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CHAPITRE PREMIER

LE MODE EXISTANT

De quelle façon s’opère la répartition des biens.

Si chacun produisait isolément, comme Robinson dans son île, chacun garderait pour soi la chose qu’il aurait faite et la question de la répartition ne se poserait même pas. La règle ; A chacun le sien, cuique suum, s’appliquerait par la force des choses.

Mais un semblable régime, qui exclurait par hypothèse tout échange et toute division du travail, est incompatible avec toute vie sociale. Même chez les sauvages qui vivent de (.basse ou de pêche, il n’est jamais absolument réalisé. Et

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dans nos sociétés combien chacun de nous serait désagréablement surpris si on voulait l’appliquer, si, par exemple, l’on disait au boulanger ou au cordonnier ; Vous avez produit tant de pains ou de paires de chaussures, c’est bien : gardezles. Ce sera votre part 1

Dans toute société civilisée nous voyons chaque individu jeter sans cesse dans le torrent de la circulation, par la vente de ses marchandises ou le louage de ses services, des valeurs, et sans cesse aussi en retirer, sous forme de revenus divers, d autres valeurs. Chacun de nous offre sur le marché ce qu’il possède : le propriétaire foncier, les récoltes de sa terre, - le propriétaire de maisons, des logements, — le capitaliste, des capitaux en monnaie, — le fabricant, les produits de son usine, — et celui qui ne possède ni terre ni capital, offre ses bras ou son intelligence. Naturellement, chacun d eux cherche à vendre ses produits ou à louer ses services au meilleur prix possible, mais cela ne dépend pas de lui, car ces produits ou ces services, se vendent sur le marché au prix fixé par la loi de l’offre et de la demande, ce qui revient à dire, si nous nous reportons aux explications données sur la valeur (p. 72), qu’ils se vendent à un prix plus ou moins élevé suivant qu’ils répondent à des désirs plus ou moins intenses du public. Par conséquent, c’est le public, le consommateur, qui, par le prix qu’il attribue à nos produits ou à nos services et qu'il consent à nous payer, fixe lui- même la part qui nous revient, et c’est ce prix qui sous les noms divers de salaires, honoraires, loyers, fermages, intérêts, ou profits sur la vente des produits — constitue notre revenu.

Toute la question de la répartition revient donc à savoir

si chacun retire de la masse une valeur équivalente à celle qu'il y a versée?

Les économistes répondent affirmativement.

La loi de l’offre et de la demande qui maintient l’équivalence des valeurs échangées, disent-ils, n’est-elle pas précisément le mécanisme qui permet à chacun de retirer de la masse une somme de valeurs équivalente à celle qu’il y a

LE MODE EXISTANT

versée? Et cette équivalence n’est-elle pas mesurée ainsi de la façon la plus impartiale et la moins arbitraire, puisque l’échange sur le marché c’est le libre contrat? N’est-il pas conforme à l’utilité sociale, et aussi à la justice, que les biens les plus désirés et les plus rares — c'est-à-dire qui répondent aux plus pressants besoins de la société et qui sont encore en quantité insuffisante pour y satisfaire — aient aussi le plus de valeur?

D’ailleurs ces inégalités trouvent une limite dans la concurrence. Celle-ci tend toujours à corriger les injustices qu’un pareil régime pourrait entraîner, car s’il arrive que tel produit ou tel service se trouve coté à un prix exagéré, immédiatement une foule de rivaux, désireux de profiter de cette bonne aubaine, se précipiteront dans la même industrie ou la même carrière et ne larderont pas, par la multiplication de l’offre de ces mêmes produits ou de ces mêmes services, à en ramener la valeur au niveau du coût de production, c’est-à-dire que finalement la valeur de toute chose tend à se régler sur la peine prise et les dépenses effectuées. Que pourrait-on imaginer de mieux en fait de règle de répartition?

Telle est la façon dont les économistes expliquent et justifient le mode actuel de répartition des richesses. Comme explication, c’est fort bien; mais comme justification cela laisse fort à désirer.

Au point de vue pratique il est certain que le régime actuel de distribution possède une grande supériorité sur tous les autres systèmes qu’on a pu imaginer, c’est qu’i7 va de luimême : il fonctionne automatiquement. La loi de l’otfre et de la demande dispense de l’intervention de toute autorité : le législateur n’a pas à faire à chacun sa part — comme une mère de famille partageant un gâteau à ses enfants — puisque chacun se fait lui-même sa part. Il n’a à intervenir que pour empêcher de prendre la part d’autrui.

Alais il faut bien noter que si ce régime va tout seul, il ne s’est pas fait tout seul. S’il va de lui-même, c’est parce que maintenant le mécanisme est tout monté. Quand U s'est agi

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