État. Supposons qu’il entre en France 10 millions de quintaux de blé étranger valant 20 francs au débarquement, Par suite de la concurrence de ce blé étranger, tous nos 80 millions quintaux de blé, qui constituent la production moyenne de la France, ne se vendent aussi que 20 francs, et c’est justement ce dont on se plaint. Mettons alors un droit de 7 francs à l’entrée du blé étranger. L’État touchera par la main de l’administration des douanes (en supposant que ce droit n’ait pas pour effet de réduire les quantités importées) 10 X 7 = 70 millions de francs. Mais regardons maintenant le public : non seulement il paiera 7 francs de plus pourchaque quintal de blé étranger, soit 70 millions — c’est-à-dire qu’il paiera de sa poche tout ce que l’État a perçu — mais de plus, les producteurs français s’efforçant naturellement de vendre leur blé au même prix que les producteurs étrangers, il paiera 7 francs déplus pour chaque quintal de blé produit en France, soit donc 80 X 7 = 560 millions de francs. C’est-à-dire en somme que ces droits protecteurs auront rapporté 70 millions à l’État et 560 millions aux producteurs nationaux, mais ils auront coûté 630 millions aux consommateurs.
Il est vrai que si, daus une auiiee d’abondance, la production nationale du blé suffit à la demande et qu’on n'ait pas besoin du blé étranger, en ce cas le droit protecteur ne jouera plus ou ne jouera que pour partie. Et même il peut arriver que les droits protecteurs, en maintenant des prix artificiellement surélevés, poussent à la production à outrance et, par la surproduction, entraînent l’avilissement des prix : nous l’avons vu en France pour la production des vins.
Mais, en ce cas, où est l’avantage? Est-ce un bien que la France soit inondée de vin et de blé français au lieu de l’êtro par le vin et le blé étrangers? Je pense au contraire que la
Gide. — Éc. Pol. ' 21
362 PRINCIPES d’économie politique.
surproduction provoquée ainsi à l’intérieur est pire que celle qui vient de l’étranger, car contre celle-ci il est facile de se défendre, tout simplement en n’achetant plus dès qu’on a assez, tandis que, quand la surproduction est à l’intérieur, le refus d’acheter à un moment donné entraîne la ruine des producteurs nationaux.
2» Au point de vue de la répartition, les droits protecteurs créent une injustice, car ils ont pour effet Ae garantir un revenu minimum aux propriétaires > — et d’autant plus choquante que la loi refuse de garantir aux salariés le salaire minimum qu’ils réclament aussi.
Et l’avantage procuré est beaucoup plus grand pour les riches que pour les pauvres I Les droits protecteurs aggravent les inégalités déjà existantes. Voici un droit de 7 francs parquintal de bléqui doitélever le prix du blé de20à27 francs. ' Le propriétaire cultivant dans les terrains médiocres ou ne disposant que de ressources insuffisantes, qui ne produit que 10 quintaux par hectare, n’y trouvera qu’un supplément de revenu de 70 francs, ce qui ne sera peut-être pas suffisant pour couvrir ses frais; mais le propriétaire déjà favorisé par 1a nature ou employant des procédés perfectionnés, qui récolte 30 quintaux par hectare — et qui, à raison même de sa situation privilégiée, pouvait très bien se passer de toute protection — y trouvera au contraire un supplément de revenu de 210 francs par hectare !
3* Au point de vue même de la production nationale qu’ils ont pour but de soutenir, ils lui portent un préjudice incontestable en renchérissant ses matières premières et son outillage. De là conflits permanents et insolubles entre les diverses branches de la production. Quand on a voulu
* M. Méline, le principal auteur du tarif douanier actuel en France l’a dit aussi clairement que possible : « La philosophie de notre tarif de douane consisie à soutenir les cours de façon à donner à ceux qui voient baisser leurs bénéfices le maintien de prix rémunérateurs ».
Mais alors la justice commanderait d’inscrire dans la loi de douanes un minimum de salaire pour les ouvriers de l’industrie protégée ; c’est en effet ce qui a été proposé, sans succès d’ailleurs, au Parlement.
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LA POLITIQUE COMMERCIALE
mettre des droits à l’entrée des soies pour protéger les producteurs de cocons des Céveunes et des bords du Rhône, on a soulevé les protestations violentes des filateurs de soie de Lyon. Si l’ont met des droits à l’entrée des fils de laine, desoie ou de cotons, on ruine les industries du tissage qui les emploient comme matières premières, etc. — Il est vrai qu’on a inventé, pour remédier à ce préjudice, les procédés compliqués de « l’admission temporaire », mais ce ne sont que des palliatifs inefficaces (voir le Cours).
4® Au point de vue du commerce, il ne faut pas oublier que les droits protecteurs, en réduisant les importations de marchandises tendent à réduire en même temps les exportations et constituent ainsi la plus monstrueuse contradiction avec les efforts que font les peuples pour faciliter les cominunicalions, pour percer les montagnes, couper les isthmes, sillonner les mers de lignes de paquebots subventionnés et de câbles télégraphiques, ouvrir des expositions internationales, établir des conventions monétaires, etc. Peut-on imaginer pire folie que de commencer par dépenser des centaines de millions pour percer des tunuels sous les Alpes ou jeter des ponts sur la Manche et, cela fait, mettre des douaniers à chaque bout pour arrêter ces marchandises ou les rançonner! On a dépensé des centaines de millions de francs sur la Seine, sur le Rhône, sur la Gironde, et des milliards en canaux, pourquoi?,., pour abaisser de quelques centimes le coût de transport des marchandises qui viennent par là de l’étranger, mais en même temps on relève leur prix de 20 à 30 p. 0/0 par les droite de douane'!
5® Au point de vue du progrès industriel, ils le ralentissent souvent en supprimant ou en atténuant le stimulant de
< *» Un droit de 20 p. 0/0 équivaut à une mauvai.'^e route, un droit de 50 p. 0/0 à un fleuve large et profond sans les moyens nécessaires de le traverser; un droit de 70 p. 0/Ü, c’est un vaste marais qui s'étend des deux côtés du fleuve; un droit de 100 p. 0/0, c’est une bande de voleurs qui dépouillent le marchand de presque tout ce qu’il a et l’obligent encore h se sentir heureux d’échapper avec la vie sauve I » (David Wells, A pvi-
of tarif reform^ 1885). Voir les non moins spirituels pamphlets de Bastiat sur cet argument.
mr
PRINCIPES d’économie POLITIQUE.
la concurrence extérieure. Dans un discours, le prince de Bismarck parlait de ces brochets qu’on place dans les étangs peuplés de carpes afin de tenir celles-ci en haleine et les empêcher de prendre le goût de la vase. Cette comparaison serait de mise ici. Si l’on veut — et tel est précisément le but des protectionnistes — qu’un pays garde son rang de grande puissance induslrielle et commerciale, il faut l’obliger à renouveler constamment son outillage etses procédés, a éliminer sans cesse les organes usés ou vieillis, comme le serpent qui se rajeunit en changeant de peau : or, une telle opération étant toujours fort désagréable, il est douteux que les producteurs sy prêtent de bonne grâce s’ils n y sont contraints par une pression extérieure.
^ vue fiscal enfin, ils n’accroissent le revenu
qu au début mais finissent ptir le diminuer ou le supprimer en tarissant sa source, c'est-à-dire l'importation. Le président des Etats-Unis, Mac Kinley, en présentant son fameux tarif des douanes, le déclarait catégoriquement : « L’objet de ce tarif n’est pas d’augmenter notre revenu, mais au contraire de le réduire et finalement de le supprimer quand
les droits auront atteint un niveau suffisant pour atteindre leur but ».
Au contraire quand les droits n’ont pas un caractère de protection tels ceux que l’Angleterre impose aux produits exotiques qu’elle ne produit pas elle-même : thé, café, sucre, tahacs et vins — il est de l’intérêt du Gouvernement de les abaisser suffisamment pour développer l’importation des produits taxés et comme, de même que pour la plupart des taxes, le rendement de l'impôt augmente en raison de la modicité du taux, il peut y avoir là pour le Trésor une source considérable de revenus.
Le régime des Traités.
Nous devons prendre pour idéal d’établir entre les nations les mêmes rapports qu’entre les iodividus. Or nous avons
constaté que le commerce et la libre concurrence sont loin de servir pour le mieux les intérêts du consommateur. Nous devons haïr les systèmes protectionnistes en tant qu ils ont pour but de réaliser pour chaque peuple le « chacun pour soi, chacun chez soi ». Mais nous ne pouvons pas non plus considérer comme très désirable le libre-échange absolu, le « laisser-faire, laisser passer ». puisque ce n’est là qu’une forme de la concurrence anarchique.
Quel est donc le régime entre peuples qui se rapproche le plus de celui de la coopération entre individus? C’est celui des traités de commerce, soit qu’ils constituent simplement des contrats synallagmatiques entre deux pays, soit, bien mieux encore, quand ils constituent une union commerciale entre plusieurs pays. Là est, nous semble-t-il, l’avenir. Et en fait telle est bien la tendance actuelle. Par les freins qu’ils imposent aux prétentions excessives, par la réciprocité d’intérêts qu’ils établissent, par la solidarité qu’ils finissent par créer entre les nations contractantes, les traités de commerce "Hraisseot la politique la plus sage qu'on puisse pratiquer.
11 est vrai que les traités de commerce supposent préalablement un tarif général et des droits protecteurs, à l’état virtuel tout au moins, car tout traité est un contrat synallagmatique, tout contrat implique l’échange de certains avantages. Or quels avantages un pays qui n’aurait point de droits à l'importation pourrait-il offrir en échange de ceux qu'il réclamerait? Il menacerait de fermer sa porte? Mais encore faut-il qu’il ait d’abord installé une porte et des verroux 1 S’il y a « entrée libre », un traité n’a plus de raison d’être. C’est pour cette raison que l’Angleterre peut difficilement conclure des traités et c’est afin de se ménager celte faculté
de négocier qu’elle incline maintenant vers l’établissement de droits.
Les traités de commerce offrent l’avantage :
!• D’assurer la fixité des tarifs pendant une longue période de temps (généralement dix ans), ce qui est très favorable aux opérations commerciales. Il est vrai que, par contre, ils lient les pays contractants et leur ôtent la possibilité de mo-
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principes d’économie POLmODE.
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LA POLITIQUE COMMERCIALE
contractantes s’arrachent réciproquement à chaque renouvellement, tandis que l’expérience prouve que le système protectionniste, une fois installé dans un pays, tend à s’aggraver et à se généraliser, chaque industrie venant réclamer l’une après l’autre sa part*.
Les traités de commerce permettent, d’autre part, de donner satisfaction à certaines réclamations du protectionnisme:
1® En imposant le principe de la réciprocité — ce que les Anglais appellent le fairtrade par opposition au free trade — c’est-à-dire en ouvrant la porte des pays qui ouvrent la leur et en la fermant à ceux qui la ferment.
Les économistes de l’école libérale ne se préoccupent guère de la réciprocité. Sans doute, disent-ils, il est très désirable que la porte soit grande ouverte de la part de chacune des parties, mais si elle est fermée ou seulement entrebâillée chez l’un des pays, ce n’est pas une raison pour que nous fermions la nôtre. Mieux vaut encore qu’il y en ait une d’ouverte que toutes les deux fermées ! Si, par exemple, l’Europe frappe de droits les produits américains, elle infligera un préjudice aux États-Unis, mais elle s’en infligera un aussi à elle-même, et le mal que nous pouvons faire à notre voisin ne saurait être considéré commeune compensation que nous nous faisons à nous-mêmes.
C’est certain 1 les représailles ou rétorsions, comme on dit, sont absurdes entant que remède, si elles ont pour but de guérir le mal qui nous est fait, mais elles peuvent se justifier, en tant que mesures de guerre, si elles ont pour but de forcer l'agresseur à changer ses procédés. En tout ca.s, le traité de commerce a précisément pour but d’éviter ces rétorsions et guerres de tarifs.
I La thèse qualifiée de « protection-tutelle » — qui recommande la protection comme un état temporaire, indispensable pour les peuples enfants mais destiné à disparaître au jour de leur majorité économique — est démentie par l’expérience, car celle-ci nous montre que le protectionnisme, une fois établi dans un pays, ne tend jamais à se supprimer ou à se restreindre de lui-même, mais au contraire tend toujours à se développer.
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PRINCIPES d’économie POLITIQUE.
-» En ménageant les situations acquises, les industries dont la ruine entraînerait une trop grande perturbation dans e pays ou celles dont le maintien paraît désirable aussi bien au point de vue politique et social qu’au point de vue économique. Si la France juge, par exemple, que l’industrie de la manne marchande au point de vue de la défense nationale, ou celle de la viticulture à raison de l’énormité du capital engagé et de l’abondance des salaires qu’elle istnbue, doivent etre maintenues à tout prix, les traités de commerce permettront peut-être de le faire.
P®™®^lant certaines différenciations de droits pour
^ respective de chaque pays et de
on ZtV^ paraissent plus
ou moins menacees par la concurrence, tandis que le tarif
général des douanes est nécessairement uniforme et ne peut
établir des droits dilTéreots selon le pays de provenance —
ou du moins ce serait alors une mesure de guerre.
sonvpnl diflérenciation des droits se trouve
souvent annulée par la clause de la nation la plus favorisée
car « T nécessairement pourtant,
r Identiques : or dans la différenciation
on peut préciser le produit favorisé de telle sorte que cette faveur ne puisse être étendue à d’autres : par exemple a faveur fa„e aux vins de Champagne ne s^lend^p^Is aux vins monsseui en général. C'esl ce qu’on appelle la
tlIZT y • «“ souvent recul pour
éluder la clause du traité de Francfort, en sorte que la
France menace maintenant d’en faire autant de son côté.
1 S opposant aux actes de concurrence artificielle nar
pénétrer chez nous certains produits —par exemple, quand le Trésor public donne des primes à l’exportation, comme naguère pC le stre U quand les trusts vendent leurs produits à un prix inférieur a celui auquel ils les vendent à leurs nationaux : c’est ce qu on appelle le dumping.
Où est le mal. dira t-on ? Grâce aux primes que les Étals
POLITIQUK COMMERCULE.
producteui-s de sucre avaient l’obligeance d’octroyer à leurs fabricants, 1 Angleterre avait son sucre presque pour rien. C’était une bonne aubaine! — Oui, parce que l’Angleterre avait renoncé à faire du sucre, mais il n’est pas bon que l’industrie d’un pays se trouve ainsi à la merci des pouvoirs étrangers et attende de leur décision la ruine ou le salut. Quand un État juge, à tort ou à raison, qu’il a besoin de protéger telle ou telle industrie, il ne peut admettre que cette protection soit annihilée par l’étranger au moyen d’un abaispmenl artificiel du prix des produits concurrents qui n’a d’autre but que de forcer la porte.
Tels sont les avantages du régime des traités de commerce. Malheureusement la France suit une politique peu favorable à ce régime, car depuis la loi douanière de 1892 le Gouverneinent peut seulement conclure des accords commerciaux mais toujours révocables au jour où il jugera bon de changer la loi des douanes’, et il ne peut faire de concessions que dans les limites fixées par un double tarif maximum minimum. Cette politique, inspirée par la haine des agrariens contre tout traité de commerce, est une des causes qui ont mis le commerce international de la France en arrière de celui de ses rivales. Pourtant si l’Angleterre finit par constituer en Union douanière tout son immodse empire, si de leur côté les Etats-Unis réussissent, comme ils l’ont essayé dans divers congrès pan-américains, de constituer une Union douanière embrassant toutes les Républiques d Amérique, alors, en face de ces deux Zollverein occupant chacun un tiers du monde, la création d’une Union commerciale embrassant tous les États du continent Européen serait tout indiquée : malheureusement, elle ne se trouvera pas facilitée par la guerre actuelle.
* C’est ce qu’il a fait en 1910 par un remaniement de tous les tarifs.
Voir pour la législation douanière de la France, le Cours, p, 377-
principes d’économie politique
LE CRÉDIT
relirerez de la moisson. Les jurisconsultes romains disaient très bien que dans le prêt la chose était transférée en toute propriété — aussi l’appelait-ils mutuum (de mien tien) — et qu’il en était de même lors du remboursement de la chose similaire donnée en paiement. Si, au lieu de blé, nous supposons une somme d’argent, ce qui constitue aujourd’hui l’objet ordinaire du prêt, il n’est pas moins évident qu’ici encore il y a échange d’une richesse présente contre une richesse future ‘.
Ces deux opérations. Ja vente à terme consti-
tuent précisément les deux formes essentielles du crédit.
Les caractères essentiels du crédit sont donc : l» la consommation de la chose prêtée ou vendue ; 2“ Vattente de la chose nouvelle destinée à la remplacer. Car, tandis que dans la location d’une maison ou d’une terre, le bailleur sait qu’elle lui sera restituée et ne la perd pas de vue un instant entre les mains de l’emprunteur, celui qui prête une chose destinée à être consommée sait qu’il s’en dépouille irrévocablement; il sait qu’elle va être détruite et que telle est sa destination. Le sac de blé emprunté devra passer sous la meule pour devenir farine, ou être enfoui sous 1e sillon en attendant la moisson nouvelle. Le sacd'écus emprunté, quel que soit l’usage qu’on veuille en faire, devra être vidé jusqu’à sa dernière pièce en attendant l’argent futur que l’on espère gagner.
Or, c’est là une situation vraiment redoutable, aussi bien pour la personne qui emprunte que pour celle qui prête, car voici ce qui en résultera :
i® Quant au prêteur d’abord, il est exposé à des risques considérables. Sans doute il compte sur une richesse équivalente qui viendra remplacer celle qu’il a prêtée, mais enfin