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CHAPITRE II

LES MODES SOCIALISTES

Puisque le mode de répartition existant paraît, à divers égards, si injuste, on ne peut s’étonner que de tout temps on ait cherché mieux. C’est de là que sont nés tous les systèmes socialistes.

Mais il faut remarquer que ce n’est pas seulement sur le terrain de la répartition et de la justice distributive que se placent les socialistes. C’est aussi tout le système de la production et de l’échange qu’ils veulent transformer. Fourier est moins préoccupé des moyens de mieux répartir les richesses que de les multiplier. Karl Marx ne voit dans les modes de répartition, présents ou passés, que des conséquences nécessaires du mode de production existant.

Cependant c’est dans le livre de la répartition qu’un examen rapide des divers systèmes socialistes paraît le mieux à sa place, parce qu’en fin de compte tous se ramènent à l'cternelle guerre des pauvres contre les riches.

Nous avons déjà exposé dans l’avant-propos les principes généraux communs à toutes les écoles socialistes (voir pp. 28-32) et nous allons maintenant exposer brièvement les caractères particuliers des principaux systèmes socialistes, particulièrement de ceux qui répondent à l’une de ces quatre formules de répartition, les seules d'ailleurs qu’on puisse imaginer :

A chacun part égale,

chacun selon ses besoins, *)

A chacun selon ses mérites,

A chacun selon son travail.

402 PRINCIPES d’économie POLITIQUE.

Le partage égal.

Ce mode de répartition enfantin paraît avoir existé dans un passé très lointain, puisque tous les antiques législateurs dont l’histoire ou la légende nous ont transmis les noms, Minos, Lycurgue, Romulus, paraissent avoir procédé a un partage égal de la terre, sinon par tête, du moins par famille. Et comme, au bout de quelques générations, 1 égalité primitive se trouvait nécessairement rompue, on la rétablissait par de nouveaux partages. Un tel système était possible dans les sociétés primitives qui ne comptaient qu un petit nombre de citoyens et une seule catégorie de richesses, la terre. Mais dans des sociétés comme les nôtres, il serait insensé : aussi n’y a-t-il plus aujourd hui, même parmi les

socialistes révolutionnaires, de partagcux.

Cependant il reste quelque chose de celle idée simpliste au fond des systèmes socialistes. Tous supposent que les richesses dans toutes les sociétés civilisées sont en quantité plus que suffisante pour les besoins de tous, et que, s il y a des misérables, c’est simplement parce que lesgrus ont pris la part des petits. Il suffirait donc de reprendre - soit par l’expropriation pour les socialistes révolutionnaires, soit par l’impôt progressif pour les modérés —ce que les riches ont indûment accaparé. En tout cas, tel est certainement le

sentiment populaire. ■ -la

Mais les riches par tous pays sont en petit nombre. Un a

souvent comparé la Société, au point de vue du nombre relalif des riches eldes pauvres, à une pyramide dont la pointe est représentée par les plus riches et la base par les plus pauvres. Il en résulte que quand bien même on répartirait sur toute la nation les fortunes des riches, cela n enrichirait personne. Si l’on pouvait décapiter le Mont Blanc et répartir uniformément sa masse sur toute la superficie du territoire français, on n’exhausserait le sol que d’un demi-mèlre.

LES MODES SOCIALISTES

La somme des richesses accumulées dans un pays comme la France peut être évaluée au moins à 2S0 milliards de francs *. Divisons ce chiffre par celui de sa population, soit 39 millions : le quotient est environ 6.400 francs. En supposant donc que la richesse fût répartie sur pied d’égalité entre tous les Français par famille, et en admettant quatre personnes par famille, chacune recevrait pour son lot 26.000 francs environ — dont 6.000 francs en terre, 5.000 francs en maison d’habitation, un peu plus de 12.000 franc? en valeurs mobilières ou en copropriété industrielle, 2.000 francs en mobilier, et environ 800 francs d’argent comptant*.

1 On peut évaluer la somme des fortunes privées dans un pays de

deux façons : ......

a) Soit en faisant l’évaluation de chacune des categories de biens et

en les additionnant, ainsi que le montre, pour la France, ce tableau sommaire et approximatif :

Terre (avec l’outillage agricole) "ÏO milliards.

Fabriques, magasins (avec l'outillage induslriei) ^ —

Valeurs mobilières sous forme de litres 110

Meubles, vêlements, objets de coosoramalion 25 -

Monnaie ^ “

Domaines de l’Etal ^

Total milliards.

Mais sur les valeurs mobilières, il y a 30 milliards de rentes et créances sur l’Etal et 14 milliards de créances hypoibécaires, en tout 44 milliards environ, qui sont des richesses fictives puisqu’elles représenlent des créances de Français sur d’autres Français ou sur l’ensemble de U nation. 11 ne faut donc pas les compter : reste 252 milliards.

b, Soit eu prenant le cbilTre des biens Uansmis par succ.ssion ou donation, ce qu’on appelle l’annuité successorale, et en le multipliant par le nombre d'années qui s'écoule en moyenne entre le passage des mêmes biens d’une génération è la suivante, qui est évalué (évaluation d’ailleurs très arbitraire) à 36. I.’annuilé successorale (moyenne de 1898 à 1901) est un peu supérieure à6 milliards (donations comprises, mais déduction faite des detles;. En mullipliant ce chiffre par 36 on a 216 milliards, mais si l’on rélléchit que le chiffre déclaré au fisc pour les successions est toujours inférieur à la réalité, on voit que les deux méthodes aboutissent à peu près au même total*

« Mais si. au lieu de verser dans la masse à parUger toutes les for^ tunes sans exception, comme nous l’avons supposé dans les calculs ci-

PRINCIPES d’économie POLITIQUE.

On peut faire le même calcul pour le revenu. Il ne faut pas croire que le revenu d'un pays ne se compose que du revenu des capitaux et biens immeubles ci-dessus recensés — ce qui ne ferait pour la France, par exemple, et même en supposant le taux de 6 p. 0/0, que moins de 12 milliards. U faut y ajouter tous les revenus provenant du travail qui doubleront plus que ce chiffre, soit 25 milliards environ. Pour l’Angleterre, M. Giffen l’évalue à 44 milliards. Cela représenterait, par famille, 2.500 fr. de revenu en France et 4.400 fr. en Angleterre.

Eh bien? dira-t-on, ce serait toujours pour l’immense majorité de la nation bien mieux que la situation actuelle, puisque la plupart des salariés industriels et surtout agricoles touchent beaucoup moins. En effet 2.500 fr. par an représentent un salaire de 8 fr. par jour. — Arithmétiquement c’est incontestable, et c’est bien à tort que, dans les traités d’apologétique du régime économique actuel, on cherche à contester la réalité de ce fait. Au fond, c’est là ce qui fait le prestige de la révolution sociale pour les masses. Seulement il faudrait savoir si ce partage (périodique, carsanscela Userait sans effet), n’aurait pas précisément pour effet, en supprimant la concentration des capitaux entre des mains puissantes et, plus encore, en supprimant la possibilité de faire fortune, de tarir les sources les plus abondantes du revenu social — et par là de réduire, avec la masse à partager, la part de chacun. Les conséquences économiques, sociales et psycho-

dessus, on n'y venait que les fortunes des riches, ce qui est bien la pensée du socialisme populaire, alors on arrive à des parts dérisoires. Ainsi, en France, si chaque année toutes les successions supérieures k 1 million de francs étaient partagées entre tous les Français, cela ne ferait que 25 à 30 fr. par tète! En Angleterre, si l’on partageait toutes les successions supérieures à 50.UU0 U (1.250.000 fr.) cela ferait 81 fr. Ce résultat, si déconcertant à première vue, s'explique par la proportion relativement infime des riches. Les successions supérieures à 1 million fr. ne sont au nombre (|ue de 4 à 500 en France, année moyenne, représentant une somme globale de 1 milliard à 1.200 millions fr., et de 700 en Grande-Bretagne, représentant un total de 3.400 millions — et cela pour 400.000 successions annuelles dans chacun de ces paysl

LES modes socialistes

loeiques, d’un tel déplacement de richesses sont très incertaines. Et si, pour le réaliser, il faut recourir à une expronriatioD générale et à une révolution sanglante, on peut dire que le jeu ne vaut pas la chandelle; et il est permis d espérer qu’on pourra réaliser celte modeste aisance — qui ne dépasse guère « la poule au pot » d’Henri IV — par des

moyens plus pacifiques.

Le commanisme.

Le partage est impossible! Soit! Alors ne partageons pas, puisque ni plus ni moins tout partage serait une cause d inégalités nouvelles, et laissons tout en commun entre les membres de la Société, comme entre les membres d une même famille. Comme dans la famille aussi, à chacun selon ses besoins. - Tel est, en effet, le plus simple et le plus antique de tous les systèmes socialistes, mais il commençait a être démodé et quelque peu ridicule quand, dans ces derniers temps, une école nouvelle, V anarchisme, est venue lui

rendre un certain éclat. . • , z

Ce n’est pas que l’école anarchiste ait pour principale préoccupation la communauté des biens. Son véritable but c est le développement intégral et sans aucun frein de I individualité humaine; mais le communütme, lui ap^parait comme le seul moyen possible pour atteindre cette fin. Elle pense que la propriété individuelle, si restreinte qu’on la suppose, implique toujours une borne et une autorité chargée de faire respecter cette borne ; que le fait de posséder privativement n’importe quoi sera toujours un obstacle dressé devant ceux qui ne possèdent rien et un moyen de les exploiter. Et voilà pourquoi le seul mode de répartition qu elle admette, c’est, pour employer sa formule qui fait image :

« la prise au tas ». , p i

Personne n’aura la naïveté de méconnaître que la formule

JÊ

« à chacun suivant ses besoins » ne fût la plus agréable mais, pour l’appliquer, il faudrait que les richesses fussent en quantité illimitée ou au moins surabondante, de façon que chacun pût y puisera discrétion, de même que dans l'air atcnosphéri(ju6 ou dans l*6au dôs sources.

Malheureusement tel n’est point le cas; la quantité de richesses est et sera vraisemblablement toujours en quantité insuiïisante pour nos besoins ou nos désirs, puisque ceux-ci grandissent en raison même de la facilité que nous trouvons à les satisfaire. Donc « la prise au tas » est impossible et le rationnement s’impose Dans la famille, le rationnement est fait d autorité par le père ou la mère de famille qui donne à chacun sa part. Mais ici quelle sera l’autorité chargée de celte tâche si délicate? Il n’y en aura point, puisque le programme des nouveaux communistes, des anarchistes, c’est la suppression de toute autorité, de tout gouvernement et leur devise : « Ni Dieu ni maître ». Tout s’arrangera, assurenls-ils, par des concessions amiables et le concours des bonnes volontés. Rien n’autorise évidemment une hypothèse si contraire à tout ce que nous savons de la nature humaine.

Cependant nous ne disons pas, comme on l’a fait à tort que 1 organisation communiste est absolument chimérique’ puisqu’elle a certainement existé — sinon à l’origine de toutes les sociétés humaines, comme on l'a soutenu d’une façon un peu trop absolue — du moins à l’origine d’un grand nombre d’entre elles. Nous ne prétendons même pas que la réalisation sur une petite échelle ne soit possible, puisque, sans parler des communautés religieuses, nous voyons aux Etats-Unis des sociétés communistes qui comptent déjà près d’un siècle d’existence et il s’en crée tous les ans de nouvelles. Si elles n’ont pas donné de résultats très considérables, elles ont cependant démontré par leur exis-

' Les anarchistes supposent il est vrai, que tout rationnement deviendra inulHe par suite de la surabondance des richessesl (voir notamment le livre de Kropotkine, L»a conquête du pain).

LES MODES SOCIALISTES

tence même que la communauté des biens n’est pas absolument incompatible avec le travail et la production et même avec certaines réalités de bonheur. Mais voyez quelles sont les conditions de ce succès relatif :

r 11 îniü de très petites sociétés ne dépassant pasquelques centaines ou un millier de membres.

Ceci est généralement admis par les communistes euxmêmes, car Fourier fixait le chiffre maximun de 1.300 personnes pour son phalanstère-, Owen l’établissait entre 500 et 2.000; et pour les anarchistes, la base de l’organisation communiste est la Commune autonome avec suppression de l’Élal*. La raison en est fort simple : c’est que à mesure que le nombre des associés grandit, l’intérêt que chaque associé porte au succès de l’association diminue. Quand elle est très petite, chacun peut espérer bénéficier dans une mesure appréciable de ses efforts personnels, mais dans une société communiste qui comprendrait tous les Français, chacun ne serait intéressé que pour 1/39.000.000® : ce serait là une fraction trop infinitésimale pour stimuler le zèle de personne.

Or, l’évolution politique de nos sociétés modernes ne semble guère nous mener vers l’autonomie des communes et la suppression des États, mais bien au contraire vers la centralisation, l’extension des pouvoirs de l’État, l’exaltation des grandes nationalités, l’impérialisme! — Au reste, même en admettant qu’ou remplaçât l’État par la commune autonome, en ce cas, il y aurait des communes riches et des communes pauvres et l’inégalité des personnes serait remplacée par l’inégalité des groupes.

2° 11 faut des sociétés soumises à une discipline très sévère. Il est facile en effet de prévoir a priori que la communauté de vie et l’égalité de traitement doit être incompatible avec tout empiètement des individus pour consommer plus que leur part, avec toute velléité d’émancipation pour se sous-

* Toutes celles qui existent aux États-Unis n'ont qu’un très petit nombre de membres.

PRINCIPES d’économie POLITIQUE.

traire à leur tâche. Et l’expérience le confirrae, car tous les établissements Où règne la vie commune, couvents casernes ou lycees, sont aussi ceux où l’obéissance est de rigueur. Il est même à remarquer que, dans presque tous les cas, le sentiment religieux poussé jusqu’au fanatisme a été seul assez puissant pour maintenir dans ces communautés la discipline indispensable à leur existence. Toutes les sociétés communistes des États-Unis, hormis celle des Icariens qui n a fait que végéter, sont des sectes religieuses, et les républiques des Jésuites du Paraguay — le seul grand exemple en somme, par son étendue et sa durée, qu’on puisse citer — constituaient une véritable théocratie.

Et par là la pratique du régime communiste se trouve en contradiction absolue avec l’idéal anarchiste qui implique 1 abolition de toute discipline et de toute réglementation, et, en tout cas paraît bien inconciliable avec toutes les tendances de la vie moderne.

Le Collectivisme.

Le collectivisme est un communisme mitigé. 11 propose de mettre en commun seulement les moyens de production terres, mines, fabriques, banques, chemins de fer, matières premières — et quant aux biens de consommation, de les laisser sous le régime de la propriété individuelle, sauf à les mieux répartir* (voir pour cette distinction, pp. 139 et suiv.).

* Le collectiviame est de date assez récente. C’est Colins, en Belgique, qui parait avoir employé i« premier ce mot (1850), mais son collectivisme était surtout agraire. C'aat Pecqueur (1838) et Vidal (1846), •n France, qui ont posé les premiers la distinction entre les instruments de production et les objets de consommation, laquelle constitue le trait caractéristique du système. C'est le Manifeste du parti communisla, par Marx et Engels, en 1847, qui en a fait pour la première fois une doctrine de combat. Cest Karl Marx (dans son livre fameux le Capital^ dont le premier volume a été publié en 1867 et deux autres après sa

LES MODES SOCIALISTES

4éd

Le collectivisme, pour se distinguer de tous les autres systèmes socialistes qui l’ont précédé, s’intitule socialisme scientifique : il veut dire par là qu’il ne se donne pas comme un système mais comme une démonstration. Il ne propose pas un idéal désirable de justice ou de fraternité, mais il a la prétention de représenter l’ordre des choses auquel tendent d’elles-mêmes les sociétés modernes poussées, bon gré, mal gré, par les lois de l’évolution*.

Autrefois, si la propriété était individuelle, c’est parceque la production l’était aussi : il y avait harmonie entre le mode de production et le mode de répartition. Tel le petit atelier du Moyen âge. Mais aujourd’hui, par suite du développement de la grande industrie, du grand commerce, de la grande propriété, c’est-à-dire par la loi de concentration des entreprises (voir p. 198), la production individuelle disparaît chaque jour pour faire place à la production collective. Telle la grande fabrique, la mine, la Compagnie de chemins de fer. '

Cependant la répartition continue à être fondée sur la propriété individuelle. Il y a donc entre le régime de la production et celui de la répartition une antinomie qui doit à un moment quelconque provoquer une rupture d’équilibre et la ruine du régime capitaliste actuel.

mort par son compagaon d'armes, Engels) qui lui a donné sa forme critique en fournissant à ce système toutes les armes dont il se sert pour battre en brèche l'organisation actuelle de nos sociétés. C'est enfin César de Paepe, en Belgique (mort en 1891), qui a tracé le premier un plan générai d'organisation collectiviste.

Bien que le collectivisme soit souvent désigné sous le nom de « Marxisme * — du nom de son plus illustre théoricien, — tous les collectivistes ne sont pas Marxistes et même on voit de plus en plus des collectivistes dissidents.

Voir à la table alphabétique les nombreux passages où nous parlons des théories collectivistes; et comme exposition générale et très documentée, parmi les innombrables publications sur ce sujet, le livre de M. Bourguin, Les Systèmes Socialistes et l'évolution économique,

1 Cette conception d'une évolution toute déterminée par les nécessités économiques est désignée sous le nom de matéinalisme historique. Voir ci-dessus, p. 30.

Gidb. — Éc. PoL. 27

PRINCIPES d’économie POLITIQUE.

Par la marche progressive de l’évolulion, toutes les formes actuelles de production individuelle sont condamnées à être éliminées l’une après l’autre et ainsi fatalement un jour arrivera où tous les instruments de production seront socialisés et où tous les petits producteurs auront été expropriés par les gros.

Mais alors la roue coutinuera à tourner et ce seront les gros expropriateurs qui à leur tour seront expropriés au profit de la Société, de la Nation I Ainsi sera rétablie l’harmonie entre la production et la répartition, et satisfaction sera donnée à la logique de l’évolution qui veut que à un mode de production collective corresponde désormais un mode d' appropriation collective.

Comment s’effectuera celte expropriation, cette socialisation des capitaux?

Soit légalement, par la volonté de la majorité de la Nation qui appliquera tput simplement, en l’agrandissant, la loi d’expropriation pour cause d’utilité publique *; — soit révolutionnairement, si le suffrage universel, le parlementarisme et la résistance des classes bourgeoises, ne permettent pas de s’en tenir à la solution pacifique. Alors ce sera

1 Avec ou sans indemnité? — Avec indemnité, disent les modérés, si la classe propriétaire se résigne à l'accepter de bonne grâce. Seulement l'indemnité ne sera pas payée, comme ellerestactuellcmenten cas d’expropriation, sous forme d'un capital qui remplacerait pour l'exproprié sa propriété et qu'il pourrait p/acer pour en tirer un revenu égal ou supérieur car, de cette façon, la situation économique ne serait modifiée en rien : on aurait simplement remplacé les capitalistes producteurs parauUnt de capitalistes rentiers — mais sous forme de bonx de consommation, destinés à disparaître par l’usage, comme l’argent qu’un prodigue laisse dans sa caisse sans le placer et dans laquelle ü puise au fur et à mesure de ses besoins jusqu’à ce qu'elle soit vide; et, par conséquent, ces bons, quand ils auraient été dépensés, laisseraient leur possesseur retomber dans les rangs des simples citoyens ne pouvant vivre que de leur travail.

Op a proposé aussi de réaliser l’expropriation par un moyen plus économique pour l’État : simplement en confisquant les successions, et en procédant progressivement de façon à ne déshériter complètement que, par exemple, la 4« génération, celle non encore née.

LK8 MODES SOCIALISTES

le dernier acte de cette lutte des classes qui se poursuit depuis des siècles et qui, pour Karl Marx, constitue le fait le plus important de l’histoire et celui qui permet d’expliquer tous les autres.

Une fois l’expropriation réalisée, les instruments de production seraient mis en œuvre par la Nation ou laCommune, soit directement, soit par l’intermédiaire de syndicats ouvriers. Les revenus seraient versés dnns la caisse de la Nation et celle-ci, après avoirprélevé la part nécessaire pour les charges sociales restituerait l’excédent à tous les travailleurs pour qu’ils en disposent en toute propriété.

Nous avonsditquele collectivisme dilfèredu communisme en ce que celui-ci veut établir la communauté pour tous les biens, tandis que celui-là ne la réclame que pour les moyens de production, laissant tout ce qui est biens de consommation sous le régime de la propriété privée. Pour être plus exact, nous devons dire que le collectivisme ne réclame même pas présentement la mise en commun de tous les instruments de production, mais seulement de ceux qui sont déjà exploités collectivement, c'est-à-dire par le moyen d'ouvriers salariés. Ainsi la terre cultivée par le paysan, la barque du pécheur, l'échoppe de l'artisan, quoique instruments de production, ne seront pas socialisés et resteront propriété individuelle parce qu’ils sont encore, et, pour aussi longtemps qu’ils y resteront, sous le régime de la production individuelle.

D’après quelle formule les produits seront-ils répartis entre les individus? A chacun selon son travail. Mais cette formule peut s’entendre en deux sens bien différents : — soit à chacun selon le résultat obtenu, ce qui révisai à peu près à la formule Saint-Simonienne : à chacun selon ses œuvres; — soit à chacun selon la peine prise. C’est en ce dernier sens qu’il faut entendre la formule de répartition collectiviste : à chacun selon la peine qu’il aura prise, mesurée par le nombre d'heures de travail qu'il aura fournies \

‘ La quutHé do trayail s pour mesure >'< durée dans 1« lemps. • L.

iî

PRINCIPES d’économie POLITIQUE.

LES MODES SOCIALISTES

et avec le correctif d’un minimum garanti à ceux qui ne peuvent pas travailler.

Le collectivisme peut donc se résumeren ceci : — comme but, la socialisation progressive des instruments de production', comme moyen, la lutte de classes, travailleurs contre capitalistes, ouvriers contre bourgeois*.

Voici ce qu’on peut répondre :

^ La loi prétendue historique sur laquelle tout le collectivisme se fonde, à savoir la transformation graduelle de toute production individuelle en production collective, n’est qu’une généralisation qui est loin d’embrasser tous les faits et se trouve même contredite par beaucoup. Nous avons dit déjà (voir p. 200) qu’en ce qui concerne la production agricole, malgré les affirmations des collectivistes, on ne trouvait aucune preuve décisive de celte évolution. Au contraire, nous voyons la terre de plus en plus divisée et les exploitations agricoles de plus en plus réduites au fur et à mesure de la densité croissante de la population et des progrès de la culture intensive. Le régime de l’actionnariat n’a été appliqué à la propriété foncière que dans quelques cas tout à fait exceptionnels. Et même dans l’industrie non seulement la petite industrie ne disparaît pas devant la grande, mais elle se développe au moins autant que l’autre*.

travail qui forme la substance et la valeur des marchandises est du travail égal ou indistinct, une dépense de la même force » (Édit, française du Capital de Karl Marx, p. 15).

Celte formule de « lutte des classes » n'implique pas nécessairement la lutte à main armée et la guerre civile — pas plus que la lutte des partis politiques, des églises ou des langues — mais elle implique l’élimination finale de la classe capitaliste. Voir le Ch. ci-après Les classes sociales.

* Voir ci-dessus, La loi de concentration.

Cette thèse de la concentration totale de la production commence à donner lieu à de vives polémiques dans le sein même de l’école collectiviste. Voir la réfutation de cette thèse dans le livre qui a fait grand bruit de Bernstein, Socialisme théorique et Socialisme pratique {trc.duction française). 11 montre, par exemple, qu’en Angleterre le nom’ des familles aisées jouissant de 150 à l.Ot-ü liv. (3.750 à 25.000 fr

Rien ne prouve donc que cette expropriation générale des producteurs individuels, au profit d’un petit nombre d’entreprises collectives qui se trouveront mûres à point pour la main-mise de la Nation, se réalise jamais. Et « la logique de l’évolution » se trouve ainsi en défaut — ce qui ébranle du même coup la logique du collectivisme.

D’autre part, l’opposition qu’on croit voir entre le mode de production qui deviendrait collectif et le mode de répartition qui resterait individuel, est une antithèse verbale. En réalité les deux se transforment parallèlement. Dans la société par actions ce n’est pas seulement la production qui devient collective, c’est aussi la propriété, en ce sens qu’il y a autant et même généralement beaucoup plus d’actionnaires que d’ouvriers.

Enfin, la lutte de classes, quoique incontestable en fait, est beaucoup plus complexe que l’exposition schématique du marxisme ne le donne à croire. Et rien ne prouve que le dénouement approche, s’il doit y en avoir un !

En effet, la force de résistance des possédants à l’expropriation finale, c’est-à-dire à la socialisation de leurs biens, ne va pas en s’affaiblissant comme l’affirment les collectivistes : elle va au contraire en se multipliant. Les millions de petites gens, employés, domestiques, ruraux, et ouvriers aussi, qui ont acheté des rentes sur l’État, des obligations de la ville de Paris ou du Crédit foncier, voire des actions des chemins de fer, et dont le nombre s’accroît chaque jour, tiennent aussi fermement à leurs litres que le paysan à son champ *. Naturellement ils ne demanderaient pas mieux que d’ajouter à leurs petites coupures une part du portefeuille

plus que triplé en 30 ans; que le nombre des ateliers de petite industrie (de l à iO ouvriers) a presque doublé, etc.

♦ Les colleclivistes disent (voir Vundervelde, Le collectivisme et révolution industrielle; Jaurès, Etudes socialistes) que le développement des sociétés anonymes par actions tend à voiatiser la propriété. Mais remarquez quVlle tend par là-même ; — 1® à la démocratiser en la rendant accessible à tous; — 2® à la rendre, sous sa forme anonyme de titres au porteur, mondiale et insaisissable pour quiconque voudra s'en emparer, que ce soit le fisc ou lÉ.at collectiviste.

des riches si on leur ofirait le partage égall mais ils ne seraient pas disposés à les sacrifier, si modiques soientelles, en échange d’un vain droit collectif et indéterminé sur le capital, national.

1 En admettant que le collectivisme parvînt à se réaliser

intégralement, il se heurterait dans la pratique à de graves objections dont voici les principales ;

i* Le droit de propriété individuelle, que l’école collectiviste prétend maintenir en le restreignant aux produits du travail personnel, ne sera qu’un leurre. En effet, si cette propriété était reconnue avec tous les attributs que comporte le droit de propriété, notamment ceux de prêter, de vendre ou de faire valoir, elle ne tarderait pas à reconstituer — en même temps que l’inégalité des richesses — les catégories des créanciers et débiteurs, patrons et salariés, vendeurs et acheteurs, c’est-à-dire tout l’édifice économique qujon avait renversé. Aussi les collectivistes déclarent-ils qu’en aucun cas le soi-disant propriétaire ne pourra vendre ou prêter sa part, ni l’employer à faire travailler autrui* mais qu’il pourra simplement la manger, la garder ou la donner, — en d’autres termes qu’il lui sera interdit d’en faire tout autre emploi qu'un emploi improductif. Or d’abord, ceci nous ouvre une perspective peu rassurante sur l’avenir de la production! De plus, comme il est vraisemblable que les propriétaires ne s’accommoderont pas facilement d’une propriété ainsi mutilée et feront des efforts désespérés pour en tirer le parti le plus avantageux, ceci nous fait prévoir des mesures singulièrement vexatoires pour la liberté individuelle. En tout cas le droit de propriété ainsi amputé de ses attributs les plus essentiels ne sera plus qu’un mot, qu’une ombre, et nous retomberons, ou peu s’en laut, dans le communisme. *

‘ Fourra-t-il même l'employer pour travailler lui-méme d’une façon indépendante? — Provisoirement et autant qu'il y aura des producteurs autonomes, oui peut être, mais logiquement non, toute production individuelle devant être finalement remplacée par la production sociale.

LES MODES SOCIALISTES

Il semble donc que le système collectiviste se flatte vainement de tenir le juste milieu entre le communisme et le régime individualiste et qu’il ne puisse échapper à la nécessité d’aboutir en fin de compte au premier de ces deux régimes, s’il ne veut être ramené au second.

<2®* La destitution de tous les chefs d’industrie, patrons, propriétaires, capitalistes, pour les remplacer par des gérants élus par des syndicats ouvriers, par des Fédérations ou par des comités, est faite pour éveiller de vives appréhensions chez tous ceux qui ont quelque notion du faible degré déducation économique des classes ouvrières. Il est vrai que cette même objection est faite au régime coopératif auque pourtant nous nous rallions. Mais sous le régime coopératif l’élimination des patrons s’effectue par voie de libre concurrence et non par un coup d’État : c’est-à-dire quelle ne se réalise que dans la mesure où elle est possible et socialement utile. .

Mais une autre catégorie sociale dont la disparition

nous paraîtrait encore plus inquiétante est celle des capitalistes économes. Ils sont des millions en France, grands et petits (beaucoup plus de petits que de grands), qui épargnent prudemment environ 2 milliards, bon an, mal an, et qui alimentent ainsi la source où s’entretient et se renouvelle la fortune de la France. Us le font dans leur intérêt, il est vrai, mais le résultat n’en est pas moins d’un intérêt vital pour le pays aussi. — Or. sous le régime collectiviste, cette source merveillease de l’épargne privée sera tane. Voici pourquoi. D’abord parce qu’il est probable que lorsque les hommes sauront qu’ils ont le nécessaire assuré, ils ne s’astreindront pas à épargner sur la part qui leur sera attribuée. Et parce que, en admettant que quelques-uns continuent à épargner une partie de leur revenu sous forme de bons de travail, en ce cas ils garderont cette épargne pour leurs besoins et ne songeront pas à la placer, ce qui, au reste, leur serait sévèrement interdit. Ils n’auront le droit de faire qu’une thésaurisation stérile et sans utilité sociale. Et comme il faut bien pourtant entretenir et accroître

le capital national, par quelle source remplacera-t-on l’épargne privée? — Par l'épargne publique, nous dit-on. La Wation fera comme font aujourd’hui toutes les sociétés financières : elles prélèvera sur ses revenus une part de 10 ou de 20 p. 0/0 qui sera affectée au fonds de réserve. — Ouil seulement on n’a jamais vu jusqu’à ce jour uii Gouvernement sachant, voulant et pouvant épargner : i faut donc supposer que le gouvernement collectiviste ne ressemblera à aucun de ceux qui l’ont précédé, qu’il sera économe, prévoyant, en un mot qu’il aura toutes les vertus qui caractérisent aujourd’hui « le bon bourgeois ».

3* La suppression de tout producteur indépendant la

Société devenant désormais le seul entrepreneur impli-

que presque nécessairement la suppression de la liberté du travail. Le citoyen ne pourra pas plus choisir son emploi que ne peut le faire actuellement l’ouvrier embauché par un entrepreneur. De même que le salarié se rend au poste assigné par le patron, de même chacun devra se rendre à celui qui lui sera assigné par le grand, le seul patron, qui sera la Nation — et personne n’aura plus la faculté, qu’a du moins aujourd’hui l’ouvrier, de chercher ailleurs un autre patron et un autre emploi. C’est là une perspective terrible, et que les divers écrivains collectivistes s’efforcent en vain de pallier par des systèmes ingénieux.

Mais peut-on dire, cette servitude qui vous effraie est déjà celle de toute la classe salariée? — Hélas 1 oui, mais c est précisément pour cela qu’il faut chercher le moyen

qui la subissent actuellement et non de 1 étendre a ceux qui en sont aujourd’hui affranchis.

40 La formule de répartition collectiviste : à chacun selon le nombre d heures de travail qu’il a fournies, se heurte m°orar difficultés pratiques et à un gros problème

Difficultés pratiques, car ce mode de répartition est lié à la doctrine marxiste qui fait du travail l’unique fondement de la valeur. Or, si, comme nous l’avons expliqué et comme 1e croient aujourd’hui presque tous les économistes, le tra-

LES MODES SOCIALISTES

vail n’est qu’un des éléments de la valeur, et si c’est l’utilité finale ou la désirabilité qui en est le fondement (voir pp. 62- 67), le système de répartition marxiste ne cadre plus avec la réalité. La valeur ne se laisserait pas lier sur le lit de Procuste où on veut l’enchaîner. On pourra bien me donner, en échange de mon travail, un nombre de bons égal au nombre d’heures que j’ai fournies : mais on ne pourra pas me garantir qu’en échange de ces bons je pourrai me pro- / f i . • j curer des produits représentant le même nombre d heures • ’ y

de travail : car on ne pourra jamais empêcher qu’un objet '' rare ne vaille plus qu’un objet abondant, eût-il coûté le même nombre .d’iieyres de travail. loo»* ^

PrôBîéme moral, car est-il vraiment conforme à la justice .i

sociale que chacun soit rétribué en raison de la peine prise, du nombre d’heures et de minutes mesuré à l’horloge, et j

ne serait-il pas plus juste qu’il le fût plutôt en raison du résultat obtenu? N’esl-ce pas Vopus plutôt que le labor qui devrait être le critérium de la justice distributive? Et n’est- '

ce pas le cas de répéter avec le Misanthrope :

Voyons, Monsieur ! Le temps ne fait rien à l’affaire.

Ce qui a fait la force du socialisme marxiste jusqu’à présent c’est surtout qu'il s'affirmait comme socialisme ouvrier, un sociilismede classe, mais depuis peu de temps il a vu surgir en face de lui un socialisme encore bien plus exclusivement ouvrier, qui est le Siindiccilisnte* Celui-ci dédaignant toute doctrine, toute organisation préconçue, croit que la classe ouvrière n’a qu’à suivre ses intérêts immédiats en toute circonstance pour être dans le vrai chemin — entendez par là pour faire sortir d’elle-même toute une société nouvelle et même une morale nouvelle. Un de ses interprètes M. Lagardelle, écrit ; « la classe ouvrière est la seule qui puisse renouveler le monde, mais à la condition qu’elle reste étrangère à la classe bourgeoise ». Ce néo-socialisme a pour organe le syndical professionnel, d’où son nom, et pour moyen « l’action directe » c’est-à-dire purement économique, à l’exclusion des moyens politiques et réformes légales,

hs

nauUiplier,

Moules eut pour but Yémancipatwn aines catégories de personoes afin qu elles puissent se

lasser des^ intermédiaires et se suffire à ^

jociété de consommation permet aux consommateurs de se ;asser dn boulanger, de l’épicier, du marchand quelconque, m faisant directement leurs achats aux producteurs ou mieux encore, en fabricant eux-mêmes tout ce qui leur e^ Ssaire La société de crédit permet aux emprunteurs SSpper aux griffes des usuriers en leur procurant directemenUes capitaux nécessaires ou même en leur permettant de créer Lx-mêmes des capitaux par d rombinaisons d’épargoe et de mutualité. La société deprorurperraet aa/ ouvriers de se passer despalropsen produisaul par leurs propres moyens et pour leur propre

«oVules ont pour but de remplacer la compétition par la solidarité, et la devise individualiste Chacun foi

nar la devise coopérative Chacun pour tous. Les individus ’sl tfur lus cSneurreuce. du moins en qu’ils s’associent entre eus pour

et ces associations à leur tour ont pour règle de se fédérer nonr former desorgaoisalions plus vastes. ^

^ 3» Toutes ont pour but non d’abolir la propriété indm-

duelle, mais de la généraliser en

tons sous la forme de petites coupures ' mais aussi ae

.iïï.:ï ™ «sssïSSî

ration sans pourlanl renoncer p , oréparaloire, un moyen

que la coop<^ralion n est pour eu ^ fournir des cadres

de préparer ‘ pour les coopéra-

et des ressources à la lutte des classes v^l-à-dire qu’elle con-

Lï el“ sr.f: rU

Le mot de coopératisme est un néologisme que commencent à employer ceux qui voient dans la coopération non pas seulement un moyen de réalisercertaines améliorations mais tout un programme de rénovation sociale. Le Coopéra lisrne se rattache par une filiation directe au socialisme associationniste de la première moitié du xix* siècle. Cependant il ne peut encourir, comme celui-ci, le qualificatif d’utopiste puisqu’il se place et se meut dans les catégories économiques existantes, et puisqu’il réalise d’ores et déjà plusieurs des desiderata les plus importants du socialisme et, en attendant, ce qui n’est pas à dédaigner, procure immédiatement une amélioration très réelle dans les conditions d’existence de ceux qui le mettent en pratique.

Au commencement du xix‘ siècle, Owen en Angleterre elFourieren France, avaient pensé que l’on pourrait transformer l’homme et le monde par le moyen de l’association libre et ils avaient imaginé à cet effet des mécanismes plus ou moins ingénieux qui n’ont pas réussi. Mais les nécessités de la vie pratique, plus puissantes que les systèmes, ont fait surgir spontanément dans différents pays des formes très diverses d association ; — en Angleterre, associations de consommation; en France, associations de production; en Allemagne, associations de crédit; en Danemark, asso-’ cialions rurales ; aux États-Unis, associations de construction, etc. Toutes, quoique dans des proportions encore modestes, ont déjà commencé à réaliser d’assez série uses transformations dans les conditions économiques actuelles et à ouvrir le champ à de plus grandes espérances. Pour chacune de ces formes d association coopérative nous devons renvoyer à celui des chapitres dans lequel elle rentre plus particulièrement. Mais nous devons indiquer ici les traits communs qui les caractérisent et qui permettent d’en dégager un certain programme social :

PRINCIPES d’économie POLITIQUR.

Le coopératisme.

LES MODES SOCIALISTES

480 PRINCIPES d’économie politique.

sera employé au développement de la société et à des œuvres d’utilité sociale.

4® Toutes ont pour but non de supprimer le capital, mais de lui enlever son rôle dirigeant dans la production, comme aussi de lui enlever la part qu’il prélève, à titre de pouvoir dirigeant, sous forme de profit et dividendes. La suppression du profit sous toutes ses formes était déjà le point essentiel du système d’Owen. Beaucoup de sociétés s’interdisent par leurs statuts de faire aucun profit, ou le versent au fonds de réserve. Celles qui en font les restituent à leurs membres — au prorata, soit de leurs achats, s’ils sont consommateurs, soit de leur travail, s’ils sont ouvriers, mais jamais au prorata de leurs actions, c’est-à-dire du capital apporté par eux. Le service du capital-actions, comme celui du capital emprunté, se paie seulement par un intérêt modique, jamais par un dividende ; et même certaines sociétés n’allouent aucun intérêt au capital. Si l'on songe que dans la société anonyme, qui tend à prendre une si grande extension de nos jours, c’est le capital qui prend tout le profit de l’entreprise en même temps que la direction, réduisant le travail au rôle de salarié, on comprendra que le système coopératif constitue une véritable révolution sociale puisqu’il renverse la situation actuelle, et c’est le capital qu’il ramène à son tour au rôle de salarié!

5® Toutes enfin ont une valeur éducative considérable en apprenant à ceux qui en font partie — non point à sacrifier une part quelconque de leur individualité, de leur esprit d’entreprise — mais au contraire à développer leurs énergies pour aider autrui en s’aidant eux-mêmes, à placer le but de l’activité économique dans la satisfaction des besoins et ni^dans la poursuite du profit, à moraliser les relations économiques par la suppression de la réclame, delà fraude, de la falsification des denrées, du sweating-system, etc., à supprimer tous les modes d’exploitation de l’homme par l’homme et toutes les causes de conflit. On peut même dire que toute grande forme d’association coopérative a pour caractéristique l’abolition d’un conflit quelconque, d’un duel

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d’intérêts antagonistes : — l’association de consommation supprime 1» conflit entre vendeur et acheteur; — celle de construction, le conflit entre propriétaire et locataire; — celle de crédit, le conflit entre créancier et débiteur; — celle de production, le conflit entre patron et salarié.

Ces associations réaliseront- elles un si ambitieux programme? Comment le savoir puisque les plus anciennes n’ont que 60 ans d’âge? Cependant Claudio Jannet, qui n’était rien moins que coopératisle, a pu écrire que « c’était la seule expérimentation sociale au xix* siècle qui eût réussi ».

Les associations coopératives de production, sur lesquelles le vieux socialisme français avait fondé de si grandes espérances, comptent quelques succès brillants mais jusqu’à présent rares. Mais les associations de crédit et surtout celles de consommation sont en train de prendre un développement tel qu’il a surpris leurs adversaires et même leurs apôtres. Les sociétés de consommation surtout visent à absorber en elles toutes les autres formes et à réaliser une sorte de République Coopérative dans laquelle toute la direction de la production passerait entre les mains des consommateurs, ce qui ne serait certes pas une petite révolu- ^ tion. Malheureusement, en France surtout, elles s’imbibent j rapidement des vices du milieu mercantile qu elles prétendent régénérer et en fait visent beaucoup moins à abolir le profit qu’à se l’attribuer sous forme de bonis.

En tout cas, en admettant même qu’un tel programme ne puisse être réalisé intégralement, le coopératisme aurait du moins l’avantage de n’avoir pas compromis l’avenir en coulant les sociétés humaines dans un moule uniforme et déterminé d’avance. La plus grande supériorité du régime social qu’il prétend instituer c’est d’être facultatif, de ne pas recourir à la force, ni révolutionnaire ni même légale, mais pour supprimer l’organisation économique existante, de se servir seulement contre celle-ci de ses propres armes qui sont la concurrence et la liberté.

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