CHAPITRE III
LES SALARIÉS
Qa'est-ce que le salarié T
Le salaire, tel que le défioissent généralement les économistes, ce serait a tout revenu touché par un homme en échange de son travail •>.
Si l’on s’en tenait à cette définition, le salaire apparaîtrait comme la forme type du revenu, celle qui a toujours existé et existera de tout temps. On ne saurait concevoir, en effet, un état social quelconque dans lequel l’individu puisse vivre autrement qu'en échangeant son travail, ou les produits de son travail, ou ses services, contre une certaine quantité de richesses. Aussi est-ce ce qui a permis aux économistes classiques de faire rentrer les propriétaires eux-mêmes et les rentiers dans cette catégorie et d’affirmer, comme Mirabeau dans une phrase célèbre, que tous les homnaes, sauf les voleurs ou les mendiants, sont des salariés *.
Mais c’est là une définition purement oratoire et insp'rée par le désir, peut-être inconscient, de représenter le salaire comme le mode de rémunération le plus parfait qu’on puisse imaginer et le salariat comme un état définitif. Or la science doit s’appliquer à distinguer et non à confondre pêle-mêle
< « Je ne connais que trois manières d'exister dans la Société : il fnir y être mendiant, voleur ou salarié. Le propriétaire n’est lui-mème que le premier des salariés ».
LES SALARIÉS
tous les revenus provenant d’un travail quelconque Le mot de salaire, dans la langue économique, comme d’ailleurs dans la langue vulgaire, doit servir à qualifier non point tout mode de rémunération du travail, mais seulement un mode très spécial, à savoir le prix du travail loué et employé par un entrepreneur, celui dû pour « le louage de service », comme l’appelle le Code Civil, art, 17,80.
Nous avons vu en effet, à maintes reprises, que l'entreprise constitue le trait caractéristique de l’organisation économique moderne. Or le salariat est inséparable de l’entreprise, comme la face et le revers d’une même médaille, ou plutôt comme la vente et l’achat d’une même marchandise. La marchandise ici c’est le travail ou la main-d’œuvre : le salarié c’est celui qui la vend, l’entrepreneur c’est celui qui l’achète.
Par conséquent, le salaire ne constitue qu’un mode de rémunération relativement récent dans l’histoire économique, qui ne s’est généralisé qu’avec l’organisation capitaliste et patronale moderne et qui pourra très bien disparaître avec elle. C’est ce qui va nous apparaître plus clairement dans le chapitre suivant.
Notre définition comprend évidemment tous ceux qui travaillent sous les ordres d’un patron, dans l’agriculture, l’industrie, les transports, le commerce, qu’ils soient travailleurs manuels, employés, ingénieurs ou même directeurs à 100.000 fr. d’appnintement. Mais comprend-elle aussi: — les employés de l’État ou des communes? — les domestiques attachés au service de la personne? — Logiquement oui, car l’État ou « le bourgeois » sont bien des patrons. Cependant onles classe à part généralement et le langage ordinaire les distingue aussi puisque le salaire prend ici le nom, pour les premiers, de traitements, pour les seconds, de gayes.
Parmi les employés de l’État* il faut distinguer : — les
* Le nombre des salariés de l'État, départements et communes, augmente de jour en jour et atteint presque 900.000 (870.000 dans l'annexe du budget de 1908).
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PRINCIPES D*ÊCONOMtE POLITIQUE.
fonclionnaires proprement dits dont leslrailemenls sont fixés
parla loi et auxquels, pour cette raison, on refuse le droit
dégrève et même jusqu’à présent celui de se syndiquer- -
les ouvriers et employés des arsenaux, manufactures, etc.
qui ne se distinguent en rien, sinon par certains avantages
(emploi permanent, retraite assurée, etc.), des salariés ordinaires.
‘Is forment une classe à part : us diffèrent, au point de vue économique, des salariés ordinaires, en ce qu’ils ne sont point d’ordinaire employés à la production, et parce que le fait qu’ils sont attachés à la personne d un maître jette sur eux un certain discrédit. Pour ce motif, et par le fait aussi qu’ils sont beaucoup plus dépendants quant à la disposition de leur personne et de leur temps que les ouvriersde l’industrie, cette profession est de naorns en moins recherchée. C’est un des rares emplois où lolTre est souvent supérieure à la demande. Aussi est-ce une de celles où les salaires ont le plus monté Mais il résulte de notre définition que ne sont pas * salaries», tous les producteurs qui travaillent pour leur propre compte, cest-a-dire les producteurs autonomes : paysans, débilants, artisans — quoique souvent plus pauvres que les salaries - ni ceux qui exercent une projession liberale: médecins, avocats, artistes, etc. Les uns et les autres trava lient pour le public, pour le client, mais non pour un
Historique du salariat.
I U l’antiquité et sous le régime de
esclavage, il y a eu des hommes pauvres, mais libres, qui louaient eurs bras à un riche en échange d’un certain p?.x en argent ou en nature et qui par conséquent rentraient à peu près dans la définition du salarié. Mais c’était l’exception. ne pouvait guère y avoir de place pour eux dans cette longue période que nous avons appelée « l’industrie
LES SALARIÉS
V de famille »> (p. i90), où le maître de la maison se procurait
1 1 nar le travail de ses serviteurs, de ses esclaves, de ses serfs,
ï tout ce qui lui était nécessaire. Il semble que ces travailleurs ^ libres étaient plutôt ce que nous appelons aujourd hui des artisans, c’est-à-dire des producteurs autonomes, vivant de ; Quelque métier et qui, à certains moments seulement,
! étaient loués comme surnuméraires quand le personnel
esclave ou domestique ne suffisait pas.
11 n'y avait guère plus de place pour le salarié proprement dit sous le second régime, celui de l’industrie corporative Sans doute « les compagnons »> étaient payés par le maître, mais ils n’étaient point vis-à-vis de lui dans les rapports de salariés à patron. L'étymologie même du mot compagnon l^cnmpane), commensal, dit assez quel genre de rapports existaient entre eux, du moins à 1 origine. Et ce n’eHaient pas seulement des rapports de vie commune et d’aide mutuelle, c’étaient aussi des liens d obligations réciï proques. Les compagnons ne pouvaient ni être congédiés au cré du patron, ni s’en aller à leur fantaisie : leurs salaires l et leur travail étaient réglés par les statuts des corporations et parfois par les autorités locales. Tous avaient d ailleurs l’espoir de s’établir comme maîtres un jour, et pour bon
nombre d’entre eux cet espoir se réalisait.
Ouoique le tableau idyllique qu’on a fait du régime corporatif ne semble plus aujourd’hui très conforme a la réalité, quoiqu’en ce temps la déjà les coalitions des ouvriers aient apparu, cependant on peut dire qu’alors le salariat et la maîtrise ne représentaient point deux classes sociales opposées, mais deux étapes successives de l’existence professionnelle. Et, d’après les évaluations de M. d Avenel, c’est au xv« siècle que la rémunération de 1 ouvrier aurait
été relativement la plus élevée.
Mais quand, à la fin du Moyen âge, les petits marchés urbains cessent d’être le centre de la vie économique et que la constitution des grands États modernes, l’ouverture de routes nouvelles, commencent à créer des marchés nationaux et même internationaux, les petits maîtres d’autrefois ne sont
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PRINCIPES d’économie POUTIQUE.
plus assez riches pour suffire à la production. Ils sont remplacés progressivement par des capitalistes, de gros marchands, qui plus tard deviendront des chefs d'industrie, et c’est ainsi que se dessine peu à peu le type du patron. En même temps les compagnons voient se fermer l’accès de la maîtrise. Ils commencent à former une classe distincte. Ils se voient exclus des corporations, et par conséquent de toute participation à la fixation de leur propre salaire, et opposent aux « maîtrises », c’est-à-dire aux associations des patrons, les « compagnonnages », c’est-à-dire les associations d’ouvriers, première forme de nos syndicats ouvriers. Désormais le capital et la main-d’œuvre vont marcher séparés.
11 fallait cependant faire encore un pas de plus pour créer le type du salarié tel qu’il existe aujourd’hui. Il fallait supprimer toutes les restrictions et réglementations qui causaient l’infériorité économique du régime corporatif, qui liaient l’ouvrier tout en le protégeant, et rendre la maind’œuvre absolument mobile pour pouvoir l’organiser à volonté. C’est ce que firent d’abord les manufactures qui, étant créées avec privilège de l’État en dehors des corporations, se trouvèrent par là même affranchies de tous leurs règlements et purent appliquer librement la division du travail et la production sur grande échelle. C'est ce que réalisèrent d’une façon plus générale les édits de Turgot et ceux de la Révolution, décrétant la liberté complète du travail.
Désormais les ouvriers furent libres en effet, libres de vendre leur travail au prix fixé par la loi de l’offre et de la demande sur le marché, libres de le refuser, libres de s’en aller quand bon leur semblait. Mais les patrons aussi naturellement furent libres, sous les mêmes conditions, de les payer au prix minimum auquel ils pourraient se les procurer, hommes, femmes ou enfants, et de les congédier à leur gré. Le contrat de salaire fut désormais un contrat aussi libre qu’un contrat de vente et même, en un sens, beaucoup plus libre parce que la loi ne daigna pas s’en occuper
et la main-d'œuvre devint une marchandise dont la
valeur fut réglée par les mêmes lois qu’une marchandise