I.ES CAPITALISTES RENTIERS
PRINCIPES n’ÉCONOMlE POLITIQUE.
pressioQ est d’ailleurs courante, or que veut dire avance sinon gagner du temps?
Cette dernière explication est la plus en honneur aujourd hui. Quoique très ancienne, puisqu’elle se trouve déjà en germe dans Turgol», c’est M. de Bôhm-Bawerk qui lui a donné un grand éclat.
Le taux de l’intérét.
Nous avons vu que le taux de l’intérêt * avait été longtemps fixé par la toi et l’était encore en France pour les prêts non commerciaux. Mais la règle posée parle législateur se borne à consacrer à peu près te taux courant, sans quoi elle serait vaine. Ce qui importe donc c’est de connaître les lois économiques et naturelles qui déterminent le taux de l’inlérét tout comme le taux des salaires et comme le prix des marchandises.
^ Si tes capitaux étaient loués en nature, sous la forme d usines, machines ou instruments de production quelconques, il s’établirait pour chacun d’eux un prix de location différent suivant leurs qualités, durées et productivités respectives, de même que varie le prix de location des maisons
• Les canooistes eux-mêmes connaissaient l’argument q le Vintéril est le prix du temps, mais ils le réfutaient noblement en disant que le temps ne peut se vendre et n'a pas de prix, parce qu’il n’appariient qu a Dieu. Aujnurdhui, au contraire, on dit Time is money.
e iaux de I intérêt est le rapport entre le chiffre du revenu et celui du capital.
Aujourd hui on représente le capital par le chiffre conventionnel de lUÜ ce qui^rmel d’exprimer le taux de l’intérét par un pourcentage,
Autrefois on calculait d’une façon différente ; on cherchait quelle etmt la fraction du capital représentée par l’intérêt. Au lieu de dire qu on pr tait a 5 p, 100, on disait prêter au denier vingt (parce que 1 intérêt représente en ce cas le 1/20 du capital); au lieu de 4 p 0/0, on disait au denier 25, etc.
suivant qu’elles sont plus ou moins confortables ou plus ou moins bien situées, ou celui des terres suivant qu’elles sont plus ou moins fertiles.
Mais les capitaux se présentent toujours sous forme de monn^iie (ou de ses équivalents en titres de crédit) : d’abord parce que l’emprunteur préfère toujours toucher de l’argent plutôt que des capitaux en nature, ayant ainsi plus de liberté pour l’adapter aux usages auxquels il le destine; — et aussi parce que c’est nécessairement sous cette forme que les capitaux sont offerts sur le marché par tous ceux qui ont fait des économies et cherchent à les placer. On ne sau-
0 rait en effet créer par l’épargne des capitaux en nature,
1 mais seulement un capital argent.
Or, celte substitution, qui transforme la location en prêt I d'argent, produit certains effets remarquables, f D’une part, elle tend à éliminer toutes les causes de va-
j riation et à égaliser le prix de location pour tous les capitaux, car tous les capitaux étant désormais prêtés et em-
I pruntés sous une forme identique, en monnaie, se valent. Il
II n’y a plus entre eux de différences qualitatives mais seule-
î ment quantitatives. D’ailleurs, les capitaux sous celte forme
I étant essentiellement mobiles se transportent presque in-
I stanlanément partout où un taux plus élevé les attire, ce qui
s fait que les différences, s’il y en a, sont rapidement nivelées.
I Aussi n’y a-t-il, à un moment donné, sur le marché national
\ et international, qu’un même taux d'intérêt.
I Maisd’autre part, elle fait intervenir dans la détermination
I du prix de location une cause de différenciation qui prend
I une importance énorme : le plus ou moins de solvabilité de
I l’emprunteur. En effet l’emprunteur, comme nous l'avons
^ fait observerdéjà (p. 371), n’est plus un locataire ; il acquiert
I la propriété définitive de l’argent dont il va faire ce qu’il
I voudra. Si donc sa solvabilité est douteuse, il y aura de ce
j chef un risque pour le prêteur, qui le déterminera à deman-
I der un intérêt plus élevé comme compensation de la perte
\ éventuelle de son capital. C’est cette prime d’assurance,
I comme on l’appelle (seulement ici c’est le préteur qui doit
5 Gide. — Éo. Pol. 31
PRnSClPKS d’économie politique.
LES capitalistes RENTIERS.
se faire son propre assureur), qui détermine presque uniquement les différences entre les taux d'intérêt de tous les placements en fonds publics ou valeurs de Bourse'.
L'intérêt doit donc être décomposé en deux parties :
l» L’intérêt proprement dit, qui représente le prix payé pour avoir le droit de disposer du capital, et qui' est le même pour tous les prêts (sur un même marché et à la même date);
2» La prime d'assurance contre les risques de perte, laquelle varie pour chaque prêt*.
Ceci dit, quelles sont les causes qui déterminent ce taux général de l’intérêt, autrement dit le prix de location du capital argent? — Pas plus que quand il s’agit de la valeur des marchandises, pas plus que quand il s’agit du pi ix de la main d’œuvre, nous ne devons nous flatter de découvrir une cause unique, mais il y a un grand nombre de causes, qui peuvent d'ailleurs se grouper sous la vieille formule de l’offre et de la demande.
• Le fait que le capital se préseote tocjours sous forme de monnaie devrait avoir encore, semble-t-il, une troisième conséquence : c'est que le taux de l’intérêt, le prix de location du capital, devrait dépendre de la plus ou moins grande quantité de numéraire. C’est d’ailleurs ce que croit le public. 11 dit que quand l’argent est abondant, l'intérêt est bas.
Et cela est exact, en effet, quand il s’agit du prêt à court terme sous forme d’escompte. Nous avons vu, en effet, qu’il y avait une relnlion né- j cessaire entre la rareté du numéraire et la hausse de l’escompte (voir p. 422).
Mais cela est faux quand il s’agit des prêts à long terme sous forme de placements, les seuls qui noos intéressent ici puisque nous nous oc- I
cupons des revenus. Il suffit de remarquer, en effet, que le revenu lui I
aussi se présente sous la forme de monnaie de même que le capital, et f
par conséquent, le Uux de l’intérêt, c’est-à-dire le rapport entre le ca- |
pital et le revenu, ne saurait être affecté par une cause qu*, telle que les variations de valeur de la monnaie, agit également et simultanément sur les deux termes du rapport.
» A ces deux éléments doit s en ajouter un troisième : la prime d'amortissement représentant l’annuité necessaire pour reconstituer le capital une fois usé, s’il s’agit d’un capital en nature, ou pour reconstituer le capital argent après qu’il a été dépensé. Mais ceci n'est plus l’intérêt : c’est une fraction du capital futur qui vient remplacer le capital passé.
L’offre du capital, sous forme de monnaie ou de litres de crédit dépend ; — t® D’abord de la puissance d’épargne àn pays, secondée de bonnes institutions d’épargne et de crédit pour faciliter cette épargne et lui ouvrir des débouchés; — 2® Mais il ne suffit pas que les capitaux soient abondants dans le pays : il faut de plus qu’ils soient abondants sur le marché, qu’ils s’offrent pour le prêt, et ceci implique * l’existence d’une nombreuse catégorie de personnes ne pouvant ou ne voulant utiliser leurs capitaux par leur industrie personnelle. Car dans une société où chacun ferait valoir les capitaux qu’il possède, il est clair que, si abondants fussentils, ils ne seraient pas offerts; — 3® Enfin l’offre des capitaux dépend de la sécurité du prêt sans laquelle, comme en Perse ou au Maroc, les capitaux, loin de s’offrir, s'enfouissent dans une thésaurisation stérile.
Quant à la demande, elle est déterminée par la productivité, non pas précisément la productivitéwioyenne des entreprises dans un pays donné et à un moment donné, mais plus exactement la productivité des entreprises les moins productives parmi celles auxquelles s’offre le capital, car ce sont celles-là qui, précisément parce qu’elles ne peuvent pas donner davantage, font la loi sur le marché du capital. Si en effet ces dernières ne peuvent donner que 3 p. 0/0 d'intérêt, les autres entreprises plus rémunératrices qui pourraient, s'il fallait, donner davantage, se garderont bien de le faire.
Si on se trouve dans un pays neuf, doté de toutes les ressources, terres vierges à défricher, mines à exploiter, réseaux de voies de communication à créer, le taux de l’intérêt est très élevé : — d’abord parce que le capital y est rare, d’autant plus rare que ceux qui le possèdent le gardent pour le faire valoir et ne le portent pas sur le marché ; — et aussi parce qu’on n’y trouve point d’entreprises à petit rendement; elles y sont dédaignées.
Au contraire, dans un pays vieux, les causes inverses agiront : d’une part, les capitaux multipliés par une épargne séculaire s’offrent en abondance; et d’autre part, les emplois à productivité élevée étant tous occupés, les capitaux en
544 PRINCIPES D*KCONOMIE POLlTlQÜE.
sont réduits à se placer dans des entreprises à productivité mini ma lesquelles pèsent sur le taux général de 1 intérêt.
Le prêt à intérêt est, comme le salaire et le fermage, un contrat à forfait, c’est-à-dire que le prêteur se désintéresse de tout droit sur les profits de l’entreprise moyennant une annuité fixe. Cependant nous avons vu (p. 2 1 3) que pour les prêteurs qui préfèrent les chances de gain et de perte à la sécurité d’un revenu fixe, le crédit moderne a créé une autre combinaison; au lieu de leur garantir un revenu fixe, lcf^‘ prunteur leur promet seulement une part des bénéfices, s il y en a, et rien s’il n’y en a pas. Et s’il y a des pertes, ils doivent se résigner à perdre tout ou partie de leur capital prêté. En ce cas, juridiquement parlant, ce n’est plus un contrat de prêt mais un contrat d’association : la créance de ces prêteurs, au lieu de s’appeler une obligation, s appelle une action, et leur revenu, au lieu de s’appeler s ap-
pelle dividende. Naturellement le taux du dividende doit être supérieur au taux de l’intérêt puisqu’il représente un revenu plus aléatoire : il doit comprendre en plus toute la prime d’assurance contre les risques de perte, et même généralement le dividende comprend, en plus de l’intérêt et de la prime d’assurance, ce qu’on appelle le profit, mais nous retrouverons cette question au chap. des profits.
SI le taux de l’intérêt tend à la baisse î
S’il faut souhaiter la hausse des salaires, par contre il faut
souhaiter la baisse de l’intérêt. ■, i •
Il faut la souhaiter d’abord au point de vue de la justice
dans la répartition : — car par cela même quelle réduirait le prélèvement exercé par les capitalistes rentiers sur a production totale (en supposant toutes choses égales), elle accroîtrait d’autant la part disponible pour le travail; d autant plus que le taux de l’intérêt ne détermine pas seulement le revenu des capitalistes, mais aussi, indirectement, le taux
LES CAPITALISTES RENTIERS
des profits, des loyers, des fermages même, et par conséquent de tous les revenus des classes possédantes.
11 faut la souhaiter aussi comme stimulant de la production : — car par cela même qu’elle abaisserait sans cesse le prix de location du capital, et par conséquent les frais de production, elle faciliterait l’exécution d’entreprises jusquelà impossibles. Voici une terre qu’on voudrait défricher, des maisons qu’on voudrait bâtir pour y loger des ouvriers, mais on sait qu’elles ne rapporteront pas plus de 3 p. 0/0. Si donc le taux courant de l’intérêt est de 3 p. 0/0, on ne pourra trouver de capitaux pour ces entreprises, car on ne pourrait les entreprendre qu'à perte : on s’abstiendra. Mais supposez que le taux de l’intérêt tombe à2 p. 0/0 : aussitôt on s’empressera de les exécuter. Turgot, dans une image célèbre, compare l’abaissement du taux de l’intérêt à une baisse graduelle du niveau des eaux qui permettrait d’étendre la culture sur de nouvelles terres.
Mais il ne suffit pas que cette baisse soit désirable. Estelle réelle? A-l-élle un caractère permanent? Peut-on la considérer, en un mot, comme une véritable loi naturelle, semblable à celle de la hausse de valeur de la terre ou même de la baisse de valeur de la monnaie métallique?
L’économie politique, particulièrement l’école optimiste française depuis Turgot jusqu’à M. Leroy- Beaulieu, a toujours affirmé cette loi. Basliat la mettait au nombre de ses plus belles Harmonies. Voici par quels arguments :
En fait, la baisse considérable du taux de l’intérêl qui, depuis trente ou quarante ans, l’a fait tomber de 3 à 3 p. ü/0, constitue un des phénomènes économiques les plus caractéristiques de la seconde moitié du xix* siècle.
En théorie, la plupart des causes que nous avons énumérées comme déterminant le taux de l’intérêt, semblent devoir agir dans le sens de la baisse. 11 semble raisonnable de penser que dans une société progressive les capitaux doivent devenir de plus en plus abondants, comme d’ailleurs toute richesse produite, et que, par suite, leur utilité finale et leur valeur doit aller en décroissant. La sécurité aussi doit aller
riA , . ■ f-
Quant aux prévisions sur les' variations des divers facteurs qui agissent sur le taux de l’intérêt, elles ne peuvent être que bien incertaines. — Pour l’abondance croissante des capitaux, elle esi vraisemblable en effet, mais pourra très bien se trouver compensée par une demande croissante. Toute entreprise n’exige-t-elle pas une quantité de capitaux de plus en plus considérable? — En ce qui concerne les risques, pense-t-on qu’il y ait aujourd’hui moins de débiteurs insolvables, moins de faillites, moins de colossales escroqueries, moins de capitaux engloutis dans des entreprises aventuiL'Uses, qu'au temps jadis? Certes non! Pourquoi donc se croire autorisé à conclure qu’il en sera différemment dans l'avenir? — En ce qui concerne la productivité, il est certain que si l’on considère une industrie déterminée, par exemple les chemins de fer ou l’éclairage au gaz, il y a une limite à leur développement, mais si l’on considère la production en général, comme les industries anciennes sont s.ins cesse remplacées par de nouvelles, rien ne permet tl affirmer que les transports par automobiles ou par ballons dirigeables, par exemple, seront moins rémunérateurs que ceux par chemins de fer, ou que l’éclairage électrique le sera moins que l’éclairage au gaz.
En résumé, ce qui nous paraît le plus probable c’est que le taux de l’intérêt, après avoir atteint un certain point minimum qui est déjà peut-être derrière nous, se relèvera * et qu’il passera dans l’avenir parles mêmes longues périodes alternantes de hausse et de baisse que dans e passé.
Ce qui pourra amener la baisse progressive du taux de l’intérêt, ce ne seront point tant les lois naturelles, mais l'action raisonnée et persévérante des hommes, probablement s'exerçant par la voie des associations de crédit mutuel.
* La terrible guerre actuelle a déjà eu pour effet de retever le taux de l’inlérèl de près du double : ainsi pour les emprunts d’Etat en France de :î0/0 environ à près de 6 0/0. Et pur suite de lu raréfaction des capitaux, il est certain que ce relèvement va se prolonger longtemps après la guerre.
546 PRINCIPES d’économie politique.
en augmentant, si du moins on admet que la civilisation implique de la part des individus et des États plus de fidélité à leurs engagements ou des moyens de contrainte plus efficaces de la part des créanciers. Et enfin il y a lieu de présumerqu’à l’avenir les capitaux deviendront moins productifs et que les profits diminueront, soit dans l’agriculture par suite de la loi du rendement non proportionnel, soit même dans l’industrie ou les transports parce que les possibilités d’emploi y sont limitées : par exemple il est incontestable que les chemins de fer qu’on pourra encore construire en France seront beaucoup moins productifs que les grandes lignes par lesquelles on a commencé.
Il semble même qu’il n’y ait guère de limite assignable à cette décroissance, car il n’y a pas ici, comme quand il s’agit d’une marchandise, la limite minimum des frais de production, ou, comme quand il s’agit du salaire, celle fixée par le coût d’existence d’un ouvrier. Ici la seule limite c’est celle au-dessous de laquelle le capitaliste renoncerait à prêter et préférerait thésauriser son capital ou le manger : mais quel est le taux au-dessous duquel le capitaliste préférera dépenser son argent, ou le garder sous clé, que le prêter? Sera ce 1 p. 100? Sera-ce 1 p. 1.000? Nul ne peut le dire.
De tous ces arguments aucun ne nous paraît décisif.
En fait, la soudaineté même et l’amplitude de la baisse qu’a subie, en moins d’une génération, l’intérêt de l’argent nous révèle assez qu'il ne s’agit point ici de ces courbes séculaires qui caractérisent le mouvement évolutif, mais d’une oscillation temporaire et probablement périodique. Il y a un rythme dans le taux de l’intérêt comme dans tant d’autres phénomènes économiques. Sous l’empire Romain le taux de l’intérêt n’était pas plus élevé qu’au milieu de ce siècle, et au xvui* siècle, en Hollande, il était déjà tombé aussi bas qu’aujourd'hui. Quant à la période de baisse actuelle, ellesemble déjà avoir touché à son terme, puisqu’on constate depuis 1 899 un relèvement du taux de l’intérêt sur les fonds publics et les principales valeurs.
LES CAPITALISTES RENTIERS
PRINCIPES d’économie POUTIQUE.