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CHAPITRE II

LES CAPITALISTES RENTIERS

Historique du prêt à intérêt. — L’nsure.

Toute Tantiquilé a pratiqué le prêt à iulérêl et sous des formes terriblement dures, mais tous ses grands hommes. Moïse, Aristote, le dur Caton lui-même, l’ont flétri. Après l’avènement du christianisme, les attaques redoublèrent de vigueur dans les écrits des Pères de l’Église, et quand l’Église eut solidement établi son pouvoir, elle réussit à faire prohiber formellement le prêt à intérêt dans le droit civil aussi bien que dans le droit canonique. La loi de Mahomet a d’ailleurs fait de même : « Dieu a permis la vente, mais a interdit l’usure »>, dit le Coran. Le vrai musulman ne touche pas d’intérêt sur l’argent prêté, encore aujourd’hui, pas même chez le banquier chrétien où il l’a déposé.

Quoique celte doctrine ait été depuis lors traitée avec un profond mépris et considérée comme une marque d’ignorance de toutes les lois économiques, elle peut au contraire très bien s’expliquer historiquement.

Nous avons déjà fait remarquer {Du crédit, p. 373) que jusqu’à une époque relativement récente, le crédit, sous forme de prêt d’argent, ne pouvait avoir un caractère productif : il ne pouvait servir et ne servait, en effet, qu’à la consommation. Les ancienset les canonistes ne se trompaient donc pas si grossièrement qu’on le croit et avaient au contraire une notion très exacte de l’état économique de leur temps quand ils déclaraient le prêt stérile.

l PRINCIPES D ÉCONOMIE

1» Dans tous les cas où U était établi que l’emprunteur pouvait réaliser uu bénélice, par exemple en faisant le commerce, et que le prêteur courait certains risques, 1 mlérêl devenait légitime, car il n’ était pas usuraire .

^0 Si le prêteur transférait définitivement à 1 emprunteur la propriété du capital de la somme prêtée, c’esl-a-dire renonçait à tout remboursement, en ce cas encore on admet-

lail ’lrès bieo la légitimité du revenu de ' -^t; “

pouvait lui demander de sacrifier a la fois le fonds et le re venu : c'était le prêt sous forme de constitution de rente.

30 Si rintérêt était stipulé sous forme de clause pénale pour le cas où le capital ne serait pas remboursé a c’était valable aussi : et comme rien n empêchait de fixer cette échéance au lendemain même du prêt, si 1 on voulai !! on voU que de cette fa-jon la règle pouvait être assez ta-

cilemenl éludée. , , . •

La Réforme réagit naturellement contre la doctrine canonique. Calvin se montra disposé à tolérer le prêt a intérêt sous certaines conditions, et au xviii« siecle ce deux

grands jurisconsultes français huguenots. Dumoulin et S maise (celui-ci réfugié en Hollande), qui réfulèrenl les arguments scolastiques contre l’usure. Toutefois, il faut arriver fusqu’aux économistes - Turgot {ilèmoire sur les^

pouTvoir la doctrine économique s’affirmer en faveur du prêt à intérêt.

A partir de cette date, tous les économistes sont unanimes. El cette fois ils ont raison. Pourquoi? Parce que les

choses avaient changé de face.

D’une part les rôles se sont intervertis. Aujourd hui ce ne sont plus les besogneux qui empruntent aux fiches, es plébéiens aux patriciens : — ce sont au contraire, le pi Luvent, les riches, les puissants, les spéculateurs,

. Le Concile de Latran (1515) définit '“‘'"S

LES CAPITÂUSTBSRBNTIERS.

grandes Compagnies, les banquiers, les propriétaires de mines d’or, les grands États surtout, qui empruntent au public, aux petites gens, qui puisent dans l’épargne populaire, dans le bas de laine du paysan. Et il en résulte ceci : c’est que très souvent ce n’est plus l’emprunteur dont le sort est digne de pitié, mais plutôt le prêteur! Ce n’est plus l’emprunteur faible et désarmé, dont l’opinion publique et la loi doivent prendre la défense contre la rapacité du prêteur, c’est le prêteur ignorant que la loi et l'opinion publique doivent protéger contre l’exploitation des gros emprunteurs dont l’histoire financière de notre temps offre maints scandaleux exemples.

D’autre part, et ces deux changements sont concomitants, le but du contrat de prêt a changé. Dorénavant on n’empruntera plus guère pour avoir de quoi manger, mais pour faire fortune. Aujourd’hui, quoique toujours qualifié par les juristes de « prêt de consommation », le prêt a pris son véritable caractère, son caractère économique, celui d’uii mode de production. C’est, comme nous l’avons montré (voirp. 153), l’entrepreneur, c’est-à-dire le véritable agent de la production, qui loue le capital et paie rintérêt, et cet intérêt figure dans ses frais de production au même litre que le salaire de la main-d’œuvre ou le loyer de son usine, il serait donc insensé de vouloir, dans un but humanitaire, dispenser cet entrepreneur de payer l’intérêt, ce qui n’aurait d’autre résultat que d’augmenter ses profits!

Sans doute cette évolution n’est pas encore généralisée partout. Dans les régions agricoles d’Orient, de Russie, du Danube, d’Italie, d’Algérie, le crédit a conservé ses formes anciennes, et c’est souvent l’emprunteur, le paysan, qui e.st exploité et finalement exproprié par le prêteur. C’est de là qu’est né ce mouvement qu’on appelle l’anti-sémitisme, et c’est pour cette raison que les vieilles lois contre l usure peuvent être encore parfaitement de saison dans certains pays et sous certaines conditions.

Gfiig — Éc. PuL.

De la légitimité et de la réglementation de l’intérét.

La question de la légitimité de l’intérêt est la plus vieille de l’économie politique : nous venons d’en retracer les principaux épisodes dans le chapitre précédent. Mais elle a perdu aujourd’hui beaucoup de son importance et ne se discute plus guère.

En effet pour ceux qui voient dans l’intérêt tout simplement une conséquence du droit de propriété, le terrain se trouve déblayé de tous ces arguments surannés.

Quels étaient ces arguments scolastiques?

1» On disait qu’il fallait distinguer selon que l’emprunteur avait fait, oui ou non, un emploi productif du capital emprunté.

Mais qu’importe? Même dans le cas où le capital emprunté n’a pas reçu et ne pouvait pas recevoir, par le fait des circonstances, un emploi productif, en d autres termes, dans le cas où il n’est pas un capital mais un simple objet de consommation, pourquoi le propriétaire de cette richesse seraitil obligé à le prêter gratis? Le précepte mutuum date nil inde sperantes est uniquement de l’ordre évangélique, mais non de l’ordre économique, absolument comme le précepte qui recommande à celui qui a deux habits d’en donner un. Au point de vue économique et juridique, le simple principe que nul ne peut être dépouillé de son bien et que celui qui consent à s’en dessaisir au profit d’autrui a le droit de ne le faire qu’à telles conditions qu’il lui plaît de fixer, suffit évidemment pour justifier l’intérêt.

2» On disait qu’il fallait distinguer du côté du prêteur s'il avait, oui ou non, éprouvé une privation.

Mais qu’importe s’il se prive ou non ! Depuis quand la rémunération, le profit ou le salaire que je réclame, sont-ils en raison des privations que j’éprouve? En vertu de quel principe serais-je tenu de mettre gratuitement à la disposi-

LES CAPITALISTES- RENTIERS

tion de mes semblables les biens dont je ne puis pas ou ne veux pasfaire usage pour moi-même? Faut-il que je laisse les gens s’installer dans mon appartement parce que je suis forcé de m’absenter, ou que je les laisse manger dans mon assiette parce que je n'ai pas faim? On ne pourrait soutenir cette thèse qu’en partant du principe que l’homme en ce monde a droit seulement à la quantité de richesses strictement nécessaire à sa consommation personnelle et que l’excédent appartient de droit a la masse, c’est-à-dire en se plaçant sur

le terrain du communisme pur.

Le raisonnement sur lequel se fonde aujourd’hui la légitimité de l’intérêt est un syllogisme des plus simples, qui

peut se formuler ainsi : ,

Le capital est très utile, aussi bien pour produire que pour ne rien faire, et par conséquent tout le monde le désire; Mais t ut le capital est approprié et, jusqu’à présent du

moins, il n'y en a pas de reste ;

Donc ceux qui le possèdent et qui sont disposés à s en dessaisir momentanément ne le feront qu à un certain prix, et au prix maximum que la concurrence des autres capitalistes prêteurs leur permettra d’obtenir.

Seulement ce raisonnement suppose admise l'appropriation des capitaux. Mais voilai Faut-il 1 admettre. Et cest sur ce terrain nouveau que se trouve transportée aujourd’hui la vieille question de la légitimité de l'intérêt. Elle est devenue maintenant celle de la légitimité de la propriété des

capitaux. .

Et alors les économistes font valoir que la propriété des

capitaux est le résultat non seulement du travail, comme une richesse quelconque, mais, en plus, de l épargne ou abstinence qui a été indispensable pour transformer le produit en capital, et qu’ainsi cette propriété est comme deux fois

Scicréfi !

La légitimité de l’appropriation capitaliste a été vivement attaquée par les socialistes, et le livre célèbre de Karl Marx, Le Capilal, a précisément pour but de démontrer que celte appropriation n’a été que le résultat d’une spoliation histo-

532 PRINCIPES d’économie POUnQL’E.

rique et le moyen de poursuivre et d’aggraver indéfiniment celte spoliation. Les collectivistes admettent bien que le capital puisse faire l’objet d’un droit de propriété légitime quand il apparaît sous l’humble forme sous laquelle les économistes se plaisent a l’évoquer, le canot creusé par Robinson, le rabot fait par le menuisier de Baslial, les écus serrés dans un vieux bas ou déposés à la caisse d’épargne par le paysan — mais disent-ils, le vrai capital, celui qui donne la richesse et la puissance, n’est pas cela. 11 n’est jamais le produit du travail personnel, ou l’épargne réalisée sur le produit d’un travail personnel, mais tout au contraire l'épargne réalüc'e sur le produit du travail £ autrui, c’est-àdire d’ouvriers salariés, laquelle ne peut d’ailleurs grossir qu’aulant qu’elle est employée à faire travailler d’autres ouvriers pour en retirer de nouveaux profils. Aucune grande fortune ne s’est créée autrement.

Il faudrait conclure de ce raisonnement qu’il y aura alors deux catégories de capitaux : les petits, dont l’appropriation serait légitime parce qu’ils sont le fruit d’un travail individuel et honnête; les gros, les capitaux vampires, dont l’appropriation serait illégitime parce qu’elle implique l'appropriation du produit du travail d’autrui. Or comme tous les gros capitaux ont commencé évidemment par être petits, il s’ensuivrait que l’appropriation du capital est légitime à sa naissance et jusqu’à un certain point de son développement aprèsquoi elle devientabiisive. Il en serait du capital comme de certains animaux qui sont bons tant qu’ils sont petits, mais qui deviennent méchants en grand is.sant... Mais quel serait le point critique? Ce serait celui où le capi tal, étant devenu trop grand pour servir simplement d’instrument au travail de son maître, sera employé par lui à faire travailler d’autres hommes en nombre suffisant pour que son propriétaire (et ses héritiers à perpétuité) puisse vivre de leurs renies. Ici nous rentrons dans la doctrine collectiviste et nous ne pouvons que nous référer à la discussion déjà faite.

Rappelons seulement (voir p. 138) que nous ne croyons

LES CAPITALISTES RENTIERS

pas que le capital, même gros, soit nécessairement et par sa nature propre un iuslrumeot d’exploitation et qui ne puisse grossir qu’en suçant le sang du travail : le capital-vampire est non point la forme normale mais, au contraire, une perversion monstrueuse du capital, dont le véritable rôle est d’être l’instrument et le serviteur du travail. Il s’agit seulement de le remettre à sa place.

Rappelons aussi ce que nous avons dit que l’appropriation des capitaux paraît conforme à l’utUité sociale, car puisque le développement de la production exige impérieusement un stock de richesses accumulées nous devons considérerla fonction de ceux qui accumulent ces richesses, les fabricants de capitaux, comme tout à fait importante (voir p. 475) : et le mode le plus efficace pour encourager ces économes sociaux paraît bien être de leur attribuer la propriété des richesses qu’ils auront capitalisées, avec le droit d’en tirer profil*. Sans doute il en résultera des abus, parmi lesquels la faculté pour ces capitalistes de vivre sans rien faire. Mais nous avons expliqué ci-dessus qu’il est très utile pour une société qu’un certain nombre de ses membres aient les loisirs nécessaires pour les consacrer non à la paresse mais aux occupations désintéressées : c’est une des formes bienfaisantes de la division du travail.

Néanmoins on a le droit de se demander si ces « économes » ne se font pas payer trop cher pour la fonction qu’ils exercent et si on ne pourrait pas obtenir leurs services a

meilleur marché.

Proudhon prétendait qu’on pourrait ne pas les payer du tout, et qu’il suffirait pour cela d’organiser le crédit gratuit.

1 Nous n’irons pas cependant jusqu’à dire, comme beaucoup d’économistes, que si on ne payait pas d’intérêt, on ne formerait plus de capitaux. Je crois, au contraire, qu’on en créerait davantage : seulement, ceux qui les produiraient les garderaient — pour les faire valoir euxmêmes ou pour les thésauriser - mais ne les porteraient plus sur le marché. De même que si une loi prohibait le loyer des maisons, je ne crois pas qu’on en bâtit moin», au contraire! seulement, >> est sûr quon n’en trouverait plus à louer. Il faudrait que chacun se bâtit sa mai-

SOQ.

PRINCIPES d’économie POLITIQUE.

Sans aller jusque-là, les associations coopératives de crédit, comme nous l’avons vu ci-dessus (p. 480), ont précisément ce but de réduire le capital àla portion congrue etàun rôle subordonné.

Les économistes assurent que les lois naturelles se chargent d’elles-mêmes de réduire au minimum la part du capitaliste, c’est-à-dire l’intérêt. C’est ce que nous verrons tout à l’heure.

Enfin le législateur dans bien des paysintervientlui-méme pour limiter cette part. On pourrait croire que, depuis un siècle et demi que l’économie politique a proclamé le droit à l’intérêt comme attribut naturel du droit de propriété, toutes les vieilles lois qui prohibaient l’inlcrét sont tombées. Il n’en est pas cependant tout à fait ainsi ;

1® La loi fixe un taux maximum de 5 p. 0/0 pour le prêt d’argent toutes les fois qu’il n’a pas un caractère commercial — par exemple pour les prêts hypothécaires ou lepréts de consommation. On peut retrouver ici une trace de la distinction des canonistes : la loi admet le taux illimité de l’intérêt là seulement où le prêt est présumé réellement productit et en même temps aléatoire, ce qui est le cas de l’argent engagé dans les entreprises industrielles ou commerciales, mais non dans le cas contraire '.

2® Non seulement l’intérêt est limité à 5 p. 0/0, c’est-às dire que le créancier n’a pas le droit d’exiger davantage, mais le fait de prêter habituellement au-dessus de ce taux (pour les prêts civils) constitue le délit d'usure qui est puni de peines correctionnelles (loi du 19 décembre 1850).

Les économistes protestent vivement, non contre cette dernière règle, mais contre la première. Il est certain que la

1 Et encore n'esl-ce que depuis ta loi du 12 janvier 1886 que cette différence existe entre le prêt en matière commerciale et le prêt en matière civile.

Le taux légal (c’est celui qui se réfère à des sommes dues en vertu de jugements des tribunaux, il ne faut donc pas le confondre avec le taux conventionnel dont nous venons de parler) a été abaissé depuis 1900 à ép. 0/0, en matière civile, 5 p. 0/0 en matière commerciale.

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fixation d’un maximum pour le loyer de l’argent est une mesure tout à fait exceptionnelle puisqu’elle n’existe ni pour le loyer des maisons ni pour le loyer des terres. Et nous croyons qu’on pourrait la supprimer sans inconvénient, pourvu qu'on laisse subsister la seconde règle, c’est-à-dire le délit d’usure. 11 n’y a aucune contradiction, quoi qu’on en pense, entre reconnaître la liberté de l’intérêt et punir ceux qui font métier de prêter à gros intérêt — pas plus qu’il n’est contradictoire de reconnaître aux consommateurs la liberté de boire et de punir néanmoins le cabaretier qui verse à boire à des ivrognes.

Pourquoi le capital produit-il intérêt T

La question posée par ce titre n’est pas tout à fait la même que celle du chapitre précédent. Il ne s’agit plus de savoir si celui qui a prêté un capital a le droit de toucher un intérêt, mais comment le capital peut rapporter un intérêt? U ne s’agit plus de justifier l’intérêt au point de vue moral, mais d’expliquer le phénomène de l’intérêt, question économique. Demander pourquoi le pommier produit des pommes n'est pas la même chose que demander à qui doivent appartenir les pommes. On comprend facilement que celui qui a la bonne fortune d’avoir un capital ne le cède pas gratis — c’est le contraire qui serait plus difficile à expliquer — maistournoos nous du côté de l’emprunteur ; cet intérêt qu’il paie est-il simplement pris dans sa poche, prélevé sur ses revenus? ou correspond-il à quelque valeur égale reçue ou créée‘1 La première solution est inadmissible, quoique les socialistes assurent que c’est la seule vraie, car elle impliquerait que tous les emprunteurs sont nécessairement ruinés, ce qui en fait n’est pas le cas. Il faut donc s’arrêter à la seconde solution; mais alors quelle est cette valeur, cette plus-value, représentée par l’intérêt? Et d’où sort-elle?

IM

La question est loin d’être aussi facile à résoudre qu’on pourrait le croire. Tout récemment de gros et savants livres ont été consacrés à chercher la réponse; on en a donné plusieurs, ce qui prouve qu’on n’est pas bien sûr d’avoir trouvé la bonne.

Voici du moins les trois principales :

t* La première, dite théorie de la productivité, explique l'intérêt du capital en l’assimilant au fermage de la terre. Pourquoi la terre peut-elle toujours rapporter un fermage à son propriétaire? Parce qu’elle produit des fruits et le fermage n’est que la représentation de ces fruits. Sans doute cette explication ne prétend point que le capital fait des petits de même qu’un être vivant — si ce n’est quand ce capital se présente sous la forme d'une vache ou d’un troupeau et remarquez que précisément telle a été l’origine étymologique du capital {cheptel, le bétail prêté) — mais elle montre le capital produisant par le moyen du travail. Comme le montrait Bastiat, dans un apologue, un rabot permet à un ouvrier de faire deux fois ou môme dix fois plus de planches qu’il n’en faisait avec ses mains. Eh bien ! les planches supplémentaires dues à l’emploi du rabot, c’est ce qui constitue le revenu du rabot. El si le propriétaire du rabot, au lieu de l’employer pour lui-même, le prête à autrui, il est tout naturel qu’il réclame comme une sorte de dividende une partie au moins des planches supplémentaires ainsi produites : le revenu originaire du capital devient alors l’intérêt contractuel.

Mais cette explication n’est pas très satisfaisante. Car d’abord elle n’est bonne que lorsqu’il s’agit d'un capital qui a reçu effectivement un emploi productif. S’il s’agit d’un capital emprunté pour être mangé, elle ne vaut plus rien : et évidemment elle devrait dans ce cas conclure à l’inexistence (et par conséquent aussi, comme le disaient les canonistes, à l’illégitimité) de l’intérêt.

Même s’il s’agit d’bn capital employé productiveraent, du rabot, elle n’est pas très scientifique non plus, car s’il est évident que l’emploi du capital permet au travail de pro-

LES CAPITALISTES RENTIERS

duire davantage en quantité et en utilité, il n’est nullement démontré qu’il lui permette de produire davantage en valeur. Créer l’abondance, ce n’est pas créer la valeur (p. 60). Il ne faut pas confondre la productivité technique et la productivité économique. Les machines confèrent-elles aux produits fabriqués par elles une valeur supérieure à celle des produits faits à la main? Oui, s’il y a monopole : non, s’il y a concurrence. En ce cas les produits ramenés au coût de production n’acquièrent aucune valeur supplémentaire, ou du moins pas d’autre valeur supplémentaire que celle représentée par la valeur de la machine elle-même. On comprend qu’il faut que le prix de revient des planches comprenne la valeur nécessaire pour reconstituer la machine ou le rabot (ce qu’on appelle la prime d’amortissement), mais on ne comprend pas pourquoi il devrait naturellement contenir une valeur supplémentaire qui serait le revenu de la machine ou du rabot.

2° La seconde explique l’intérêt du capital en l’assimilant au loyer deâ maisons. Pourquoi la maison rapporte-t-elle un loyer? Évidemment on ne peut plus répondre, comme pour la terre, parce qu’elle donne des fruits : elle n’en donne aucun. Mais elle fournit des utilités multiples — abris contre les intempéries, home confortable et familial, domicile légal — utilités perpétuelles ou qui du moins durent autant que la maison. Le loyer c’est le prix de ces jouissances permanentes et, comme elles, il est perpétuel ou du moins périodique. Hé bien ! il en est de même du capital : le capital rend plus de services encore qu’une maison, y compris celui d’acheter une maison si l’on veut; et l’usage de ce capital étant indéfini doit se payer par une redevance périodique qui est l’intérêt. L’intérêt est un phénomène qui ressort non de la production mais de l’échange. Au reste, la signification étymologique semble l’indiquer : le nom de l’intérêt était u.swra, non pas dans le sens péjoratif qui n’est venu que plus tard, mais dans le sens d'usance du capital.

Cette explication paraît très satisfaisante : elle est pourtant critiquable, car le capital prêté, lequel se présente tou-

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PRINCIPÈS d’économie POUTIQUE.

jours sous la forme de capital circulant et surtout sous la forme-type de capital-argent, n’est pas un bien durable : il se détruit par l’acte même de production. La houille qui a été jetée dans le fourneau s’en est allée en fumée, la matière première a été transformée, l’argent a été dépensé en salaires ou en approvisionnements. Comment donc l’intérêt paieraitil l’usage d’une chose qui a précisément pour caractéristique de se consommer par le premier usage ?

Les jurisconsultes expriment très bien cette différence en disant que dans la location le bailleur reste propriétaire de la chose, tandis que dans le prêt de consommation (comme ils l'appellent, alors même qu’il a pour but la production) le prêteur aliène définitivement ses écus et l’emprunteur en devient propriétaire définitif. Or il serait contradictoire qu’il fût à la fois propriétaire et locataire de la même chose’.

3“ La troisième explication écarte toute assimilation de l’intérêt au loyer ou au fermage. Le prêt d’argent n’est pas une location, dit-on : c’est, comme nous l’avons défini nousmêmes (voir p. 370) l’échange d’un bien présent (la valeur prêtée) contre un bien futur (la valeur à rembourser). Il faut donc que cet échange, comme tout échange, se fasse valeur égale contre valeur égale. Mais si je vous donnais 1.000 fr. comptant en échange de 1.000 fr. à toucher dans un an, l’échange ne serait pas égal par la raison qu’un bien futur ne vaut jamais un bien présent, même en les supposant identiques de tous points. Cette loi psychologique est fondée sur l’évidence. N’est-il pas évident qu’un dîner à consommer tout de suite a beaucoup plus de valeur qu’une invitation à

* Cette objection nous paraît cependant plus juridique qu’économique, car on peut répondre que le capital prêté ce n’est pas la houille ni la monnaie, c’est le capital abstrait, une pure valeur : or celle-là est un bien permanent, conservant son identité tout autant et bien mieux qu’une maison qui tôt ou tard dépérit et tombe en ruines. Le capital valeur, comme le Protée mythologique, à travers ses métamorphoses, reste éternel.

Et quant à l'emprunteur, sans doute, il devient propriétaire des écus et les gardera définitivement, mais il n’est pas devenu propriétaire de la valeur puisqu’il devra la rendre sous la forme d’autres écus.

LES CAPiTALIStÈS RENttERS.

dîner pour l’année prochaine? Si l’on était tenté de nier celte vérité axiomalique il faudrait alors pousser l’absurdité jusqu’à dire qu’un dîner dans cent ans ou dans raille ans vaut autant qu’un dîner ce soir* I

Mais si cette inégalité de valeurs que le temps crée entre des biens identiques est admise, alors il en résulte que, pour rétablir l’équilibre dans cet échange entre la valeur présente et la valeur future, il faudra ajouter une prime au bien futur qui s’appellera Vintérèl. Ou inversement si c’est la valeur future qui est donnée en échange de la valeur présente — par exemple quand on donne une lettre de change à trois mois pour avoir de l’argent comptant — alors pour rétablir l’égalité, il faut déduire de la somme à toucher une certaine fraction qui s’appelle l’escompte : ici le prix du temps apparaît peut-être encore plus clairement que dans l’intérêt.

L’explication est la même quand, au lieu d’un capital prêté, il s’agit du capital entre les mains du propriétaire. Si, étant propriétaire d’un capital de mille francs, je préfère le faire valoir moi-même — c’est-à-dire le jeter en terre sous forme de semences ou d’engrais ou dans la machine sous forme de charbon, ou le faire consommer à des ouvriers sous forme de salaires en nature ou en argent — dans tous ces cas je sacrifie un bien présent pour avoir un bien futur sous forme de récoltes delà terre ou de marchandises fabriquées. C’est donc toujours un échange du présent contre le futur et on ne le ferait pas si le futur ne devait être plus que le présent, si je ne devais pas retrouver finalement raille francs plus quelque chose. C’est ce que veut dire inconsciemment le capitaliste quand il dit que son capital doit lui rapporter un intérêt. Tout prêt est une avance, celte ex-

* Cette loi ne fait d’ailleurs que traduire en langage scientifique des dictons populaires tels que : un tiens vaut mieux que deux tu l’auras ; ou : mieux vaut un oiseau dans la main que deux sur la branche. Non seulement il est impossible que l'homme ressente un besoin futur aussi vivement qu’un besoin présent — quelle que soit sa faculté do prévoyance — mais encore toute satisfaction à venir est toujours aléatoire.

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