DEUXIÈME PARTIE
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Les classes sociales.
Nous venons de voir quels sont les principes qui règlent la répartition des richesses, tant ceux qui sont appliqués présentement que ceux qu'on propose pour les remplacer. Voyons maintenant quelles sont les personnes qui se présentent comme copartageants et quelle est la part que chacune réclame. Il va sans dire que nous n'avons pas à examiner les revendications individuelles, mais celles formulées par des groupes importants, par des « classes »,en entendant par là tous ceux qui, réunis par une certaine communauté d’intérêt, invoquent les mêmes titres au partage*. Il
1 Telle nous parait la définition la plus simple de la classe. On en a donné beaucoup d’autres — sans compter celles qui disent qu*il n’y a plus de classes et qu’il faut rayer ce mot. Le fait de posséder ou de ne pas posséder, la solidarité professionnelle, la différence de mœurs et d’éducation, voire même des différences originaires de race, out été proposées comme critériums (voir Cyr von Overbegh.La Classe Sociale),
La classe ne doit pas être confondue avec la caste. Le régime des castes implique des cloisons étanches entre les groupes : il a des origines poliiiques et religieuses et est sanctionné par les lois, La classe ne crée que des cloisons perméables qui n’ei.ipècheDl pas les individus de passer de l’une dans l'autre; elle n'a que des cau.ses économiques et elle n’a de sanction que dans les mœurs. Les lois civiles et politiques ne reconnaissent plus d’inégalités entre les hommes, non seulemen dans les
est inévitable que ces préteotioDS, étant autagonistes, ne créent un état de lutte permanent entre ces groupes. Car même entre individus, quoique ici les droitsde chacun soient minutieusement réglés par la loi, on sait que les partages sont des nids à querelles et à procès : à plus forte raison quand nous entrons dans un domaine où le conflit s’engage entre des forces formidables et où ce sont les lois existantes
elles-mêmes qui sont attaquées.
Le socialisme d’aujourd’hui ne voit que deux classes en lutte : ceux qui possèdent et ceux qui ne possèdent pas. cest-â-dire le Capital et le Travail; et, d’après eux, comme nous l'avons vu, cette lutte séculaire ne tardera pas à se dénouer par la victoire du Travail. Les capitalistes expropriés rentreront dans les rangs des travailleurs et, comme il n’y aura plus de classes, évidemment il n’y aura plus de lutte de classes*.
Il est certain que la lutte entre le Capital et le Travail est en ce moment au tout premier plan. Néaomoins on a fait remarquer que celle définition est un peu simpliste. Les économistes classiques distinguaient non pas deux, mais
sociétés dites démocratiques mais même dans les autres, et il n’y a plus guère de sigues extérieurs pour les distinguer. En ce qui concerne les individus du sexe masculiu surtout, il est difficile, dans une foule d Araéricains, d’Anglais ou de Parisiens, de reconnaître les ouvriers d'avec les bourgeois. Cela n’empèche pas que des différences permanentes ne demeurent et le langage courant le constate lui-mème quand il dit d un homme qui est sorti, de gré ou de force, de son milieu social, qu’il est « un déclassé ». Le signe le plus sûr qu’il existe encore des classes dans nos Sociétés modernes est que le jus connubii, comme disaient les Romains, le mariage, n’existe pas de l’une à l’autre pas plus qu’entre les classes de l’antiquité ou du Moyen âge. Non seulement une jeune fille de la bourgeoisie n’épousera pas un ouvrier — s non dans les romans de George Sand — ma's même une fille d’employé ne s’y décidera pas volontiers.
> H ne faut pas confondre la lutte de classes avec la concurrence, quoique l’une et l’autre soient des manifestations de la lutte pour la vie — car celle-ci n’existe qu’entre semblables et celle-là qu’entre différents. Il y a concurrence, mais non lutte de classes, entre I épicier et l’épicier.
PRINCIPES d’économie politique.
trois classes : travailleurs, capitalistes et propriétaires, correspondant aux trois facteurs de la production, et réclamant chacun sa part — qui pour la première s’appelait le salaire, pour la seconde le profit, pour la troisième la rente. Et Karl Marx lui-même a reconnu l’exactitude de cette division tripartite. Or c’est une très importante différence, quand il s’agit de lutte, d’être deux ou d’être trois! caria présence du tiers la rend moins cruelle, le tiers ayant intérêt à ce que l’un des deux adversaires ne soit pas complètement écrasé et se portant tantôt d’un côté tantôt de l’autre pour rétablir l’équilibre. C’est précisément ce qui est arrivé ici. Les propriétaires fonciers et les capitalistes ont des intérêts très différents, et cette divergence d’intérêts est celle qui se manifeste dans la vie politique de tous les pays par la lutte classique des libéraux et conservateurs, des whigs et tories. Si en ce moment la force menaçante du socialisme ouvrier les réunit dans une « entente cordiale », il n en a pas toujours été ainsi. En Angleterre, lors de la grande bataille pour le libre-échange, les industriels se mirent du côté des ouvriers et contre les lords pour faire abroger les droits sur les blés — et plus tard ce sont les propriétaires qui, prenant leur revanche, ont donné leur appui aux ouvriers contre les industriels pour faire passer la législation des fabriques.
Mais n’y a-t-il que trois copartageants, que trois catégories d’intérêts? Il y en a bien davantage 1 D'abord parmi les capitalistes, il y a deux catégories distinctes :1e capitaliste actif, qui est l’entrepreneur, le patron, le tout premier rôle sur la scène économique, c'est lui qui mène tout; le capitaliste passif, le rentier, qui se borne à prêter ses capitaux au premier pour les faire valoir, qui n’est jamais en rapport direct avec les salariés. Or l’industriel et le rentier n’ont pas les mêmes intérêts, car le premier figure généralement parmi les emprunteurs et le second parmi les prêteurs. — D'autre part, du côté des travailleurs, il y a aussi des corps différents et qui ne marchent pas toujours d’accord. Il y a les ouvrieis proprement dits qui sont les travailleurs manuels; il y a les
employés; il y aies fonctionnaires. Sans doute ils ont ceci de commun qu’ils sont tous des salariés, et nous voyons en ce moment un certain nombre d’entre eux qui, à ce litre, réclament le droit de se grouper sous la bannière de la Confédération Générale du Travail. Mais ce n’est qu’une petite minorité dans chaque camp.
Enfin et surtout il y a les travailleurs indépendants, artisans, boutiquiers, professions libérales, ceux qui ont un capital suffisant pour ne pas se faire salariés, mais trop petit pour prendre des salariés à leur service. Ils sont des millions en France et constituent ce qu’on appelle la classe moyenne.
Cette classe moyenne, à raison précisément de son caractère i
mixte, paraît appelée à jouer un rôle très important dans la ^ ^
lutte des classes, le rôle de classe-tampon. La principale cause du conflit entre les autres classes, c’est la séparation du travailleur et de l’instrument de son travail : or ici celle 'j
séparation n’existe pas. Chacun produit par ses propres moyens et garde pour lui-même tout le produit de son Ira- \
vail. Par conséquent s’il n’y avait dans une nation que des î
producteurs autonomes, la question du partage, la question ^
sociale, ne se poserait même pas; et l’inégalité serait renfermée |
dans des limites étroites, car ce n’est qu’en faisant travailler un grand nombre d’hommes pour soi — faculté interdite, par 1
définition même, au producteur autonome — qu’on peut 1
gagner une grosse fortune.
Malheureusement il se trouve que celte classe pacifica- ’l
trice est précisément celle qui est menacée de disparaître !
par la loi de concentration, et non seulement les socialistes mais aussi les économistes déclarent qu’elle n’a que peu de jours à vivre. Ce n’est pas sôr pourtant ! Nous avons dit déjà (voir Loi de concentration) que cette prophétie ne paraissait nullement justifiée par les faits. Si la classe moyenne est éliminée en effet dans certains domaines, elle repousse dru dans d’autres et, somme toute, elle ne perd pas de son importance numérique. D’ailleurs tous ceux qui ont à cœur la paix sociale s’efforcent de la défendre. La question des classes moyennes, commeonl’appelle, est depuis longtemps à l’ordre
PRINCIPES d’économie POLITIQUE.
du jour en Allemagne, en Autriche et surtout en Belgique*.
Les sociétés modernes sont donc beaucoup plus complexes et plus diversifiées, les intérêts y sont beaucoup plus enchevêtrés que ne pourrait le faire croire la représentation grossière de deux couches géologiques superposées. Et il en résulte que la lutte des classes pourra passer par bien des péripéties et qu’il est bien difficile d’en pronostiquer l’issue. Le mot d’ordre orgueilleux que le socialisme marxiste à donné à la classe ouvrière depuis le .Manifeste Communiste de i 848, à savoir « qu’elle ne doit attendre son émancipation que d’elle-même », recevra très probablement un démenti, car l’histoire nous montre tout au contraire que les. classes qui ont été émancipées ne l’ont été que par le concours
f . . ■ nation, à preuve les esclaves, les
serfs, et même le Tiers Etat de 89.
Nous ne pouvons passer en revue tous les groupes que nous venons d’énumérer. Prenons seulement les quatre classe^types : le propriétaire foncier, le capitaliste-rentier, l’ouvrier salarié, et l’entrepreneur. Si nous mettons celui-ci à la fin, quoique ce soit lui qui répartisse les parts de tous les autres, c’est précisément parce que sa part à lui est faite de ce qui reste quand tous les autres ont été payés — un
peu comme le légataire universel quand il a payé tous les legs particuliers.
1 £q FraDce aussi une « Ligue pour la défense de la cUsae moyenne » vient de se constituer.
Le développement des sociétés coopératives de consommation, tout comme celui de la grande industrie, porte coup à la classe moyenne» mais au contraire la coopération de production et celle de crédit tendent plutôt à la fortifier.
LES PlROPRIÉTAIRES FONCIERS.