‹ Principes d'économie politique [microform]Chapitre 58 sur 64 · W • IT · texte numérisé non relu

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584 PRINCIPES d’économie POUTIQUE,

L’amélioration du sort de l'ouvrier peut dépendre aussi bien d’une diminution de peine que d’un accroissement de revenu.

La réduction de la journée de travail est une des réformes auxquelles on attache le plus d’importance de nos jours et qui, pendant quelques années , a été célébrée au Premier xMai par une grande manifestation internationale. Les socialistes y voient le moyen d’émanciper l’ouvrier, de le libérer pour partie de l’exploitation patronale, de lui permettre de se préparer à lalulie sociale et politique. Les ouvriers y voient le moyen de travailler moins, sans réduction de leur salaire, et au contraire avec chance de hausse, grâce à la raréfaction de la main-d’œuvre causée par la réduction du nombre d heures de travail. Mais ce qu’il faut y voir surtout, c’est le moyen de relever le niveau intellectuel, moral et même physique de l’ouvrier, en lui assurant les loisirs nécessaires pour se récréer, dans la forte signification que comporte ce mot, c’est-à-dire pour cesser d’être une machine à produire et pour devenir un homme pendant un certain nombre d’heures par jour. La vie professionnelle n’est pas tout : la vie de famille, la vie civique, la vie intellectuelle, veulent du temps aussi*.

La question se pose d’une façon différente suivant qu’il s’agit de Ven{ant, de la femme ou de Vhomme.

En ce qui concerne l’enfant, tous les pays civilisés, sauf quelques rares et honteuses exceptions, sont aujourd’hui d’accord pour interdire le travail des enfants dans les usines. La limite d’âge seule varie. En Angleterre elle est de 12 ans. En France elle est de 13 ans, parce que c’est l’âge où se termine l’enseignement obligatoire et où l’enfant doit avoir reçu son certificat.

Pour les adolescents de 13 à 18 ans, ta loi se contente de fixer une limite à la journée de travail : elle est en France

» Une des causes de l’échec du mouvement des Universités populaires a été certainement les journées de travail trop longues qui ne laissaient venir les ouvriers que trop tard et trop fatigués pour écouter.

LES SALARIÉS

(depuis 1904) de, 10 heures) En Angleterre, de 12 à 14 ans, la journée n’est que la moitié de celle de l’adulte (ou bien une journée sur deux).

En ce qui concerne les femmes, la question est déjà plus difficile. Quelques esprits absolus voudraient que, tout comme les enfants, elles fussent exclues des fabriques. Et ils ne manquent pas de bons arguments : — le foyer de familledétruit, l’effroyable mortalité des enfants abandonnés» les dangers de la vie à l’usine pour la moralité de la jeune fille et de la femme, pour la santé de celle-ci si elle est enceinte, le risque d'avortement ou d’enfants mort-nés. Mais, en sens contraire, il faut dire qu’à une époque où l’on parle plus que jamais de l'émancipation de la femme et de l’égalité des sexes, il serait vraiment choquant de frapper toutes les femmes d'une sorte d’incapacité de gagner leur vie par leur travail : elles ont déjà assez de peine à la gagner honnêtement sans qu’encore on leur ferme les portes des usines! et si l’on commettait l’imprudence de restreindre cette incapacité de travail aux femmes mariées ou mères, laissant la liberté de travail pour les autres, il est certain qu’on porterait au mariage et à la maternité un coup funeste — plus dangereux en France qu’en tout autre pays.

On aboutit donc à une transaction. La loi n’interdit pas aux femmes le travail à la fabrique, mais elle se contente de le réglementer dans l’intérêt et de l’hygiène et de la moralité. Ces réglementations peuvent se ramener à quatre chefs :

a) Limitation de la journéede travail : en France Uilieiires;

/>) Interdiction du travail de nuit, sauf rares excoj^ns;

c) Interdiction du travail dans les mines;

d) Interruption du travail pendant une période de quelques semaines avant ou après l’accouchement ; mais cette mesure de protection n’existe qu incomplètement dans la

loi française ' ; ,

e) Salaire minimum obligatoire dans le travailjde la couture.

1 La loi fran(;aise dfl seulement que la suspension de travail au terme

PRINCIPES d’économie POLITIQUE.

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Pour les hommes adultes la question est plus difficile encore. Ce serait une mauvaise facétie de se demander, comme pour les femmes, si on doit leur interdire tout travail en labrique, mais doit-on même le limiter? On connaît d’avance I argument de l’école libérale que les individus adultes majeurs doivent être libres de régler eux-mêmes l’emploi de leur temps et de leur travail et qu’ils sont les meilleurs juges de leurs propres intérêts. — Mais à cela on peut répondre qu’en fait, et étant donné le régime de la grande industrie, cette liberté n’existe nullement. L’ouvrier doit entrer à 1 usine et en sortir quand sonne la cloche : il est obligé de subir, quelle que puisse être sa volonté personnelle, le nombre d’heures de travail qui est imposé non pas meme par le patron, mais par l’usage ou par la concurrence. Dès lors la question de liberté n’est plus en jeu — et il s’agit simplement de considérer si la réduction de la journée de travail est favorable au bien-être de la classe ouvrière, et même si elle n’est pas indispensable au progrès de la Nation. Or l’expérience des pays où elle est déjà réalisée paraît décisive.

Il ne semble pas, comme on pourrait le croire — c’est une des objections qu'on met le plus souvent en avant — que celte diminution de la journée de travail ait pour eiïet nécessaire d’entraîner une diminution de production ni une diminution de salaire '. Les ouvriers, moins surmenés, moins abrutis, ayant plus de loisir pour se développer inlellecluellement, moralement, physiquement aussi, produi-

de la grossesse ne donne pas au patron le droit de congédier la femmeet, de plus, que la femme aura droit à une allocation de l’KUt « pendant la période de repos qui pré- ède et suit ses couches », mais beiilemenl SI elle est « privée de ressources ». Donc le repos n’a u i caractère ni obliiialoire ni général. Des sociétés dites Mutualilea maternelles (quoique l’assistance y ait plus de part que la mutualité) s’occupent de tourniraux mères ouvrières les secours nécessaires pendant cette période. Et leur efficaciié s’est manifestée admirablement par une diminution! notijble de Ja mortalité infîinlile.

* Sans doute, il ne faut pas pousser celle thèse à outrance comme le fout pHiTois les socialistes.

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588 PRINCIPES d’économie politique.

d’une fois des résultatsdéplorables et a dû être abandonnée.

Voilà pourquoi pour les hommes la limitation légaledela journée n'existe qu’à l’état d’exception. C’est la France qui a donné l’exemple, il y a plus d’un demi-siècle, par la loi de 1848 : la limite avait été fixée à 12 heures, mais en fait celte loi, qui avait devancé l’évolution économique, était restée lettre morte jusqu’à ces derniers temps. Quelques autres pays plus tard ont suivi — Suisse, Autriche, Norvège, Russie, Espagne — et ont fixé la durée maximum à 11 heures.

On sait que les ouvriers réclament davantage : ils réclament les Trois Huit (8 heures de travail, 8 heures de loisir, 8 heures de sommeil'). Mais ce minimum n’est encore inscrit nulle part dans les lois. Elle est appliquée en fait en Australie, mais elle y a été conquise par les Trade-Unions il y a cinquante ans déjà. En Angleterre la durée du travail est généralement de 54 heures par semaine, ce qui fait à peu près 9 heures 1/2 par jour et 6 heures le samedi. Aux États-Unis la durée n’est pas plus courte, au contraire. En France dans la grande industrie la durée varie de 10 à 11 heures.

C’est surtout dans l’industrie à domicile que la durée du travail est excessive et c’est ce trait, ajouté à l’avilissement des salaires, aux conditions insalubres du travail exécuté dans le logement servant à l'habitation, parfois dans l’unique chambre où vit la famille, et le plus souvent aussi à l’interposition entre le patron et l’ouvrier d’un sous-entrepreneur — auquel on reconnaît le sweating System (voir

LES SALARIÉS. 589

soumis à l’inspection, les inspecteurs ne pourraient les découvrir ni les visiter utilement.

On répète souvent que de notre temps la solidarité économique ou, pour mieux dire, la concurrence que se font les peuples entre eux, est si intense qu’il serait impossible a un pays de limiter chez lui la journée de travail sans se mettre dans une situation d’infériorité dangereuse. Aussi voudrait-on arriver à une entente générale entre tous les pays civilisés, et le problème devient par là international, ce qui n'est pas fait pour en faciliter la solution ! Sans doute une réglementation internationale serait utile, mais il ne faut pas qu’elle serve de prétexte pour que chaque pays refuse de faire les premiers pas sous prétexte d’attendre les autres. L’expérience adémontré que les peuples assez avancés moralement pour limiter la durée de la journée de travail, le sont assez industriellement aussi pour n’avoir pas à redouter la concurrence des pays à longues journées. Cependant quand il s’agit de pays qui sont dans des conditions de civilisation à peu près équivalente, il est certainement préférable d’adopter les mêmes réglementations. C’est ce qu’on a essayé de faire dans ces dernières années . soit par des conventions diplomatiquesgénérales, telles que celles qui ont été conclues en 1890 entre sept Etats pour supprimer l’emploi du phosphore blanc, et en 1906 entre quatorze États pour interdire le travail de nuit des femmes. — soit par des traités entre deux États, tel que le traité franco-italien de 1904 relatif aux accidents du travail, aux placements dans les Caisses d épargne, etc.

L'assurance contre les risques.

Ce n’est pas tout pour le salarié que de loucher un salaire suffisant et de n’être pas soumis à un travail trop écrasant. Il est encore une troisième condition sans laquelle sa vie est

590 PRINCIPES d’économie politique.

pleine d’angoisses ; c’esl la sécurité. A l’homme qui doit vivre au jour le jour il faut une garantie contre les risques qui menacent à chaque instant de lui enlever son travail et par conséquent son pain. 11 en est trois qui lui sont communs avec tous les hommes, à savoir la maladie, la vieillesse et la mort, et même quatre si l’on compte à part l'invalidité — et deux qui sont spéciaux à sa condition et qui sont les accidents du travail et le chômage. Cela fait six en tout, c’est beaucoup ! Et tous ontce caractère commun de le priver temporairement ou définitivementdeson salaire et par conséquent de le réduire, lui ou les siens à la misère. Or à lui seul que peut-il faire contre tant d’ennemis! Peu dechose.

Au point de vue préventif, il peut, par la tempérance et en Sf* conformant aux indications de l’hygiène, dans la mesure où son modique budget le lui permettra, éviter en partie la maladie et retarder l’heure de la vieillesse et de la mort : mais il ne dépend pas de lui d’éviter les deux autres risques. Pour prévenir les accidents la prudence des patrons et le contrôle de l’État peuvent quelque chose; et en fait dans toutes les industries, y compris les mines, le nombre des accidents, proportionnellement au nombre d’ouvriers occupés, ne cesse de diminuer considérablement. Quant au chômage, il est clair que l’ouvrier ne peut rien pour l’empêcher.

Au point de vue réparatif, il peut, par l’épargne, se mén.igerquelques ressources pour passer les mauvais jours ou pour vivre sur ses vieux jours. Mais qui pourra croire que l’épargne, l'épargne du pauvre — même intensifiée [mr les combinaisons ingénieuses delà mutualité — puisse suffire à assurer à l’ouvrier ou aux siens l’équivalent du salaire enlevé par toutes les fatalités que nous venons d’énumérer, ou même par une seule d’entre elles, telle que la maladie prolongée, l’invalidité résultant d’un accident, ou la vieillesse?

Si donc l’ouvrier à lui seul est impuissant, ne faut-il pas demander à d’autres de l'aider? — A qui? — Au patron et à l’Étal.

a) Au patron, tout au moins en ce qui concerne les ris-

LES SALARIÉS

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ques professionnels d'accident et de chômage : car pour le premier on peut dire que, puisque sous le régime actuel du salariaU’ouvrier n’est qu’un instrument employé à son service, le patron doit supporter les frais de la casse et de l’usure, de même qu’il supporte ceux de ses machines. Et en ce qui concerne le chômage, on peut dire qu’il dépend dans une certaine mesure du patron de l’éviter en réglant mieux sa production, comme il sait bien le faire par des ententes et cartels lorsqu’il s’agit pour lui d’éviter la mévente.

Même en ce qui concerne les risques communs à tous les hommes de la maladie, de la vieillesse et de la mort, une certaine responsabilité peut incomber au patron en tant que le premier a pu être aggravé et que les deux autres ont pu être hâtés par l’insalubrité de la profession ; car il n’est que trop certain que les maladies professionnelles sont plus fréquentes et que la vieillesse et la mort viennent bien plus tôt pour l'ouvrier que pour les autres classes de la Société. Il n’y aurait donc rien d’injuste à faire participer les patrons, pour partie, à l’assurance contre ces derniers risques.

b) A l’Étal, en tant que représentant de la Nation et en vertu delà loi de solidarité sociale qui veut que, tous les membres de la Société participant aux fruits de la production, tous participent aussi à scs charges nécessaires. Cela est frappant surtout pour le chômage qui est dû généralement à des causes sociales (voir ci-dessus, p. 113).

Seulement lorsque l’État prend l’engagement de garantir l’ouvrier contre les conséquences des risques de la vie, n’al-il pas le droit en échange d’imposer à celui-ci l’obligation de coopérer dans la mesure de ses ressources à celle assurance — et de l'imposer du même coup au patron? C’est ainsi que l’obligation assumée par 1 Élalconduit assez naturellement à décréter ['assurance obligatoire.

Ces deux traits — obligation légale de 1 assurance pour les intéressés; — coopération (par portions variables selon la nature de risque) de ces trois facteurs, le salarié, le patron, l’Etat — caractérisent le système dit allemand parce qu'il a été inauguré dans ce pays par trois lois célèbres

PRINCIPES d’économie POLITIQUE,

(1883 pour la maladie, 1886 pour les accidents, 1889 pour la vieillesse). En voici le résumé.

En ce qui concerne la maladie (et les petits accidents n’entraînant pas une incapacité de plus de 13 semaines), le patron doit payer 1/3, l’ouvrier les 2/3 des cotisations

Pour la vieillesse et l’invalidité, la prime d’assurance est pour reoitié à la charge du patron, pour moitié à la charge del’ouvrier : toutefois, comme les charges sont ici beaucoup plus considérables, l’État vient au secours des uns et des autres en s’engageant à verser annuellement une somme de 50 m. (62 fr.) pour chaque retraité. 11 est à noter que cette participation de l’État est uniforme quel que soit le montant de la pension et que par conséquent elle est proportionnellement d’autant plus forte que la pension est plus petite. C’est une façon ingénieuse d'avantager les pauvres.

En ce qui concerne les accidents, la loi allemande les a mis intégralement à la charge du patron, consacrant par là la thèse admise généralement aujourd’hui et célèbre sous le nom de théorie du u risque professionnel », ce qui veut dire que l’accident doit rentrer dans les prévisions et les frais généraux de toute industrie.

Ce mécanisme, qui englobe 28 millions d’assurés, qui répartit 1.200 millions fr. d’indemnités ou pensions par an, et a déjà en caisse 2.700 millions francs de capital, constitue, la plus grandiose expérience de socialisme d’Etat qu’on ail encore osé tenter. Toutefois il y a deux risques graves auxquels il ne pare pas : le chômage et la mort. Pour le premier l’assurance a paru trop difficile, et pour le second trop onéreuse.

En France l’assurance contre la maladie a été laissée à la libre initiative des intéressés s’exerçant sous la forme de sociétés de secours mutuels*.

Pour les accidents la loi de 1898 a consacré la théorie du risque professionnel. Pour la vieillesse le système allemand

(1) Ces sociétés de secours mutuels comptent 4 millions de membres, mais parmi lesquels les ouvriers sont loin de former la majorité.

LES SALARIÉS

a été reproduit, avec quelques variantes*, dans la loi du 2H avril 1910, mais non sans avoir provoqué de vives prolostalions, nrm seulement de la part des patrons, mais aussi de la part dos mutualistes qui redoutent la concurrence de cette a.ssurance obligatoire, et même de la part des ouvriers qui ne se soucient pas de prélever sur leurs salaires un impôt dont la plupaid d’entre eux, disent-ils — tous ceux qui mourront avant 60 ans — ne pourront profiter.

A la différence de la loi allemande qui vise surtout l'involidilé, le projet de loi français ne vise guère que la vieillesse, et en cela il répond au sentiment public, car il est à remarquer que l’assurance contre la vieillesse est très populaire parce que tout le monde espère devenir vieux, tandis que l’assurance contre l’invalidité le serait très peu parce que tout le monde compte bien ne jamais devenir invalide. D’autre part, la retraite assurée à partir d'un certain âge — le moins reculé possible — plaît singulièrement au tempérament national, tout Français ayant pour rêve de finir petit rentier Ajoutons enfin que l’assurance contre la vieillesse prête a beaucoup moins d’abus que l’assurance contre l’invalidité, parce que la vieillesse est déterminée par la preuve indiscutable fournie par l’acte de naissance tandis que l’invalidité est déterminée par des constatations médicales souvent incertaines et où l’arbitraire et le favoritisme peuvent aisément se glisser. Combien d’électeurs se feraient déclarer invalides?

De tous les risques, le plus fréquent et par là même le plus grave pour le salarié, c’est le chômage, c’est-à-dire l'interruption de travail par suite du renvoi de l'ouvrier et de la difficulté pour lui de s’embaucher ailleurs. — renvoi causé soit par la morte-saison, soit par une crise économique entraînant la suspension ou le ralentissement de la production, soit par la fermeture d’atelier pour des causes accidentelles, telles qu’incendie, faillite, décès du patron, etc.

* L'âge d'entrée en jouissance a été avancé de 70 ans à 60 ans et la subvention de l’Etat élevée de 60 francs à 100 francs.

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PRINCIPES d’économie POLITIQUE.

Selon les industries et selon les saisons, le nombre des chômeurs peut varier de 2 p. 0/0 à 12 p 0/0 dans les métiers qualifiés et peut s’élever a 50 p. 0/0 et plus dans certains travaux intermittents, comme les déchargeurs des ports. Ce ne sont pas les mêmes, heureusement, qui sont frappés de chômage toute l’année : c’est tantôt l’un, tantôt 1 autre. Mais cela revient à dire que tout salarié doit prévoir pour chaque année une à six semaines de chômage, selon son métier, qui creuseront un trou équivalent dans son budpt. Contre ce terrible mal il y a deux remèdes mais l’un et l’autre peu efficaces :

1) Le placement, qui consiste à procurer à l’ouvrier quelque autre emploi. Des institutions spéciales s en occupent. 11 y a des bureaux de placement payants mais qui ont donné lieu à de tels abus qu’une loi récente en France a donné le droit aux municipalilésde les exproprier, moyennant indemnité et à la condition de les remplacer par des bureaux municipaux gratuits. 11 y a aussi de nombreuses sociétés philanthropiques de placement. Les syndicats ouvriers voudraient avoir le monopole du placement parce que ce serait un sûr moyen pour eux de recruter tous les ouvriers et d’exercer sur eux un souverain contrôle en ne plaçant que les bons syndiqués. Mais il va sans dire que les patrons de leur côté résistent à cette prétention etcherchentau contraire à se réserver le placement, ce qui leur est d’autant plus facile que ce sont eux qui tiennent les places. Les meilleurs résultats ont été donnés en Allemagne par des bureaux mipartie ouvriers et mi-partie patronaux et sous le contrôle des municipalités, les bureaux paritaires.

Mais le placement n’est qu’un remède insuffisant au chômage, car toutes les statistiques montrent que, sauf pour de rares industries, les demandes sont toujours plus nombreuses que les emplois vacants. A quoi tient ce phénomène, en somme assez mystérieux, si l’on rélléchit qu’il y a tant d’hommes qui manquent du nécessaire et qu’il paraîtraitsi simple d’employer la main-d’œuvre vacante à produire précisément ce nécessaire? Pourquoi y a-t-il normalement un

LES SALAKIÉS. 595

surplus de main-d’œuvre sur les besoins, ce que Marx appelle une armée de réserve du travail? C’est par la cause déjà indiquée (p. 113), parce que le machinisme, et généralement tout ce qu’on appelle le progrès industriel, tend a réduire la quantité de travail nécessaire pour un résultat

donné. . .

C’est, en tout cas, un trait cruel de notre organisation économique et qui semble indiquer qu’il y a, comme disait Hamlet, « quelque chose de pourri dans le royaume », que l’homme qui voudrait gagner sa vie par son travail se trouve souvent dans l’impossibilité de le faire. Aussi le socialisme qui a précédé la Révolution de 1848 demandait-il que le Droit au Travail fût assuré par l’État à tout homme et on n'était pas loin de voir dans la consécration légale de ce droit la solution de la question sociale. On sait que la déplorable expérience des ateliers nationaux sous la Révolution se rattachait à cette idée. Aujourd’hui ou ne parle plus guère du droit au travail. On a reconnu en effet l’impossibilité absolue pour l’État de procurera n’importe qui un travail utile, j’entends par là un travail réellement productif de valeur. Ce qui importe d’ailleurs à l'ouvrier ce n’est pas précisément le droit au travail mais le droit au salaire, en sorte que la réclamation du socialisme actuel porte plutôt sur un salaire minimum — en attendant la socialisation des instruments de production qui transformerait le chômage en loisir

et ferait ainsi d’un mal un bien.

2) L’assurance, c’est indemniser le chômeur du préjudice éprouvé en lui remboursant tout on partie du salaire perdu . comme pour tous les autres risques que nous avons passésen revue. Seulement il faut remarquer que l’assurance ici est bien plus difficile, non seulement à raison de l’étendue et de la fréquence de ce risque, mais surtout parce qu il est presque impossible de distinguer le vrai chômage, le chômage involontaire, du faux chômage, du chômage volontaire. Aussi aucune Compagnie n’a-t-elle tenté d assurer ce risque et les quelques essais qui ont été faits par les municipalités n ont donné que des résultats détestables. Pense-t-on combien

PRINCIPES d’économie POLITIQUE.

il y aurait de chômeurs si l’Étal s’engageait à servir des rentes à tous ceux qui seraient sans travail I

Il n’y a qu’une institution qui par sa nature est apte dans une certaine mesure à tenter cette aventure : c’est le syndical ouvrier. En effet, lui seul est à même de reconnaître parmi les camarades les vrais des faux chômeurs et, si le syndical s’occupeaussi du placement, il peut déjouer les simulateurs en les mettant en demeure d’accepter le travail qu’il leur indique. D’autre part l’assurance contre le chômage est pour le syndicat une arme très puissante poursoutenir les salaires, car par là il fournil au chômeur les moyens d’attendre et de ne pas capituler sous la pression de la faim. Les Trade-Unions anglaises consacrent une partie de leurs ressources aux indemnités de chômage. Malheureusement les syndicats des autres pays, beaucoup moins riches, ne peuvent allouer les indemnités de chômage que dans des proportions très insuffisantes. De là est venue l’idée d’une collaboration entre les syndicats ouvriers et les municipalités, celles-ci fournissant les fonds nécessaires, ceux-là organisant l’assurance et payant les indemnités à qui de droit*.

De l'avenir du salariat.

La question de savoir si le régime du salariat est destiné àdurer toujours ou s’il ne faut y voir qu’une phase temporaire de l’évolution économique, est une de celles sur lesquelles se manifestent le mieux les traits caractéristiques des écoles divergentes des économistes.

L’école libérale déclare que le salariat est un régime définitif, parce qu’elle considère le contrat de salaire comme le

< Le système, devenu célèbre sous le nom de système de Gand, consiste à encourager, grâce à une majoration de pension accordée par la municipalité, tout effort individuel pour s'assurer contre le chômage — non seulement celui sous forme de cotisation à une caisse syndicale d assurance, mais même celui sous forme de versement à la Caisse d’épargne.

ÎLES SALARIÉS

inode unique et universel de rémunération de tout travail (voir ci-dessus, p. 5-18). On ne saurait trouver mieux puis- ■ qu’il est « le type du contrat libre ». S’d a pris un si grand

développement dans nos sociétés modernes, c’est parce qu il s’impose par des supériorités décisives qui sont : T en ce qui œneerne l’ouvrier, de lui assurer un revenu immédiat. Éerlain et indépendant des risques de l’entreprise •. 2» en ce : qui concerne l’intérêt social, de laisser au chel de 1

j trie, en même temps que la direction et la responsabilité de

I l’entreprise, la propriété des produits.

Sans doute celle école ne conteste pas que le salaire ne ] soit souvent insuffisant et qu’il ne soit désirable de le voir

i augmenter ; mais, dit-elle, le seul moyen de 1 ame lorer

i c’est de rendre le contrat de salaire de plus en plus libre.

’ Elle repousse absolument la conception tamiliale et patriar-

cale du salariat qui ne pourrait être qu’une rétrogradation, i comme aussi celle d'un salaire réglé par l’usage ou par la

■ loi et qui ferait du salarial une sorte de slatut ; elle cherche

à mettre l’ouvrier et le patron sur le même pied que le vendeur et l’acheteur d’une marchandise quelconque, et a cet ' elTet elle propose de créer : — soit, comme M. de Mohnari,

j des 'Bourses du travail dans lesquelles la main-d’œuvre

' serait cotée comme le sont les valeurs mobilières dans les

' Bourses de commerce ou de fouds publics ; soit, comme

\1 Yves Guyot, des sociétés commerciales de travail qui ’ vendraieut la main-d’œuvre de leurs membres dans des

conditions plus avantageuses que ne peuvent le faire des ; ouvriers isolés. Quant au juste salaire, il ne saurait en

j exister d’autre que celui qui résulte de la loi de l offre et de

i la demandeou deslois nalurellesquenousavonsexphquées,

parce que c’est celui-là qui est le seul conforme a l utilité sociale. Il n’y a pas plus de raison pour fixer un juste sai laire en vertu d’une autorité quelconque, que pour fixer

un iùsle prix du blé ou du charbon, ou un juste revenu du propriétaire capitaliste. L’ouvrier a droit à tout ce qu il peut Kagtier, ni plus ni moins.

L’école catholique-sociale accepte le salariat comme un

PRINCIPES d’économie POLITIQUE.

LES SALARIÉS

état normal, providentiel même. C’est par lui que le riche et le pauvre collaborent. Seulement le salaire ne doit pas être livré aux jeux de l’olTre et de la demande ni à la liberté, souvent oppressive, d’un débat entre le maître et l'ouvrier. Le mieux serait que \e juste salabe (voir ci-dessus, p. 564) fût fixé par les corporatious reconstituées, c’est à-dirc composées à la fois d’ouvriers et de patrons. Mais à leur défaut la loi doit intervenir.

L’école socialiste, au contraire, ne voit dans le salariat qu’une catégorie historique, la troisième étape de l'évolution dont les deux premières ont été l’esclavage et le servage, et qui passera comme celles-ci pour faire place à un régime social où les travailleurs, devenus maîtres des instruments de production, jouiront de l’intégralité du produit de leur travail. Ce qui caractérise le salariat actuellement, c’est la dépendance nécessaire où se trouve l’ouvrier vis-àvis du patron et c’est le prélèvement exercé par le patron sur le produit du travail de l’ouvrier. Or ce prélèvement capitaliste sous forme de profit, d’intérêt ou de fermage, est inséparable de l’institution de la propriété individuelle : le seul moyen d’abolir le salariat est donc d nl.olir celle-ci.

L’école coopérative ou solidariste, comme la précédente, ne voit aussi dans le salarial qu’un mode temporaire de rémunération du travail, lié au régime capitaliste et qui passera avec lui. Certes, elle ne méconnaît pas qu’il n’ait constitué un très grand progrès dans la rémunération du travail manuel (voir ci-dessus, Historique du salariat), mais elle lui reproche :

a) De créer un conflit intérêts entre le patron et l’ouvrier inévitable, identique d’ailleurs à celui qui existe entre le vendeur et l’acheteur d’une marchandise quelconque — l’un cherchant à donner le moindre salaire possible en échange du maximum de travail ', l’autre au contraire à

* Dans roncuiéle de 1886 en Belgique, nous trouvons cette déclaration d’un patron, citée par Vandervelde [Enquête sur les AssocicUions professionnelles, t. III, p. 98) qui n’a que le tort d’une franchise un peu

fournir le moindre travail possible en échange du salaire reçu — ce qui ne peut qu’aggraver la lutte des classes.

En eflet, plus le salaire sera élevé, plus le profit sera réduit, tontes choses égales d'ailleurs *, et réciproquement. C’est ce que Ricardo exprimait par sa formule que « le taux des profits varie toujours en raison inverse du taux des salaires ». Et d’ailleurs les grèves incessantes se chargent de le démontrer. Ainsi donc, dans l’ordre économique actuel,le patron et l’ouvrier nous apparaissent comme deux personnages dressés l’un contre l'autre, dans une attitude de mutuel défi, et pourtant ne pouvant se passer l’un de l'autre et comme rivés ensemble par une commune solidarité b) De désintéresser l’ouvrier de bien faire et par là de porter un grave préjudice à la production. Car l’ouvrier n’ayant rien à prétendre sur les bénéfices de l’entreprise, ayant vendu d’avance sa part éventuelle au produit de son travail pour un prix fixe, n’a plus d’autre srirnulanl à travailler que la crainte (Hêtre congédié. Mais si un semblable mobile peut le déterminer à fournir un travail minimum, il est bien insunisanl pour le déterminer à utiliser pour le mieux ses capacités productives et il fait du travail une corvée (voir ci-dessus, p. 127). Le caractère de contrat à forfait réduit l’ouvrier à un rôle purement passil et le dépouille de tout intérêt dans les succès comme dans les revers de l’entreprise. On ne saurait dissuader les ouvriers de se considérer comme ayant des droits sur toutes ces richesses qui sont sorties de leurs mains : on ne saurait surcynique : « La science industrielle consiste à obtenir d’un être humain la plus grande somme de travail possible eu le rémunérant au taux le plus bas s.

t Nous disons elnous soulignons « toutes choses égalés d ailleurs ». car il est bien évident que si les conditions de productivité changent, si par exemple, le produit toUl des entreprises vient ^ laires et les profils pourront doubler simultanément. Et il est même 1res fréquent dans les pays neufs, où la productivité est grande, de voir a la fois de hauU salaires et des profits élevés. Mais 1 antagonisme d intérèU n’en subsiste pas moins, même en ce cas. Car il n en est pas moins évident que si le patron peut ne payer qu’un salaire moindre il g.gne.a

encore davantage.

gÔO PRINCIPES D*ÉCONOMIE POLITIQUE.

tout les empêcher de voir avec amertume des générations de patrons ou d'actionnaires se succéder et s'enrichir dans tel e usine ou telle mine dans laquelle, de père en Tils aussi, ils ont travaillé et pourtant sont restés pauvres. Il est vrai qu’ils n’ont été que des instruments, hands, disent les Anglais. L’expression est exacte autant que cruelle, mais voilà justement le malheur de notre organisation sociale que l’homme puisse n’être qu'un instrument pour l’homme.

Le premier prétexte de la morale, tel qu’il aété formulé par Kant, ce qu’il appelait le « principe pratique suprême »,est celui-ci; Se souvenir en toute occasion que nous devons considérer la personne de notre prochain comme une fin et non comme un moyen. Evidemment l'organisation actuelle du travail, celle où les ouvriers au service d’un entrepreneur ne sont qu’un moyen pour lui de faire fortune, ne réalise

guère cette haute maxime.

Mais, en ce qui concerne les moyens de réaliser l’abolition du salariat, l’école coopérative se sépare de l’école socialiste. L’abolition de la propriété lui paraît un moyen tout à fait impropre à atteindre ce but et même contradictoire, car c est précisément le manque de propriété qui crée nécessairement la dépendance et le salariat, et par conséquent c’est la généralisation de la propriété qui pourra seule émanciper les travailleurs. En effet quand ou parle d’abolir le salariat,

que faut-il entendre exactement par là?

La seule façon catégorique de supprimer le salariat ce serait de faire de chaque salarié un producteur autonome, produisant par ses propres moyens et pour son propre compte, comme l’artisan ou le paysan. Mais un tel régime, qui serait incompatible avec la grande industrie et 1 organisation du travail et qui irait au rebours de l’évolution économique, n’est réclamé par personne, pas plus parles socialistes que par l’école économique libérale. Par abolition du salariat il faut donc entendre seulement ceci : les ouvriers travaillant désormais dans des entreprises dont ils seraient les copropriétaires, qu’ils dirigeraient eux-mêmes et dont ils garderaient les fruits.'

LES SALARIÉS

Or comment le socialisme collectiviste pense-t-il réaliser ce programme? — Par « la socialisation des moyens de production » ; tous les salariés d’aujourd’hui travaillant dorénavant non plus pour des patrons capitalistes mais pour la Société qui leur restituera l’exact équivalent du produit de leur travail, retenue faite seulement des frais généraux et des dépenses d’intérêt collectif.

Mais on peut douter que cette solution, en la supposant même pratiquement réalisable, réalisât l'abolition du salariat. Car on ne voit pas très clairement en quoi ceux qui travailleront désormais pour « la Société » — que cette Société soit la Nation, ou la Commune, ou la Fédération synjlicale différeront des salariés qui travaillent aujourd’hui pour le compte de l’Etat ou des grandes Compagnies.

Et. par contre, ce qu’on voit très clairement c’est que sous ce régime tous les producteurs autonomes d'aujourd’hui, les seuls- précisément qui ne soient pas des salariés, seront condamnés à disparaître I

L’école coopérative, elle, se flatte d’atteindre mieux le but en transformant les salariés en associés ; ils travailleront désormais pour le compte d’associations dont ils seront euxmêmes les membres et par conséquent ils n’obéirout qu'a eux-mêmes et recueilleront intégralement le produit de leur travail : en un mot ils deviendront leiire propres patrons. Tliôoriquement la solution est parfaite. Pratiquement c est plus difllcile, car si l’association est limitée à une entreprise spèciale (association coopérative de production) aloi-s son action paraît devoir rester aussi assez restreinte et ne saurait prétendre à transformer la condition de la masse ouvrière. El si l’association est très générale (société ou fédération de consommation) alors l’ouvrier, n’étant plus qu’une unité dans un gros chiffre, n’a plus guère le sentiment de travailler pour lui-même et sa situation so rapproche beaucoup de celle du travailleur sous le régime collectiviste. Pourtant nous verrons (plus loin p. 623) qu’une combinaison de ces deux modes de coopération pourrait peut-être permettre de trouver un chemin entre ces deux écueils.

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