I.ES SALARIÉS. lio
quelconque. Alors le salariat fut véritablement constitué.
Personne, même parmi les socialistes, ne songe à nier que ce régime n’ait donné un grand essor à la production et n’ait puissamment armé l’industrie. Mais aucun esprit impartial ne niera non plus que cette liberté réciproque n'ait d'abord beaucoup plus profité aux patrons qu’aux ouvriers. Ceux-ci isolés, désorganisés, victimes d'une législation qui ne leur permettait pas de s’associer, se trouvèrent dans les plus mauvaises conditions pour tirer parti de leur marchandise, c’est-à-dire de leur travail, et ne purent le vendre qu’à vil prix. Et on s’accorde généralement à reconnaître que, depuis la fin du xviii* siècle jusque vers la fin du xix* siècle, la condition des ouvriers salariés en Europe a été très dure et que le régime de la liberté leur a été moins avantageux que les régimes antérieurs.
Mais il faut reconnaître aussi que la face des choses tend à changer depuis une vingtaine d’années :
1® Parce que les ouvriers salariés ont appris à s’organiser et à se grouper pour mieux défendre leurs intérêts et que par tout pays ont été abolies les prohibitions législatives qui mettaient obstacle à l’exercice d’un droit si légitime;
2“ Parce que tout un ensemble de lois, qu’on désigne sous le nom de « législation ouvrière » et que nous résumerons plus loin, concourt à reconstituer dans la fabrique moderne les garanties qui existaient sous le régime corporatif mais dont elle s’était affranchie : — réglementation des heures de travail, assurance contre les risques, prescriptions hygiéniques, et, sinon encore fixation d’un taux légal du salaire, du moins certaines garanties quant à la formation et à la résiliation du contrat qui lie l’ouvrier au patron’.
* En ce qui concerne la nature juridique de ce contrat, dit « contrat de travail », et les améliorations législatives dont il est susceptible, voir le Cours,
PRINCIPES d’économie POLITIQUE.
LES SALARIÉS
Les lois da salaire.
l\echercher les lois du salaire, cest chercher à découvrir les causes générales qui en delertninenl le taux et le fout monter ou descendre, c'est essayer de mettre en formule leur action. C’est un des gros problèmes de l’économie politique et qui a fait surgir beaucoup de théories fameuses.
On pourrait être tenté d’abord de se demander s il existe vraimentdes lois naturelles qui régissent le taux des salaires. N’est-ce pa.s là une recherche vaine puisque le taux des salaires varie d'un métier à un autre, d un lieu à un autre, et que dans chaque cas particulier il est déterminé, comme nous venons de le voir, par un libre débat ou présumé libre — entre le patron et l'ouvrier ?
Ce serait mal raisonner, car le prix des choses aussi varie suivant la nature de la marchandise, suivant le lieu, suivant le temps, on peut dire aussi qu’il résulte d un libre débat entre le vendeur et l’acheteur, et pourtant cela n’empêche pas de rechercher les lois qui régissent les prix. Il n’y a là aucune contradiction Les prix et les salaires sont régies certainement par les conventions des hommes, mais ces conventions elles mêmes sont déterminées par des causes générales qu’il s’agit de découvrir. Croire à l’existence des lois naturelles en économie politique, c’est croire précisément que les hommes dans leurs conventions sont déterminés par certains mobiles psychologiques ou par certaines circonstances extérieures qui ont un caractère général et qui peuvent être dégagés de la masse confuse des cas particuliers*.
I Et du reste, il n'est pas exact de dire pour les salaires, pas plus que pour les prix, qu’ils sont fixés par des conventions particulières; chacun Mit au contraire que de même qu’il existe un cours général pour chaque marchandise — lequel ne saurait être innuenco que d’une façon insiRnitiante par le marchanda};e des parties — de même aussi il existe un taux général des salaires pour chaque genre de travail et qui s impose aussi bien aux patrons qu'aux ouvriers.
Or, puisque, dans notre organisation économique actuelle, le travail n’est qu’une marchandise comme une autre qui, sous le nom de main-d’œuvre, se vend et s’achète sur le marché (ou se loue), il paraît évident que le prix de la main-d’œuvre doit être déterminé par les mêmes lois que celles qui régissent le prix de n’importe quelle marchandise, lois déjà étudiées à propos de la valeur et qui se résument dans la formule vulgaire de l’offre et de la demande ou dans la traduction vive et pittoresque qu’en a donnée Cobden :
« Les salaires haussent toutes les fois que deux patrons courent après un ouvrier ; ils baissent toutes les fois que deux ouvriers courent après un patron ».
Mais c’est là une simple constatation des faits et non une explication. Il s’agit en effet de savoir pourquoi ce sontà tel moment les ouvriers qui courent après le patron, ou les patrons qui courent après l’ouvrier?
Une bonne loi des salaires doit expliquer toutes les variations des salaires et notamment : — 1® pourquoi les salaires sont plus élevés dans tel pays que dans tel autre? — 2® pourquoi à telle époque que dans telle autre? — 3® pourquoi dans tel métier que dans tel autre ?
On en a proposé trois dont chacune a été célèbre à son tour et dont chacune, à ce jour encore, compte des partisans. Exposons-les successivement.
§ 1. Théorie du [onds des salaires. — Cette théorie a été longtemps classique en Angleterre, ce qui fait qu’on la désigne généralement par le terme anglais de wage-fund qui est précisément ce que nous traduisons par « le fond des salaires ». tille a tenu une place considérable dans l’histoire des doctrines économiques.
C’est celle qui se rapproche le plus de la formule de l’offre de la demande et elle s’applique seulement à la préciser.
L’offre, dit-elle, ce sont les ouvriers, les prolétaires, qui cherchent de l’ouvrage pour gagner leur vie et qui offrent leurs bras. La demande, ce sont les capitaux qui cherchent un placement; nous avons déjà vu, en effet (pp. 143-144),
PRINCIPES d’économie POLITIQUE.
qu’il n’existe pas d’autre moyen de donner un emploi productif à un capital que de le consacrer à faire travailler des ouvrietK. C'est le rapport entre ces deux éléments qui détermineïu <'« taux des salaires.
Pieaezle capital circulant d’un pays que les économistes anglais appelaient le wage-fund (parce que dans leur pensée il avait pour fonction d’entretenir les travailleurs au cours de leur travail). Prenez ensuite le nombre de travailleurs. Divisez le premier chiffre par le second et le quotient vous donnera tout de suite le montant du salaire. Soit tO milliards le capital circulant, 10 millions le nombre, des travailleurs et vous aurez tout juste 1.000 francs pour le salaire annuel moyen.
11 est clair que, d’après cetto théorie, le salaire ne peut varier qu’autant que l’un des deux facteurs variera. Une hausse de salaire n’est donc possible que dans les deux cas suivants :
a) si le w;aÿe-/’Mnd, c’est-à-dire la masse à partager, vient à augmenter — et elle ne pourra augmenter que par l’épargne;
b) si la population ouvrière, c’est-à-dire le nombre des copartageants, diminue — et il ne pourra diminuer que si les ouvriers mettent en application les principes de Malthus, soit en s’abstenant de se marier, soit en n’ayant que peu d’enfants*.
Cette formule serait peu rassurante pour l’avenir de la classe ouvrière. Il est en effet à craindre que le diviseur (c’est-à-dire le chiffre de la population ouvrière) ne s’accroisse beaucoup plus rapidement que le dividende (c’est-àdire le capital disponible), d’où il résulte nécessairement
‘ C’est ce que déclare expressément Stuart Mill, l'économiste qui a le plus fortement développé la doctrine du fonds des salaires (que d'ailleurs il a plus lard abandonnée) : • Les salaires dépendent du rapport qui existe entre le chiffre de la population laborieuse et le capital... et, sous l'empire de la concurrence, ils ne peuvent être affectés pur aucune autre cause ».
Et naturellement sa conclusion est celle-ci : « 11 n’y a pas d’autre sauvegarde pour les salariés que la restriction des progrès de la population ».
LES SALARIÉS
que le quotient (c’est-à-dire le salaire) doit tendre à diminuer jusqu’à ce qu’il soit abaissé à ce minimum au-dessous ■ duquel il ne peut plus descendre. Et la raison en est évi-
' dente, c’est que la production des enfants est beaucoup plus
aisée que celle des capitaux, car celle-ci suppose 1 absli- I nence, et celle-là précisément le contraire. La population se
multiplie d’elle-même mais non pas le capital.
Mais cette théorie, quoique encore défendue par certains
économistes, est aujourd hui très discréditée.
D’abord le fait sur lequel elle s’appuie, — la nécessité i d’un certain fonds de roulement pour pouvoir faire travail-
ler des ouvriers - n’a d’intérêt qu’au point de vue de la I production mais nullement de la répartition. Il est incontes-
I table que les salaires sont payés sur le capital, ou plutôt que
I l’argent que l’entrepreneur emploie à payer les ouvriers
[ est un capital, mais il n’en résulte nullement que le taux de
ces salaires soit déterminé parle montanlde ce capital. Au- ’ Ire chose est la question de savoir si un entrepreneur aura
[ de quoi faire travailler des ouvriers, c’est-à-dire assez de
matière première ou d’instruments, autre chose est de savoir quelle est la part dans le revenu de l’entreprise qu il pourra leur céder. La réponse à la première question dépend de ce qu’il possède ; la réponse à la seconde dépend de ce qu’il produira. La demande des bras dépend de l’activité industrielle, mais celte activilédépend à son tour des espérances des entrepreneurs bien plus que de lasomme qu’ils ont en caisse ou dont ils peuvent disposer^ chez leur ban- 1 quier, car le soi-disant fund-wage n’est pas autre chose. ^
Déplus la prétendue prérisionde celle théorie n’est qu’un leurre. En fin de compte, quand on la serre de près, elle se réduit à ceci que le taux des salaires s’obtient en divisant le total des sommes distribuées en salaires par le nombre des salariés, ce qui est une simple tautologie... Ou, si on veut lui donner le sens le plus raisonnable, elle signifie que les salaires sont d’autant plus élevés que la richesse d’un pays est plus grande, proposition assez banale pour V se passer de toute démonstration.
LES SALARIÉS
coût de production appliqués à la personne du travail-
'^"prcnons par exemple une machine. Les frais de production sont représentés : 1“ par la valeurde la houille qu’elle consomme; 2“ parla prime qu’il faut mettre de côté annuellement pour l’amortir, c’est-à-dire pour la remplacer par une autre quand elle sera hors de service. De meme aussi e coût de production du travail sera représenté : 1« par la valeur des subsistances que doit consommer l’ouvrier pour se maintenir en état de produire; 2» par la prime d amortissement nécessaire pour remplacer ce travailleur quand il sera hors de service, c’est-à-dire pour élever un enfant d ouvrier jusqu’à l’âge adulte.
Voilà comment le salaire doit nécessairement se réduire au minimum strictement nécessaire pour permettre à un travailleur de vivre, lui et sa famille ou, d’une taçon plus générale, pour permettre à la population ouvrière de s en-
Iretenir et de se perpétuer.
Telle est la théorie généralement connue sous le nom de Loi d'airain. Ce nom sonore, trouvé par Lassalle, a longtemps fait fortune; pendant trente ans il a retenti comme le refrain d’un chant de guerre socialiste et a servi à attiser les haines sociales en démontrant aux ouvriers que l’organisation économique ne leur laissait aucune chance d amélioration de leur sort. Pourtant, quoique ce soit l’école collectiviste qui ait baptisé cette théorie et lui ait donné un grand retentissement, c’est l’école classique qui l’a engendrée. C’est Turgot qui le premier a déclaré « qu en tout genre de travail le salaire de l’ouvrier devait s abaisser a un niveau déterminé uniquement par les nécessités de l’existence «. EU. -B. Say et Ricardo se sont exprimes dans des termes à peu près identiques; on le leur a assez reproché depuis ! . . . i .
Cette théorie est abandonnée aujourd’hui. Non seulement
l’école libérale, du jour où elle s’est aperçue des conséquences qu’on en tirait, l’a énergiquement désavouée, mais 1a« pniippiivistfts eux-mêmes, notamment Liebknecbl au
Et ce capital circulant, ce fonds des salaires, d’où vient-il? — Du travail lui-même! C’est tout simplement le revenu du travail qui lui revient sous forme de salaire. Il est à remarquer aussi que cette théorie réussit assez mal à expliquer l’inégalité des salaires selon le temps, selon le pays et surtout selon le métier; car, par exemple, il n’est pas bien certain que le wage-fund soit plus grand aux États-Unis qu’on France et qu’on puisse expliquer ainsi la supériorité des salaires américains sur les nôtres; et bien moins encore peut-on dire que si l’ouvrier graveur gagne 10 francs par jour et le manœuvre 1 franc, c’est parce que le wage-fund est 10 fois plus grand pour les premiers que pour les seconds? Cela serait tout à fait inintelligible. L’explication se résout donc en un cercle vicieux. Comme le dit très bien le professeur américain Clark, le wage-fund c’est un réservoir qu’une pompe remplit au fur et à mesure des besoins, et cette pompe c’est le travail.
§ 2. Théorie de la loi cC airain. — Cette théorie prend également pour point de départ ce fait que la main-d’œuvre, la puissance de travail, dans l’organisation actuelle de nos sociétés, n’est qu’une marchandise qui se vend et s’achète sur le marché. Ce sont les ouvriers qui sont vendeurs, ce sont les patrons qui sont acheteurs. Or, partout où la concurrence peut librement s’exercer, n’est-ce pas une loi commune à toutes les marchandises que leur valeur se règle sur le coût de production? C’est là ce que les économistes appellent le prix naturel ou la valeur normale. Donc il doit en être de même de cette marchandise qu’on appelle la maind’œuvre. Four elle aussi le prix, c’est-à-dire le salaire, est déterminé par le coût de production L
Reste à savoir ce qu’il faut entendre par ces mots de
* « Comme le prix de toutes tes autres marchandises le prix du tra- « vail est déterminé par les rapports de l'offre et de la demande. « Mais qu*est-ce qui détermine le prix du marché de chaque marchan- « dise ou la moyenne du rapporlde l'offre et de la demande d un article 1 quelconque? — Les frais nécessaires à sa production ». Lassalle, iJastiat SchuUe-Delitssvhj Ch. IV).
PRINCIPKS d’économie POLITIQUE.
oongrès de Halle en 1890, l’ont formellement reniée*.
En effet, si on prend la formule au pied de la lettre, on entend par là que le salaire ne peut jamais s’élever audessus de ce qui est matérieUemenl indispensable à l’ouvrier pour vivre - en ce cas elle est beaucoup trop pessimiste et manifestement contraire aux faits. Soumettons-là au contrôle que nous avons indiqué.
Pourquoi le taux des salaires n’est-il pas le même dans tous les métiers? Est-ce qu’un ouvrier graveur ou mécanicien aurait besoin de consommer plus de grammes d’azote ou de carbone qu’un simple manœuvre, « un homme de peine » ? Pourquoi les salaires des ouvriers des campagnes sont-ils moindres en hiver, alors qu’ils sont obligés de dépenser davantage pour se chauffer et se vêtir, et plus élevés en été, justement dans la saison qui, par les facilités de vivre qu e le offre aux pauvres gens, mérite d’être appelée, comme a dit Victor Hugo, « la saison du pauvre»? Pourquoi les salaires sont-ils plus élevés aux États-Unis
n . . I A ..A " 1 • , . en Angleterre?
Quelle raison physiologique pourra expliquer qu’un Américain mange plus qu’un Allemand, ou qu’un Anglais, alors surtout que celui-ci est son frère de race?
Pourquoi les salaires sont-ils plus élevés aujourd’hui
qu il y a un siècle? Avons-nous un plus fort appétit que nos pères? *
El SI on prend la formule dans un sens large, s’il ne s’agit plus de compter le nombre de grammes de carbone ou d azote indispensables pour entretenir la vie purement animale, mais simplement du minimum nécessaire pour salis-
persistent à afürmer que les salaires
teS^l en donnent main-
plus forte. C’est disent-ils, l’existence permanente d un contingent d’ouvriers sans travail, prêts à se vendre pour
haST T- P®"® empêche Lte
hausse durable des salaires, parce que les patrons puisent dans ses
qui réclame. Ceci nous ramène donc à la loi de l’offre et de la demande.
innr.Mtn
LES SALARIÉS
faire aux besoins complexes de l’homme vivant dans un milieu civilisé : si on veut dire que le salaire de 1 ouvrier se règle sur les habitudes et le genre de vie de la classe ouvrière sur l’ensemble des besoins physiques ou sociaux, nalure’ls ou artificiels, qui caractérisent ce niveau d existence, si l’on explique les inégalités ci-dessus indiquées en disant que le niveau d’existence, le standard of life, comme disent les Anglais, est plus élevé dans la profession de graveur que dans celle de manœuvre, pour I ouvrier américain que pour l’ouvrier français, pour I homme du XX* siècle que pour celui du xin* siecle, pour I habitant des villes que pour le rural — oh! alors cela revient a • dire que le^ salaire, bien loin d’être « d’airain », est élastique, mobile, variable suivant la race, le climat 1 epoque qu’il tend à s’élever sans cesse et nécessairement au fur et à mesure que se multiplient les besoins, les désirs, les exigencesr - formule devient
Laucoup plus accommodante, mais aussi presque trop optimiste et promet plus qu’il n’esl permis d espérer 11 ne faut plus l’appeler la loi d’airain, mais, comme on a dit
avec esprit, la « loi d’or » des salaires».
8 3 Théorie de la prodnclivite du travail. — Une troisième Ihe^orie, tout en assimilant comme la precedente, la loi du salaire ’à celle de la valeur, arrive pourtant a des conclusions
. Si nous avions demandé, par exemple, aux disciples de Lassalle ,ir>i ir»i salaires des journaliers de nos campagnes qui, autrefois ne
ferpe meU^^^^^^^ ®‘ ‘"®
leur permeiuiuii q o permellre de manger du
Tain blanTet de portt des souliers! ils nous auraient répondu: « C’est
rabitud“rquri7ur?saW se sont accrus ». Très bien, mais en ce cas du iour où ils ntendront l’habitude de m înger de la viande avec leur iain et de^itS'des gilets de flanelle sous leur veste, vous devez tenir Lur certain que leur salaire s’élèvera assez pour leur permettre de .satisfaire à ces nouveaux besoins. Or, que
n esUiluB-le. salaire de l’ouvrier qui réglera son oïdinaire . cest au con
uÏÏf^roldm.>r. ,«1 résler. «« -lair.. per.pacu,.l
iü
PRINCIPES D'ÉX'ONüMIK POLITIQUE.
tout à fait opposées et aussi optimistes que les précédentes sont pessimistes.
Et voici comment elle raisonne ;
La valeur du travail, dit-elle, ne peut être assimilée à la valeur d’une marchandise soumise uniquement à la loi de I ofTre et de la demande sous l’action de la concurrence. Le t availleur n’esl pas une marchandise quelconque : il est un instrument de production. Or, la valeur d’un instrument de production dépend surtout de la productivité de cet instrument. Quand un entrepreneur loue une terre, le taux du fermage qu’il paie n’est il pas c.ilculé d’après la productivité de relie terre? Pourquoi, quand il loue le travail, le taux du salaire ne serait-il pas en raison de la productivité de ce travail ?
Elle ne prétend pas sans doute que le salaire est égal à la valeur intégrale produite par l’entreprise — ce serait impossible, puisqu’on ce cas le patron ne gagnant rien ne ferait plus travailler — mais elle prétend que l’ouvrier touche sous forme de salaire tout ce qui reste sur le produit total, déduction faite des parts afférentes aux autres collaborateurs (intérêt, profit, rente) et qui seraient strictement définies, tandis que la sienne aurait l’avantage d’être indéfinie*. Le salarié serait en quelque sorte, vis-à-vis de ses copartageants, dans la même situation que le légataire universel vis-à-vis des légataires à litre particulier.
Si celte théorie était fondée, elle serait aussi encourageante que les précédentes étaient désespérantes. Si, en effet, le taux des salaires dépend seulement de la productivité du travail de l’ouvrier, le sort de celui-ci est entre ses mains. Plus il
« Aussi appelle-l-on l’ouvrier Uie renaual ciaimam, celui qui prend tout ce qui reste. C est ce que dit en propres termes Slauley devons : «.e salaire du travailleur finit toujours par coïncider avec le produit de son travail, déduction faite de la rente, des impôts et de l’intérêt ». Mais c e.st bien plutôt l'entrepreneur qui prend « tout ce qui reste » ! non 1 ouvrier! {voir p. 602).
Cependant celte théorie est moins optimi.stequ’ilne semble.car la productivité qui sert de norme au salaire, d’après elle, c’est celle de l’ouvrier qui produit le woms parmi ceux employés à un travail donné. C’est la même théorie que celle de 1 utilité finale que nous avons exposée cî-de.ssus, p. 69. '
LES SALARIÉS
produira, plus il gagnera ; tout ce qui est de nature a accroître et à perfectionner son activité productrice développement physique, vertus morales, instruction professionnelle inventions et machines — doit accroître infailliblement’son salaire. Il est même à remarquer que dans celte théorie, le contrat de salaire serait plus avantageux pour le salarié que le contrat d’association ou la participation aux bénéfices, car c’est l’ouvrier qui profilerait setil de tout 1 accroissement dans la productivité du travail! Les autres collaborateurs ne toucheraient qu’une part fixe et plutôt décroissante. , ,
U faut reconnaître que cette théorie réussit mieux que les
autres à expliquer les inégalités des salaires, car si le graveur touche plus que le manœuvre, l’Américain plus que le Français, l’ouvrier du xx* siècle plus que celui des siècles passés, n’est-ce point parce que le travail de ceux-là est plus productif que le travail de ceux-ci? El si l’on croit que 1 apprentissage est utile à l’ouvrier, n’est-ce point parce qu on suppose qu’un ouvrier qui sait bien son métier produit plus
et que, produisant plus, il sera mieux payé?
Il est évident d’autre part que la productivité du travail doit exercer une influence générale surle taux des salairesen ce sens que, en accroissant la richesse du pays, elle accroît la masse à partager et par là finit nécessairement par accroître aussi la part de tous les copartageants, y compris celle des ouvriers.
Celte théorie paraît donc non seulement plus consolante, mais plus près de la vérité queies précédentes. Néanmoins, elle laisse dans l’ombre un des éléments les plus essentiels, l’abondance ou la rareté de la main-d’œuvre dont l’effet le plus souvent est prépondérant. Voyez les Etals-ünis : la productivité du travail s’est énormément accrue depuis vingt ans; pourtant le taux du salaire n’a presque pas monté. Pourquoi? Parce que le nombre des prolétaires a considérablement augmenté, tant par suite de I immigration des travailleurs étrangers que par suite de 1 appropriation des terres disponibles, et de là viennent justement les me-
sures législatives réclamées et obtenues non seulement contre l’immigration chinoise, mais contre l’immigration européenne.
En fio de compte, de même que nous avons dit (p. 71) qu’il fallait renoncer à trouver une cause de la valeur parce qu’il y en a un nombre infini, de même à plus forte raison nous devons renoncer à découvrir une cause du salaire. Le prix de la main-d'œuvre est déterminé :
1» Par toutes les causes générales qui agissent sur la valeur des choses et que l’on peut résumer en gros dans la formule de l’utilité finale.
2“ Par certaines causes qui sont spéciales à la marchandisetravail, parce que celle marchandise-là est en même temps un homme: — surtout le sentiment grandissant qu’acquiert l’ouvrier de ses droits et de son importance sociale, et les organisations auxquelles il a recours pour faire valoir ses droits (voir ci-après Les conllils entre ouvriers et patrons.
Nous venons de rechercher quelles sont les lois économiques qui déterminent le salaire, mais la question peut so poser uu peu dilféremmenl. Ou peut rechercher ce que devrait être, au point de vue de la justice et de la raison, le
salaire. C’est la question célèbre du juste salaiie. Elle a, dès le Moyen âge, préoccupé les économistes mais elle n’est pas plus résolue aujourd’liui qu’elle ne 1 était de leur temps. Le pape Léon XllI lui-même s’en est occupé. Dans sa célèbre encyclique sur les ouvriers, dite lierum Novarum, il disait : « C’est une loi de justice naturelle que le salaire ne doit pas être insuffisant à faire subsister l’ouvrier sobre et honnête ». D’après cette définition ce sont les besoins, ou plutôt les conditions d’existence du milieu social où l’ouvrier est appelé à vivre, qui détermineraient le juste salaire, à peu près ce que les Anglais appellent living wage. Mais pourquoi la justice se contenlerait-elle, en ce qui concerne l’ouvrier, de ce qui suffit à une existence modeste, tandis que pour ’les autres classes de la société aucune limitation semblable ne serait posée? C’est au salaire minimum que cette définition convient mais non au juste salaire. La justice ne
tÈS SAl^RIÉS. 565
demande-t-elle pas bien plutôt que le salaire corresponde exactement à la valeur créée par le travail de l’ouvrier? Sans doute. Malheureusement nous n’avons aucune base pour déterminer cette valeur.
Le problème théorique du juste salaire se pose en ces termes : étant donnés deux facteurs dont l’un est le travail manuel et l’autre le capital, qui coopèrent à wne entreprise quelconque, quelle est la part qui doit revenir à chacun d’eux dans le produit? Voici Robinson qivi fournit un canot et un filet. Vendredi qui ne fournit que ses bras. La journée finie. Vendredi rapporte 10 paniers de poissons. Combien doit-il en revenir à Robinson (le Capital)? combien à Vendredi (le Travail)? Un correspondant du journal Le Temps écrivait de Brazzaville que le propriétaire de sa pirogue disputait aux pagayeurs le prix de son passage en disant : « Que pourraient les pagayeurs sans la pirogue? » — à quoi ceux-ci répondaient : « Que pourrait la pirogue sans les pagayeurs »?
xNous considérons le problème comme insoluble, aussi insoluble que celui énoncé ironiquement par Stuart Mill quand il dit : étant données les deux lames d'une paire de ciseaux employée à couper une étoffe, quelle est celle des deux qui a droit à la plus grosse part? — C’est précisément parce que le problème est théoriquement insoluble, parce qu’aucun arbitre, aucune autorité, n’a de critérium pour déterminer ce qui doit revenir au Capital et ce qui doit revenir au Travail, que le régime du salariat donne ouverture à d’incessants et insolubles conflits.
De le hausse des salaires.
Quelles que soient les lois qui régissent le salaire, toujours est-il qu’il est très médiocre. D’après les statistiques de la Direction du Travail, il est en moyenne d’un peu plus de 7 francs à Paris et d’un peu plus de 4 francs dans les villes de province, ce qui en comptant 300 jours de travail
Gid*. — Èc. PoL. -^2
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PRINCIPES d’économie POLITIQUE.
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par ao, chiffre très supérieur à la moyeûoe, donne comme revenu annuel 2.100 francs et 1.200 francs. Mais U s’agit des ouvriers de l’industrie. Pour les ouvriers agricoles la moyenne ne dépasse pas 3 francs par jour, soit 900 francs par an. Et il s’agit là des salaires des hommes : pour les femmes la moyenne ne dépasse pas 3 francs à Paris et t fr. 50 ou 2 francs dans les départements *. Quand l’ouvrier est en famille il peut cumuler, avec son propre salaire, celui de sa femme et ceux de ses enfants qui ont plus de treize ans et n’ont pas encore quitté la maison et par là il peut, pendant une période assez courte de sa vie, doubler à peu près le revenu que nous chiffrons ci-dessus. Néanmoins ces revenus de la famille ouvrière, c’est-à-dire de près de la moitié de la population, ne représentent qu’une existence bien étroite et restent très au-dessous du revenu moyen fictif qui résulterait du partage de la somme de revenus des habitants de la France (et que nous avons donné ci-dessus, p. 463).
Et pourtant, si chétifs que soient ces salaires, ils sont considérables comparés à ce qu’ils étaient naguère. Il y a un demi siècle le taux moyen des salaires en France n’atteignait pas 2 francs.
La hausse graduelle des salaires est un fait indiscutable. Des milliersde statistiquesdressées par tout pays permettent
f La question du salaire des femmes est une des plus anj^oissantes du temps présent. Tel quel, il est absolument insuffisant pour permettre k la femme de vivre si elle est seule, et ne vaut quç comme salaire d'appoint, Mais il y a pourtant beaucoup de femmes qui se trouvent célibataires, ou veuves^ ou, cas malheureusement très fréquent dans la classe ouvrière, abandonnées par leur mari ou par l'homme avec qui elles vivaient sans mariage légal. Alors comment peuvent-elles vivre sinon en cherchant quelqu'un pour les entretenir? — Les remèdes à celte situation sont d'autant plus difficiles à trouver que les causes du mal sont plus complexes. C’est d'abord et surtout ta concurrence que les femmes, cherchant simplement un salaire d'appoint, font à celles qui ont besoin de travailler à plein salaire. C'est le niveaud'existence et les besoins moindres chez la femme que chez 1 homme et encore déprimés par une longue habitude de la misère. C'est aussi le manque complet d'organisation chez les femmes ouvrières qui les laisse sans défense contre l'exploitation des entrepreneurs.
LES SALARIÉS
de conclure que les salaires (agricoles ou industriels) ont plus que doublé au cours du xix* siècle ’•
Cependant il faut tenir compte de diverses circonstances qui rendent cette hausse moins considérable et moins bienfaisante qu’on le croirait à première vue :
1® La hausse des salaires est en partie nominale, il y a une part d’illusion d’optique causée par la dépréciation de valeur de l’argent. Si l’argent depuis un siècle avait perdu la moitié de sa valeur, qu’importerait au travailleur de recevoir comme salaire une pièce de 2 francs, au lieu d’une pièce de 1 franc? Il n’en serait pas plus avancé.
Or il est certain que la monnaie a perdu depuis un siècle une partie de sa valeur et que cette baisse de valeur de l’étalon monétaire a déterminé une hausse générale des prix. Celle hausse de prix s’élail arrêtée vers 1880 et même, depuis lors, une baisse de prix sensible lui avait succédé*, mais depuis 1907 le mouvement de hausse a repris et tend
‘ L’Office du Travail a publié en 1911 un volume Salaires et coût de Cexistence aux diverses époques jusqu'en 1910 qui donne les nombres indices du salaire au cours du siècle dernier. Les voici par périodes
décennales :
i K'sn ... .
19ÜÜ
ICO
Donc, depuis un siècle, le salaire a presque triplé (275 p. O/O).
Voici, d’après le même document, quelle a été, depuis cent ans la marche du coût de la vie, exprimée à la fois en nombre concret (dépenses de nourriture, logement, chauffage, éclairage) et en nombres indices :
Dépenees. îi.dlce .
^810 francs. 74
IS.'îo’.'. — 83
1880 1 éSO — 110
Le calcul est fait en supposant, bien entendu, que la consommation soit restée la même comme quantité et qualité.
à rattraper et même à devancer la marche ascensionnelle des salaires. Néanmoins si les produits alimentaires (viande, légumes, lait, beurre, etc.) ont augmenté de prix dans des proportions notables, le prix des loyers plus encore peutêtre — et ce dernier est la plus lourde charge pour l’ouvrier — d’autre part le pain, qui constitue le plus gros article de son budget, n’a pas haussé de prix : beaucoup de denrées, le sucre, le vio, l’épicerie, tous les articles manufacturés, tels que vêlements, meubles, etc., ont diminué dans des proportions considérables, et le prix des transports, des oosles et des télégraphes, livres et journaux, plus encore.
En somme c’est tout au plus si la vie matérielle a augmenté en moyenne d’un tiers depuis un siècle. Or, puisque les salaires nominaux ont beaucoup plus que doublé, on voit qu’il reste une bonne marge de hausse réelle'.
Il est à craindre, il est vrai, que la hausse des prix actuelle ne continue et ne s’accentue si elle est due à la surproduction de l’or (voir p, 257), mais, en ce cas, la hausse des salaires reorendra aussi.
2® Les salaires moyens donnés par les statistiques s appliquent à des salaires présumés annuels et réguliers. Or,
chômage et les mortes-saisons, qui deviennent un mal chronique de l’industrie, peuvent réduire eftroyablement le salaire effectivement payé. Et ce risque est d’autant plus grave qu’on n’a pas trouvé, comme nous le verrons, de mode d’assurance efficace contre lui.
Cette hausse des salaires que nous venons de constater est-elle l’effet de causes naturelles ou de causes artificielles? Nous voulons dire : s’esl-elle produite spontanément pu est-elle due aux efforts des ouvriers, de l’État, peut-être des patrons eux-mêmes?
Les intransigeants de l'école libérale ne croient pas qu’il existe aucun moyen artificiel pour faire hausser les salaires
' Voilà pourquoi les économistes uei ecoieiioeraiecnercneni le rcmcuc dans la commercialisation de la main-d’œuvre : .M. de Molinari dans des Bourses du travail où la main-d’œuvre serait cotée et transférée comme les valeurs mobilières, etM. Yves Guyot, dans des sociétés commerciales du travail qui vendraient le travail de leurs membres là nn il eaf le nlus demandé, comme les sociétés d’industriels vendent leur
■* Dans notre Économie Sociale, nous évaluons à 150 p. 0/0 la hausse nominale et à 110 ou 120 p. 0/0 la hausse réelle.
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PRINCIPES d’économie POLITIQUE.
que la plupart de ces causes agissent en effet dans le sens de la hausse. Néanmoins bien imprudente serait la classe ouvrière si elle se Qait uniquement à elles, car le taux des salaires est sujet à se cristalliser, beaucoup plus que le prix des marchandises : d’ailleurs le même phénomène se manifeste pour le prix des marchandises vendues au détail, mais dans une moindre mesure. C’est ce qu’on exprime en d’autres termes en disant que le taux des salaires, là où les ouvriers ne sont pas organisés, et surtout loin des grands centres, est régi par la coutume. Le taux des salaires est donc, pour reprendre la comparaison de tout à l’heure, une aiguille très lente à se mettre en équilibre avec la pression atmosphérique et si le coup de pouce de la grève peut avancer sa marche de quelques années, peut-être de la durée d’une vie d’homme, ce ne sera pas un médiocre résultat.
Étant admis que la hausse des salaires existe et qu’elle est même considérable, reste encore une dernière question : Est-elle proportionnelle au développement de la richesse générale et à l’accroissement du revenu des autres classes de •la société? Supposons que le revenu global à partager entre propriétaires et prolétaires fût, il y a cent ans, de 10 milliards à raison de 5 milliards pour chaque classe; supposons qu’aujourd’hui, le revenu à partager s’élevant à 25 milliards (le nombre des co-partageants étant le même), les prolétaires touchent 10 milliards et les propriétaires 15 — en ce eus la hausse des salaires ne représenterait pas une véritable élévation de condition : la part des salariés aurait doublé, mais ce le des propriétaires aurait triplé. Les salariés auraient plus de bien-être, mais ils ne se sentiraient pas plus riches, car il ne faut pas oublier que la richesse est chose toute relative, et telle est la nature de l’homme que l’aisance même lui apparaît comme un état de misère si elle fait contraste avec l’opulence de ceux qui l’entourent. D’ailleurs au point de vue de la justice sociale, il faut bien admettre que les travailleurs ont droit non pas seulement à une amélioration quelconque dans leur condition, mais à un accroissement de revenu proportionnellement égal à celui des autres
LES SALARIÉS
classes de la société. — Et cela estsi vrai que les économistes de l’école libérale, Bastiat autrefois, M. Yves Guyot aujourd’hui, s’efforcent de démontrer que la part prélevée par le travail a proportionnellement plus augmenté que la part prélevée par le capital.
Malheureusement leur démonstration est loin d’être péremptoire et le contraire paraît beaucoup plus vraisemblable, Nous venons de voir dans le Ch. précédent que le salaire en argent avait plus que mettons même, si l’on
veut, qu’il avait presque triplé, depuis un siècle. Croit-on que la part qui reviendrait à chaque Français, si l’on divisait l’ensemble du revenu par le chiffre de la population, n’ait fait que doubler ou tripler depuis un siècle? — L’accroissement est bien plus considérable. Si nous prenons par exemple la somme des valeurs transmises par successions et donations, ce que l’on appelle l'annuité successorale, nous voyons qu’elle est (moyenne de 1910-1912) de plus de 7 milliards de Francs*; mais en 1847, elle n'était que de 2.055, en 1829 de 1.412 millions et au début du xix’ siècle, elle ne devait guère être supérieure à 1 milliard. L’annuité successorale étant évidemment proportionnelle à la masse des fortunes privées, on peut en conclure que l’ensembie des fortunes privées a plus que septuplé au cours du XIX' siècle.
11 est vrai que celte constatation ne suffit pas à prouver que la part de chaque capitaliste ait augmenté dans la même proportion puisque évidemment le nombre de capitalistes, c’est-à-dire des copartageants, a considérablement augmenté aussi : la population de France au cours du XIX' siècle a passé de 28 à 39 millions. Néanmoins cela ne fait qu’un accroissement de -40 p. 0/0 et il est certain que dans
1 Soit 6.0^ millions fr. pour les succussion.s (5.200 millions seulement déduction fait des déliés, mais celle déduclion n’élanl comptée que depuis 1901, ne doit pas entrer en compte pour la compîiraison), 1.2i 0 millions fr. donations. Mais il faudrait relever encore ce total de 1 milliard au moins pour tenir compte des vnleurs non déclarées, dont le chiffre va croissant à mesure que s'accroît l’impôt sur les successions.
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la classe capitaliste il a été au-dessous de la moyenne. 11 est vrai aussi que la classe capitaliste s’est accrue par le recrutement heureux d’un certain nombre de salariés. Néanmoins et quelle que soit l’incertitude decesdonnées, il semble bien en résulter que la part du capitaliste s’est plus accrue que celledes ouvriers. Nouscroyons pou voir direqu’elle est au moins quadruplée.
Les conflits entre ouvriers et patrons*.
I l. Les syndicats. — D’ordinaire, quand l’ouvrier traite seul avec le patron il est placé dans une situation d’infériorité forcée: il ne peut ni défendre, ni même discuter son salaire; c’est à prendre on à laisser. Et s’il est affamé, il capitule. Voici par quelles raisons :
1* Parce que le capitaliste peut attendre, tandis que le travailleur ne le peut pas. Celui-ci est dans la situation d’un marchand qui a absolument besoin de vendre sa marchandise pour vivre : la marchandise ici, c’est la main d’oeuvre;
2* Parce que l’entrepreneur peut se passer de l’ouvrier quand celui-ci est isolé, tandis que l’ouvrier ne peut pas aussi facilement se passer du patron. On trouve toujours un autre ouvrier; au besoin on le fait venir de l’étranger; au besoin même on le remplace par une machine. Mais on ne trouve pas aussi aisément un autre patron, on ne le fait pas venir du dehors par chemin de fer ou par bateau; on n’a pas trouvé le secret de le remplacer par une machine;
3» Parce que l’entrepreneur est mieux au courant de la situation du marché. 11 voit de plus haut et de plus loin et surtout il lui est bien plus facile de s’entendre avec ses collègues ou tout au moins de savoir ce qu’ils font.
Mais du jour où l'ouvrier peut constituer avec ses camarades du même corps de métier une association, l’égalité de situation se trouve rétablie jusqu’à un certain point :
* Ce chapitre est développé dans le Cours en 3 chapitres : Syndi- /xts ourriers, Grèves, Arbitrages.
LES SALARIÉS
1* Parce que l’association donne à l’ouvrier le moyen de refuser son travail, en le soutenant pendant ce temps à 1 aide des cotisations des associés. Si l’association a des fonds suffisants, elle crée une caisse de chômage pour empêcher ces capitulations par la famine dont nous venons de parler;
2» Parce qu’elle solidari^ tous les ouvriers d’une industrie en sorte que le patron ne peut plus traiter avec un seul, mais avec tous. Au contrat de salaire individuel, qui n est qu’une caricature de contrat, vient se substituer le contrat
collectif;
3“ Parce qu’elle leur procure un bureau de renseignements et des directeurs compétents et expérimentés, capables de se rendre compte de la situation aussi bien que les patrons eux-mêmes, etqui par là empêchent les ouvriers de faire de fausses manœuvres.
Donc aux économistes qui déclarent que les syndicats ouvriers ne peuvent fixer un taux arbitraire des salaires, il faut répondre qu’ils n’ont pas cette prétention, mais qu’ils veulent seulement obtenir le salaire tel que le com porte l’état général du marché et non plus tel que le leur imposaient certaines circonstances accidentelles et perturbatrices, par exemple le fait de n’avoir pas dîné, ou d’être sans travail, ou d’avoir une nombreuse famille à nourrir.
Pourtant ce droit de s’entendre et de s associer, les ouvriers ne l’ont conquis que récemment.
Sans doute les associations professionnelles ouvrières remontent — non pourtant aux corporations du Moyen âge qui n'étaient généralement composées que de maîtres (les maîtrises) et dont il faudrait plutôt chercher les successeurs dahs les syndicats patronaux d’aujuurd hui — mais aux compagnonnages et, par delà le .Moyen âge, aux associations ouvrières de Rome et de l’antiquité. Mais cette institution vénérable fut abolie, du moins en France, par les lois de la Révolution et, en tant que survivance de l’ancien régime, elle subit le même sort que les corporations de maîtres. Ce fut seulement un siècle plus tard que la loi célèbre du 21 mars 1884, due à l’initiative de Waldeck-Rousseau, restitua
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57^ principes d’économie politique.
aux ouvriers (el aux patrons aussi) le droit de former des associations qui sont désignées en France sous le nom de syndicats prof esHomels.
s O laarève. — Le refus de travail est généralement considéré comme presque l’unique but et la fonction essentielle du syndicat : mais c’est une grave erreur. cal meo organisé peut remporter des victoires sans faire de grèves — tout comme un général sans gagner de batailles — etce sont même les mieux organisés et les plus puissants qui lont le moins de grèves. Néanmoins, c est bien la greve qui constitue Vultima ratio seulement après que tout autre Lyen a échoué. Qu’est-ce en effet que la grève? Ce n es pas simplement le fait de se refuser à travailler ear ^1 acte n’a jamais été puni par la loi, ni même le fait d abandonner le travail commencé, car la résiliation du contrat de travail, comme de tout contrat fait sans terme fixé, est de droit. C’est un moyen de contrainte exercé par 1 une des parties contractantes sur l'autre partie pour la forcer a modifier certaines conditions du contrat, par exemple a re ever le salaire convenu. Ce n’est pas le seul moyen de contrainte : il peut y en avoir d’autres, tel que le sabotage mais ici la coercition consiste dans 1 interruption brusque du travail et dans le préjudice qui en résulte ‘
preneur. Ce moyen n’est d’ailleurs efficace qu autant qu il est exercé collectivement par un grand nombre d tous ceux de l’usine sans exception, et même si possible, ce qui le rend plus redoutable encore, par tous les ouvriers de la même industrie, afin que les patrons ne puissent s aider les uns les autres - ou même enfin, auquel cas il atteindrait son efficacité maximum, en théorie du moins, par tous les ouvriers de toutes les industries, ce qui cons i u la grève générale. Ce qui caractérise donc la grève, c est l’eLnte préalable, c’est \acoalition : c’est mêmelasa seule
‘^^L^grèv^rdoil donc être considérée comme un moyen de (Tuerre puisqu’elle a pour but d’obtenir par la contrainte ce qui n’a^pu être obtenu de bon gré. Et d’ailleurs la tactique
LBS SALARIÉS.
de la grève tend de plus en plus à se régler sur celle de la guerre : — ouverture des hostilités sans déclaration préalable pour frapper à l’improviste ; — organisation d’un étatmajor qui est fourni par le syndicat ou la Confédération Générale du Travail ; — installation d’un quartier général qui est la Bourse du Travail, avec un service d’intendance, des « soupes communistes » pour alimenter les grévistes et leurs familles, l’évacuation des enfants sur d autres villes pour ménager les ressources; — établissements de sentinelles et de piquets (picketing) aux abords des usines pour empêcher les non-grévistes, les jaunes, d’entrer, ou même aux abords des gares pour les empêcher d’arriver et, finalement, trop souvent, lutte à main armée, soit contre « les renégats », soit contre les troupes chargées de les protéger, parfois même incendie des usines; — ne reconnaît-on pas là tous les aspects de la guerre? D’ailleurs, c est parfaitement ainsi que le parti ouvrier et syndicaliste comprend la grève : il y voit la forme -type delà lutte de classes.
On ne s’étonnera donc pas que la grève, ou plus généralement la coalition, ait constitué par tout pays, et jusqu à une époque récente, un délit spécialement prévu et frappé par les lois pénales. Cependant en France la légitiniité du droit de grève a été reconnue avant le droit d’association, car la loi abolissant les pénalités contre les grèves est celle du 25 mai 1864, tandis que nous venons de voir que celle reconnaissant le droit d’association professionnelle n’est que du 21 mars 1884. Aujourd’hui personne ne conteste plus la légitimité de la grève, et les économistes de l’école libérale avaient été d’ailleurs les premiers à la proclamer longtemps avant qu’elle eût été légalement reconnue. Pourquoi donc? Mais parce que, en tant que refus du travail, même concerté, elle n’est que l exercice de la liberté , et parce que.môrae en tant que mesure de guerre, il faut bien reconnaître à la classe ouvrière le droit de défendre ses intérêts, à défaut de tribunaux pouvant statuer sur les conQits entre le capital et le travail — de même qu’il faut bien reconnaître aux peuples, en cas de conflits internat lO-
576 PRINCIPES D’ècONOMlE POLITIQUE.
naux et à défaut deCoursuprême pour les résoudre, le droit de guerre pour défeodre leur indépendance ou leur honneur, Au reste il serait d’autant plus injuste de refuser le droit de coalition aux ouvriers qu’il est impossible de le refuser aux patrons; ou du moins toute loi punissant le délit de coalition ne frappe en réalité que les ouvriers. Si en effet la loi peut empêcher effectivement les ouvriers de prendre les mesures nécessaires à l’organisation de la grève, telles que convocations, réunions, manifestations diverses, elle est tout à fait impuissante à empêcher quelques patrons de se réunir chez l’un d’eux et de s’entendre pour abaisser les salaires ou même pour fermer simultanément leurs fabriques, mesure de guerre qui est exactement la contre-partie de la grève et qui est désignée sous le nom de lock-out (fermer la porte).
Cependant il est certains cas dans lesquels la grève apparaît comme si dangereuse pour la sécurité publique que la question se pose de savoir si, exceptionnellement, le caractère délictueux et les pénalités ne devraient pas être maintenus. Tout d’abord pour les services publics, ceux des fonctionnaires et employés de l’État. On a vu, dans ces dernières années et en divers pays, des grèves des employés des postes, des employés des chemins de fer de l’État, des ouvriers des arsenaux, et même à Lyon, en 1906, des agents de police 1 Tous les gouvernements, y compris celui de la République française, se sont refusés énergiquement à reconnaître à leurs agents — même à ceux à qui il reconnaît le droit de se syndiquer — le droit d’interrompre leur service sous prétexte de grève, et ont considéré cette interruption de services comme un acte de rébellion, comportant comme sanction tout au moins la révocation. Mais n'y at-il pas des travaux qui, sans être faits pardes employés de l’Etat, n’en sont pas moins « des services publics », dans toute la force du mot et dont l’interruption est beaucoup plus préjudiciable à la sécurité publique que celle de telle ou telle catégorie de fonctionnaires administratifs? par exemple la distribution de l’eau, ou l’éclairage dans les
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LES SALARIÉS
villes, ou le service des chemins de fer, alors même que ces chemins de fer sont entre les mains de Compagnies privées? 11 semble bien qu’il faudrait les assimiler. C’est ainsi que la loi anglaise punit sévèrement les grèves dans les deux premières de ces industries et la loi hollandaise punit celle des chemins de fer. En France, à la suite de récentes grèves des ouvriers électriciens qui, deux fois, sur un mot d’ordre, ont plongé Paris dans l’obscurité, on s’est demandé s'il ne faudrait pas introduire dans la législation les mêmes mesures répressives? La question est très embarrassante parce qu’on ne sait à quelle limite s’arrêter. Si en effet, on retire le droit de grève aux ouvriers électriciens ou aux cheminots, pourquoi pas aux ouvriers boulangers? Une ville peut encore moins facilement se passer de pain que de lumière. D’autre part, on ne voit pas bien quelle sanction effective on pourra trouver pour une loi prohibant le droit dégrève? — La prison? mais comment poursuivre, juger et emprisonner des milliers d’hommes? — L’amende? comment la faire payer aux ouvriers s'ils n’ont rien, — La révocation? En effet c’est la seule sanction efficace, mais pour cela point n’est besoin d’une loi spéciale, puisque le patron a toujours le droit de congédier l’ouvrier qui ne fait pas ou fait mal son service. Seulement en fait cette sanction est très rarement appliquée par le patron et bien moins encore par l’État. Cela revient à dire que, précisément parce qu’elle est un acte de guerre, la grève échappe par sa nature à l’action de la loi. Nous croyons donc que le législateur doit se borner à punir les actes de grève qui prennent le caractère d’attentats à la liberté des personnes ou à la propriété — laissant à l’opinion publique le soin de réprimer les grèves qui porteraient atteinte à la vie quotidienne de la Société.
Or cette sanction de l’opinion publique n’est pas une garantie illusoire, tant s’en faut! Car si le public reste indifférent ou même sympathique aux grévistes tant qu'il ne voit dans la grève qu’un conllit entre ouvriers et patrons, au contraire, il s’émeut dès qu’il voit dans les grèves un coup porté Gid«. — Éc. PoL. 33
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a ses propres intérêts, dès qu’il voit la satisfaction de ses besoins quotidiens mis en souffrance. De là vient que les grèves des employés des postes, des tramways, des chemins de fer, n’ont presque jamais réussi : c’est que les consommateurs se sentent touchés, llscomprendrontde mieux en mieux que toute grève les touche, directement ou indirectement— surtout quand les Ligues sociales d’acheteurs et les sociétés coopératives de consommation auront fait l’éducation du consommateur et c’est sur lui, en fin de compte, qu’il faudra compter comme le tiers arbitre chargé de résoudre les conflits entre le Capital et le Travail.
C’est une question encore très débattue que celle de savoir si les grèves peuvent exercer une action efficace pour la hausse des salaires. Les économistes de l’école libérale ne sont pas disposés à l’admettre puisqu’ils croient que le taux des salaires est, tout comme le prix des marchandises, déterminé par des lois naturelles qui dominent de très haut tous les marchandages et disputes des parties intéressées. Néanmoins, nous ne croyons pas qu’on puisse contester que ce moyen violent n’ait contribué à relever le taux des salaires — et surtout à réduire la durée de la journée de travail, car sur ce point l’action des lois naturelles serait vraiment inintelligible. Il ne faut pas juger de l’efficacité îles grèves seulement par la proportion des grèves ayant réussi ou échoué que donnent les statistiques *. Une seule grève qui réussit peut faire augmenter les salaires dans une foule d’industries. Et d’ailleurs ce qui agit pour relever le taux des salaires, c’est moins la grève elle-même que la crainte toujours imminente de la grève.
Ceux qui nient l’efficacité des grèves pour accroître le salaire font remarquer que la hausse des salaires a été au
» D’après les nombreuses statistiques publiées à ce sujet dans tous les pays, il faut compter dans les grèves, en moyenne, 20 à 25 p. 0;ü de succès complets, 30 à 40 p. 0/0 d'échecs complets, et le restant, c’eslè-dire 35 à 50 p. 0/0, de concessions réciproques; en sorte que, dans plus de la moitié et souvent dans les 2/3 des cas, les ouvriers obtienoenl des avantages plus ou moins im-portants.
LES SALARIÉS. 579
moins égale ou supérieure dans les industries où il n’y a jamais de grève, et même dans celles où il n’y a point de syndicats organisés : par exemple les ouvriers agricoles et les domestiques — Mais pourquoi? Parce que ceux-ci ont bénéficié indirectement de la hausse des salaires dans les autres industries où les ouvriers sont organisés. Si les salaires ont monté à la campagne c’est parce que les ouvriers des campagnes les ont quittées pour aller chercher à la ville de plus hauts salaires. Et de même les gages des domestiques suivent le taux des salaires industriels. Eu sorte que ce sont en définitive les métiers organisés qui deviennent les régulateurs du marché du travail, tandis que jusqu’à présent c’était au contraire la foule des misérables qui pesait sur le marché : c’est là un immense progrès, économique et moral.
Ou dit aussi que les ouvriers perdent plus qu’ils ne gagnent à la grève, même quand la grève a été victorieuse. Ou veut dire par là que les salaires qu’ils perdent par suite du chômage, les petites économies qu’ils sont obligés de dépenser pour vivre, ou les dettes qu’ils contractent chez leurs fournisseurs, feraient plus que compenser 1 accroissement de salaire qu’ils peuvent conquérir. Mais les calculs que l’on a fait dans les Offices du Travail de France et dTtalie démontrent arithmétiquement que cet argument ne vaut rien et qu’au contraire les accroissements de salaires obtenus par les grévistes, en supposant même qu’ils ne durent qu’un an — supposition certainement trop défavorable aux ouvriers, car les augmentations une fois acquises ne peuvent pas facilemeot être retirées — laissent un bénéfice assez considérable, déduction faite des salaires perdus *.
‘ Et il reste un bénéfice, même en déduisant les pertes subies sans compensation par les grévistes qui ont totalement échoué. Bien entendu, ceux-ci ont fait une mauvaise affaire, mais comme iis ne sont qu’une minorité, la classe ouvrière, considérée en bloc, gagne un accroissement de revenu par les grèves. 11 est vrai quon peut répliquer quelle pourrait en gagner autant ou plus — et sans pertes — par des négociations amiables avec les patrons, comme elle le fuit si bien en Angleterre.
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§3. Conciliation et arbitrage. — Les conflits entre Etals ont pu quelquefois, quoique très rarement encore, être résolus par la conciliation et l’arbitrage, à telles enseignes qu'une Cour permanente devait être installée à La Haye — pourquoi de même dans les conflits entre le capital et le travail, à la solution brutale par la grève, c’est-à-dire au droit du plus fort, n’essaierait-on pas de substituer les mêmes institutions? Et en effet c’est bien à cela qu’on travaille par tout pays? Très nombreux déjà sont les Conseils d’arbitrage et de conciliation, élus par les patrons et les ouvriers, qui fonctionnent avec succès.
11 faut soigneusement distinguer la conciliation et l’arbitrage. Ces deux institutions, quoique ayant souvent les mêmes organes, diffèrent par des caractères essentiels :
a) Par le moment où ils fonctionnent. La conciliation se place généralement avant que le conflit n’éclate et afin de le prévenir. L’arbitrage n’intervient qu’après que le conflit a assez duré et afin de le résoudre;
b) Par la procédure. Dans la conciliation les deux parties sont en présence et s'efforcent de se convaincre l'une l’autre. Dans l’arbitrage il y a toujours un tiers pris en dehors des parties, et celles-ci s’efforcent chacune de convaincre l’arbitre, comme les plaideurs devant le juge;
c) . Mais surtout par leurs résultats. Dans la conciliation les parties ne s’engagent à rien : si elles ne réussissent pas à se convaincre l’une l’autre, elles se retirent et il n’v a rien de fait. Dans l'arbitrage une solution intervient nécessairement et elle est nécessairement acceptée d’avance par les d'eux parties — tellement qu’il est de règle, partout où l’on comprend ce que c’est que l’arbitrage, que du jour où l’arbitrage est accepté, les grévistes reprennent le travail*.
* C’est ainsi du moins que les choses se passent en AnglelerTC ; et en Australie la loi dont nous parlons ci-après l’impose. Mais en France nous sommes loin de compte I car non seulement les ouvriers grévistes n’ont jamais songé à reprendre le travail sitèt qu'ils avaient accepté l’arbitrage, mais même ils ont fait souvent des difficultés pour le reprendre lorsque la décision de l’arbitre n'était pas à leur gré.
LES SATARIÉS. 38 1
De ces différences il résulte que l’arbitrage est bien plus grave et sera bien plus difficilement accepté par les parties que la conciliation, puisqu’il implique leur abdication absolue entre les mains d’un tiers. Aussi est-il rarement appliqué.
On est donc conduit à se demander si on ne pourrait pas l'imposer aux parties, c'est-à-dire aux patrons et ouvriers? Il semble cependant que cette institution ne puisse être que facultative, car on ue comprend guère un-arbitrage imposé. Cependant depuis quinze ans il existe en Nouvelle-Zélande un tribunal d’arbitrage obligatoire. C’est un véritable tribunal à la juridiction duquel personne ne peut se soustraire. Cette institution (loi du 21 décembre 1894) paraît donner de beaux résultats : elle a fait régner la paix sociale et commence à être adoptée par les autres Etats d’Australie. Mais il faut dire que ces États sont de très petits pays, où les syndicats ouvriers étaient déjàpuissammenl organisés etenglobaient toute la population ouvrière. Là où cette organisation n’existe qu’à l’état embryonnaire, on ne voit guère de moyen pratique de rendre l’arbitrage obligatoire et surtout de lui donner une sanction. On ne voit pas par exemple comment on appliquerait aux syndicats français les amendes considérables qui sont infligées aux ouvriers syndiqués de la Nouvelle-Zélande (250 fr. par tête ou 12.500 fr. pour le syndicat) s’ils ne veulent pas se soumettre*.
Entre le rôle du juge dans les procès civils et le rôle du juge dans les conflits entre le Capital et le Travail il y aura
‘ En France une loi du 27 décembre 1892 a constitué l'arbitrage etJa conciliation — facultatifs d’ailleurs — sous une forme assez timide. C’est le juge de pais qui est chargé d'inviter les parties è s'entendre. Il peut intervenir d'office seulement s'il y a grève déclarée, sinon sur la demande de l’une des parties. Si l'autre refuse, son refus est affiché : c’est là la seule sanction. Si les deux consentent, elles nomment des délégués qui discutent en présence du juge de paix. Si la discussion ne peut aboutir, le juge de paix propose de nommer un arbitre (jamais lui, en aucun c,is ; il n'aurait aucune compétence technique); les parties acceptent ou refusent. Sur 100 grèves on compte environ 9 arrangements par conciliation et 1 par arbitrage.
PRINCIPES d’économie POLITIQUE,
toujours celle différence capitale que le premier juge d’après une loi écrite ou Lout au moins d’après des principes de droit généralement admis, tandis que dans les conflits économiques le juge n’a aucun critérium. Voici un ouvrier qui réclame un salaire de 5 francs et le patron qui déclare ne pouvoir lui en donner que 4. Quelle est, je ne dirais même pas la loi écrite, mais la loi économique, la loi morale, sur laquelle l’arbitre motivera sa sentence? Le juste salaire? Mais quel est il ? Que fera l’arbitr'e '? Il coupera la poire en deux, comme dit le dicton, c’est-à-dire qu’il prendra un peu à celui qui a raison et qu’il donnera quelque chose a celui qui a tort. Aussi l'arbitrage est-il surtout réclamé par celle des deux parties qui a 1e moins de droits à faire valoir.
L’intervention dn législateur pour protéger les oovriers*.
Dès le commencement du xix* siècle, en effet, mais surtout vers la fin, l’État est intervenu : — 1» pour limiter la durée du travail ; — 2“ pour assurer à l'ouvrier des conditions d’hygiène et de sécurité dans son travail; — 3“ pour réprimer les cas d’exploitation par le contrat de travail et parfois même pour assurer un salaire minimum; — 4<> et enfin pour généraliser par des traités internationaux les réformes réalisées dans chaque pays.
Ce n’est point à dire cependant que l’État soit le seul facteur de cette réglementation. Le patron y a aussi sa part par les règlements d’atelier, comme on les appelle, et même on peut dire que jusqu'à une époque récente c’est le patron qui réglementait à son gré les conditions du travail. D’autre part, depuis que les ouvriers se sont organisés, les syndicats, par les contrais collectifs qu’ils imposent aux patrons, prennent!
1 Voir ci'def^sus ce que nous disons du Juste salaire, p. 564.
^ Ce chapitre est développé dans le Cours en deux chapitres : La réglementation du travail; — La garantie contre les risques.
LES SALARIES.
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une part de plus en plus effective à la réglementation du travail. Les économistes de l’école libérale assurent même que l’action des patrons et des ouvriers est très suffisante et qu’il est inutile et fâcheux de faire intervenir la lourde main de l’État. Les syndicalistes les plus avancés sont aussi de cet avis puisqu’ils sont pour l'action directe, c’est-à-dire pour que la classe ouvrière réalise d’elle-même tout ce qu’elle juge utile à ses intérêts, et ils marquent le plus profond mépris pour les réformes octroyées par l’État et même pour tous ceux qui en attendent quelque chose.
Cependant l’histoire économique montre l’efficacité de l'action de la loi en cette matière. Quand on oppose l’exemple de l’Angleterre, où la loi ne limite pas le travail des adultes et où pourtant les ouvriers ont bien su conquérir la journée de 9 heures, on oublie que ce pays est le premier où la loi ait limité le travail des enfants et adolescents et celte réduction a réagi sur la durée du travail des hommes. En France l’intervention de l’État a devancé de beaucoup l’action privée — aussi bien celle des patrons que celle des ouvriers. Il ne faut pas oublier que, étant donné le régime do concurrence, le patron le plus philanthrope ne peut diminuer la journée de travail, ni accorder le repos hebdomadaire, si ses concurrents ne veulent pas le suivre : il faut donc, pour que ces réformes soient possibles, une même loi pour tous : or c’est l’État seul qui peut la faire. Cela est évident aussi pour les mesures de salubrité dans les ateliers, qui sont des mesures de police spéciale, et plus évident encore quand il s’agit de consacrer ces réformes par des traités internationaux.
Néanmoins il est très vrai que les lois de réglementation ouvrière restent vaines là ou elles ne sont pas appuyées par de tories organisations ouvrières et aussi par l'opinion publique.
Des quatre cas de réglementation que nous avons indiqués à la page précédente, le plus important c’est la limitation de la durée du travail. Le salaire touché n’est qu’une des facei de la question du salariat : l’autre face c’est le travail fourni.
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