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CHAPITRE III

LES BESOINS ET LA VALEUR

Les besoins de l’homine.

Les besoins de l’homme constiluent le moteur de toute activité économique et par conséquent le point de départ de toute la science économique. Dans ce chapitre on pourrait

donc faire rentrer toute l’économie politique.

Eu effet, tout être, pour vivre, se développer et atteindre ses fins, a besoin d'emprunter au monde extérieur certains éléments et, quand ils manquent, il en résulte une souffrance d’abord et finalement la mort. Depuis la plante (et môme depuis le cristal) jusqu’à l’homme, à mesure que l’indivi' dualité grandit, cette nécessité va grandissant aussi. Tout besoin engendre donc chez l’être vivant un désir et par suite un effort pour se prqcurer ces objets extérieurs parce que leur possession lui procure une satisfaction.

* Les mots de besoin et de désir quoique le plus souvent employés l’un pour l’autre (et nous ferons souvent de même) ne doivent pas être

“t-e besoin est d’origine physiologique : il consiste dans le sentiment qu'il manque quelque chose à l'organisme, et dans une appétence de ce qui manque. Mais il ignore encore l'objet déterminé qui pourra e satisfaire. C'est seulement après que l'instinct, ou 1 invention ou le hasard, nous ont révélé cet objet, qu'alors il est déstré et me-

diatemènt, les moyens propres à le satisfaire. Le désir est toujours d ordre psychologique. Ainsi le besoin de manger existe naturellement,

PRINCIPES d’économie POLITIQUE.

Les besoins de l’homme ont divers caractères dont l’importance est grande, car de chacun de ces caractères dépend quelque grande loi économique :

1® Ils sont illimités en nombre. — C’est là ce qui distingue iTSomme de l’animal et c’est là le ressort de la civilisation dans le sens le plus exact de ce mot, car civiliser un peuple — voyez la colonisation — ce n'est rien de plus que faire naître chez lui des besoins nouveaux.

Il en est des besoins de l’humanité comme de ceux de l’enfant. A sanaissance, il n’en a point d’autresqu’un peu de laitet une chaude enveloppe, mais peu à peu desaliments plus variés, des vêtements plus compliqués, des jouets, lui deviennent nécessaires ; chaque année fait surgir quelque besoin, quelque désir nouveau. Dans les sociétés primitivesThomme n’a guère que les besoins primaires, c’est-à-dire physiologiques, doninous venons de parler. Les autress’ignorentencore. Mais plus nous voyons, plus nous apprenons, plus notre

Jiais le désir du pain ou celui de pâté de foie gras ne peut prendre naissance qu’après que le blé a été découvert ou que l’art culinaire a fait des progrès. Ainsi encore il y a chez tous les hommes un besoin physiologique de stimulant et de narcotique, dont les causes sont d'ailleurs mal connues, mais qui s’ignore aussi longtemps que le tabac, l’opium, la morphine, etc., n’ont pas été trouvés: alors seulement ces objets sont désirés et, à cause d'eui, la pipe ou la seringue Pravaz. Ainsi l’indépendance est un besoin, mais ce n’est que du jour où la propriété d’une terre apparaît à l’homme comme le plus sûr moyen d’assurer celte indépendance que la terre est désirée passionnément. C’est en ce sens que Tarde a pu formuler cette proposition, au premier abord un peu paradoxale : * la première cause de tout désir économique, c'est l’inyen^n^ • {Logique sôctalê, ch. Vlil)'.

Le désir est donc créé par le besoin et il s’éteint sitAt satisfait : mais généralement, le besoin étant permanent, le désir ne tarde pasè renaître: et quand plusieurs fois de suite il s’est satisfait de la même façon, il crée une habitude, c’est-à-dire un besoin spécialisé, par exemple non seulement le besoin de fumer ou de boire de l’slcool — mais de fumer la pipe ou de boire de l’absinthe. Ces besoins secondaires, nés de l’habitude, sont parfois distingués des besoins primaires en étant qualifiés d’artificiels, mais il ne faut pourtant pas oublier le dicton que « l'habitude est une seconde nature ». Jjuoique né du^^ ce besgjn fiBil.,BftC.<IW= 0ir aus.si physiologique. ^

LES BESOINS ÊT LA VALEUR

ruriosité s’éveille et plus aussi nos désirs grandissent et se mnltinlient. De même aussi nous éprouvons aujourd hui mille besoins de confort, d’hygiène, de propreté, d insLrucfinn de voyage, de correspondance, inconnus a nos aïeux, et « est cerlaiS que nos petils-f.ls en resseoUront davantage onrore Si nous pouvions connaître dans quelque planète un être supérieur à l'homme, nous découvririons certainement en lui une infinité de besoins dont nous ne pouvons nous

faire en ce monde aucune idée*.

Cette multiplication indéfinie des besoins a donc créé la civilisation moderne et tout ce qu’on appelle le progrès. Cela ne veut pas dire qu’elle rende les hommes plus heureux On a souvent fait la remarque que la multiplication des désirs et des objets de ces désirs, autrement dit des richesses, n’a pas de lien nécessaire avec l’accroissement du bonheur. 11 est même permis de se demander si la nature, ici comme pour la multiplication de l’espèce, ne fait pas de l’homme sa dupe, puisqu’au furet à mesure qu’un besoin est satisfait, elle en fait surgir quelque autre etqu ainsi elle fouette l’homme pour le faire courir après un but qui luit sans cesse devant lui? Et on peut citer comme exemple frappant l’état d’àme de nos contemporains où 1 envie et

iL importance des besoins serait assez bien mesurée par l'ordre de leur apparition dans l’histoire ou dans la préhistoire. Mais ceci est l’affaire de la sociologie. Il est évident que le besoin de nourrxtu.-e a été le premier. Celui de la dé.fe.nse de l’individu contre les animaux ou contre ses semblables a dû le suivre de près. C'est ce qui explique 1 importance très antique et effrayante du be.soin de 1 armement, qui déjà sans doute [.renaît dans la vie et le travail des hommes de I âge de pierre une place égale et peut être supérieure à celle qu il accapare dans les budgeU des pays civilises du xx- siècle. Mai>cequiesl curieux et .nallendu Lslquele Lion de la parure a précédé celui du vêtement Ce besoin est le premier de ceux par lesquels lliomme s est sépare de l aiiMiial. Comme le :ail remarquer Théophile Gauthier : « Aucun chien n a eu I idee de se mettre des boucles d’oreilles et les Papous stupides, qui mangent de la glaise et des vers de terre, s’en font avec des coquillaps et des baies coloriées ». Au contraire beaucoup plus tardif, mms [Upuis^^eu merveilleusement grandissant, a eJ,U<Ü>fiaojPdl^^ «« ^ommunica-^ 'ttort rapi^^^fêsaommes entré eux.

PRINCIPES d’économie POLITIQUE.

l’exaspération vont grandissant à mesure que le bien-être augmente. Ne faut-il pas souhaiter que cette multiplication des besoins s’arrête un jour ou du moins se ralentisse? Ne vaudrait-il donc pas mieux s’appliquer non à augmenter les richesses mais à diminuer les besoins?

Telle était l’opinion des sages de l’antiquité et, après eux, de ceux inspirés par la doctrine chrétienne. Mais d’autres, surtout depuis le xviii* siècle, ont au contraire affirmé que la frugalité est solidaire de la fainéantise et de la routine.

Mais ceci est une question qui relève delà morale et non plus de l’Economie Politique. Nous admettons cependant qu’il est souhaitable que les besoins économiques, c’est-àdire ceux qui ont pour unique fin la poursuite de la ricbecse, se réduisent en nombre et en intensité et occupent dans la vie des individus et des peuples une place moindre que celle . qu’ils accaparent à présent. Mais à une condition I C’est qu’ils feront place à d’autres plus nobles (voir ci-après, page 49), car si on se bornait à les supprimer sans les remplacer, on ferait rétrograder la vie sociale vers la vie ani-

|,male. Malheur aux races satisfaites à trop bon marché qui n’étendent pas leur désir au-delà du cercle étroit d’un horizon prochain et qui ne demandent qu’une poignée de fruits mûrs pour vivre et un pan de mur pour y dormir à l’abri du soleil! Elles ne tarderont pas à disparaître d’une terre dont elles n’ont pas su tirer parti.

Du reste, il faut remarquer que même les besoins purement économiquesne sontpasdépourvus de toute valeur mo-, raie. En effet, chaque besoin nouveau constitue un lien de plus entre les hommes, puisque nous ne pouvons généralement y satisfaire que par l’aide de notre prochain, et par là augmente le sentiment de la solidarité. L’homme qui n’a pas de besoins, l’anachorète, se suffit à lui-même : c’est justement ce qu’il ne faut pas. Et en ce qui concerne les classes ouvrières, il faut se réjouir, non s’attrister, que des besoins et des désirs nouveaux sans cesse les tourmentent : sans cela, elles seraient restées dans une éternelle servitude.

LES BESOINS ET LA VALEUR

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ülinuant jusqu’à zéro, puis différenls degrés du besoin,

„,itis en prenant une - bs di^rents degrés du dégoût,

ce sont les termes positifs de ^.é

ce sont les termes négatifs : le zéro, c est la satiété.

PRINCIPES d’économie POLITIQUE.

presque invraisemblable. Pourquoi? par celte raison bien simple que l’argent est la seule richesse qui ait propriété de répondre, non à un besoin défini, mais à tous les besoins possibles, et par conséquent, il ne cesse d’être désiré qu’au moment où tous les désirs sont satisfaits, ce qui recule la limite presqu’à l’infini. Néanmoins il est évident qu’une pièce de cent sous en plus ne procure pas à un millionnaire un plaisir comparable, à beaucoup près, à celui qu’elle cause à un pauvre diable. Buffon qui n’était pas économiste, mais qui était un grand esprit, l’avait déjà remarqué : « l’écu du pauvre destiné à payer un objet de première nécessité et l’écu qui complète le sac d’un riche financier sont, aux yeux d’un mathématicien, deux unités de même ordre, mais, au moral, l’un vaut un louis, l’autre ne vaut pas un liard ».

3“ Les besoins sont concurrents, ce qui veut dire que le plus Auvent 'ûnHSèsôTirne'^eai Tîb- développer qu’au détriment d'autres besoins qu’il abolit ou absorbe; et ils sont très ami vont inrfrçhnnçiejihlp.s^ comme les pièces des fusils ou des bicyclettes, ce qui leur permet de se substituer aisément l’un à l’autre. Comme « un clou chasse l’autre » dit le proverbe, ainsi un besoin en chasse un autre. Et voilà la base d’une loi économique très importante dite loi de sjibsUt^tion. On a constaté souvent et en divers pays que le goût ïïe k bicyclette et de l’automobile avait porté un préjudice considérable non seulement au commerce des chevaux de selle et à la carrosserie, mais, même, ce qui était plus inattendu, à la fabrication des pianos 1

Cette loi de substitution a une importance capitale en ce qu’elle offre aux consommateurs une porte toujours ouverte pour échapper aux exigences du producteur — même quand celui-ci est investi d’un monopole et que, pàFconséqüep^ Tâim de concurrence entre producleursT qüT~ suffit d’ordjhaire à protéger le client, ne fonctionne plus. Le consommateur en est quitte pour se raliaitre sur quelque autre objet, répondant peut-être un peu moins bien au besoin, mais y satisfaisant tout de même. C'est ainsi que la toute-puissance des Trusts est limitée par la loi de substitution. Quand

les besoins et la valeur. '♦9

il ,Wdes besoins d’ordre physiologique le champ des sub-

il s agit jgg ggi assez borné, mais quand il s agit des

So homme snbslUue le Ihéâlreà la chasse, ou uuefemme

““L.hyg“ïeel'‘la“mo™^ en s-eDorçanI, de •

^ iIppp Ips besoins inférieurs et brutaux par des besoins Sre supérieur. Ainsi, pour combattre ralcoolisme, par exemple, les sociétés d’abstinence n ont nen trouve de mieux ane d’oivrir des « cafés de tempérance » dans lesquels on s’efforce d’habituer les consommateurs a boire du thé ou du café Remarquez qu’un besoin matérie peut elre rempla é Tar un besoin intellectuel, par exemple, le cabaret par e Lbinet de lecture, — ou par un besoin inoral, par e^emp e iiiivrier se prive d’une « consommation » au café pour verser sa cotisation à une caisse de prévoyance, de résistance

°'^4*\es besoins sont rtmplémentaires, c’est- a-dire qu ils marchent généralement de compagnie et ne peuvent que malaisément se satisfaire isolément. A quoi sert un soulier

ou un gant tout seuls? A quoi sert une ®

L un futomobile sans essence? Pour se défendre du frmd il ne suffit pas d'avoir un bon pardessus, il faut a^olr bien dîné Le besoin de manger, chez l’homme civilisé du mo'os, implique le besoin d'un grand nombre d’objets mobiliers tels que table, chaise, serviette, nappe, assiettes, verres, coutlux, fourchettes, et même, pour atteindre son mt^^ mum de satisfaction, il doit — tel dans les banquets s a^ socier à certaines jouissances esthétiques, fleurs, lumières,

cristaux, toilettes, musiques, etc.

5" Les besoins, même artificiels, une fois satisfaits,Jen-

detU.JuS:xiH^uvelei:jé|;ul^^ à se fixer, a passer a réiat à'habüudes: à devenir comme on dit si bien « une secTJBïïTnaWe^.. tétte loi a aussi une grande un portance, nolammeDl au point de vue du aala.re Le n.veau hab tuai dexisteuce, le «landjird. of Ufe. ne se laisse pas tabaisser aisément. 11 lut un temps où les ouvriers ne portaient ni

50 PRINCIPES d’économie poutique.

linse, ni chaussure, où ils n’avaient ni café, ni tabac, où ils ne mangeaient ni viande, ni pain de froment, rnais aujourd’hui ces besoins sont si bien invétérés et incarnés que l ouvrier qui ne pourrait plus les satisfaire et qui se trouverait ramené brusquement à la condition de ses pareils du temps de saint Louis ou de Henri IV, périrait sans doute.

Si l’on ajoute enfin qu’une habitude transmise pendant une longue suite de générations tend à se fixer par 1 hérédité, que les sens deviennent plus subtils et plus exigeants, on comprendra quelle puissance despotique peut acquérir a la longue le besoin qui paraissait à l’origine le plus futile ou

le plus insignifiant.

De l'atilité.

Ce qui nous intéresse le plus dans le monde extérieur, du moins quand nous le considérons au point de vue de 1 entretien de notre vie et de notre bien-être, c est la propriété que possèdent un certain nombre d’objets de saUsfaire a Un quelconque des besoins que nous venons d étudier. Cette remarquable propriété s’appelle VutUUé (du mot latin uti,

se servir de). r • „

Malheureusement ce mot est une cause de confusion

parce qu’il a déjà reçu dans le langage ordinaire une signification qui ne concorde pas du tout avec sa signification économique. Le mot utile est généralement opposé d une part à celui àQ nuisible, d’autre part à celui de superflu. Il implique un certain jugement moral. Il ne vise que les objets propres à satisfaire certains besoins jugés bons. Ainsi o^n répugnerait à parler de « l’utilité » des dentelles ou de celle'de l’absinthe. Et pourtant, dans son acception économique, le mot d’utilité ne signifie rien de plus que la propriété de répondre à un besoin ou à un désir quelconque, et cette utilité se mesure uniquement à l’intensité de ce be-

soin ou de ce désir.

les besoins et la valeur.

Pour éviter ce q^efqùrauire! Les anciens

proposé cela. ioph>Um^ ““‘âose et on désir queloon-

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