AVEC LA PRODUCTION
Qoel est le sens du mot consommation T
Consommer une richesse, c’est l’utiliser pour la satisfaction de nos besoins; c’est donc lui donner l’emploi et la fin en vue desquels elle a été faite. La consommation est donc la cause finale et, comme le nom le dit si bien, v l’accomplissement » de tout le procès économique, production, circulation, répartition. Son importance est beaucoup plus grande que ne le ferait supposer la place modeste qu’elle occupe dans les traités d’Économie Politique. C’est un domaine infiniment riche en curiosités, encore quasi inexploré, et il est probable que c’est par là un jour que la science sera renouvelée. C’est même par là, en bonne logique, qu’on devrait commencer, et quand, au début de ce livre, nous avons commencé par parler des besoins et de l’utilité finale, nous étions déjà dans le domaine de la consommation. Il faut relire ces chapitres avant ceux-ci.
* Il en résulte que sous uo régime où Tboimne n'est Jui-méme qu'un simple instrument de production — esclave pour le maître ou salarié pour le patron — le point de vue change : la consommation de l'esclave ou du valet de ferme est à bon droit coiisidérée par celui qui les emploie comme frais de production.
El
626 PRINCIPES d’économie politique.
Le mot « consommation » prête à certains malentendus
auxquels il faut prendre garde.
La consommation étant le but de toute production, il est évident que du jour où les hommes cesseraient de consommer ils cesseraient de produire ; du jour où ils ne mangeraient plus de blé, ils o’eu sèmeraient plus. De là on est porté à conclure que, pour pousser à la production, il faut pousser le plus possible à la consommation. Et c’est là, comme nous le verrons plus loin, ce qui rend l’opinion publique si indulgente pour tous les actes de prodigalité.
Et sans doute la consommation intense, à l’américaine, est un puissant stimulant de la production, telle aux États- Unis. Il faut prendre garde cependant que si la cousommalion est la cause finale de la productiou, elle n en est point du tout la cause efficiente. Les seules causes de la production ce sont les facteurs déjà connus, travail, terre et capital, et U est bien clair que ce n’est pas la consommation qui peut avoir pour effet de créer ou d’augmenter aucun des trois. Au contraire! sans cesse celle-ci travaille à défaire l’œuvre (le ceux-ci et à vider le réservoir qu’ils travaillent à remplir. Si ce réservoir était alimenté par un courant continu, de telle façon que plus on en tirerait, plus il en viendrait, alors l’erreur qui consiste à croire que plus ou consommera de richesses et plus on en produira, pourrait s’excuser. Mais tel n’est pas le cas. Personne n’oserait prétendre que plus on cueillera de fruits plus le verger eu produira, que plus on péchera de poissons plus la mer en nourrira, que plus on brûlera de bois plus la forêt sera haute et t(3uffue!
Il est vrai que toute production de richesses exige une consommation incessante de matières premières, de houille, etc., de capital circulant en un mot (voir pp. 137- 145). Et en ce sens on pourrait bien dire que la consommation est la condition indispensable et même la cause de la production et que celle-ci sera en raison de celle-là. Mais cette consoramation-là n’a rien à faire avec celle qui \a nous occuper dans ce chapitre. 11 ne faudrait pas lui donner ce nom. Les économistes désignent généralement cette cou-
la CONSOMMATION AVEC LA PRODUCTION 627
sommation du capital sous le nom de « consommation reproductive », pour la distinguer de l’autre, de celle qui sert à la satisfaction immédiate de nos besoins et qu’ils appellent « consommation improductive ». Mais cette dernière seule est la vraie et c’est à celle-ci seulement qu’il faudrait réserver le nom de consommation. Le « geste auguste du semeur » doit rester le symbole de l’acte de production par excellence ; le qualifier d’acte de cousommalion, assimilant par là deux faits aussi opposés que de semer le blé et de le manger, ne peut se justifier que par la pauvreté et l’incorrection de la terminologie économique.
Sans doute le procès économique forme un circuit fermé r l’homme produit pour manger et il faut bien aussi qu’il mange pour produire. Et cela est si vrai que, de même que certaius économistes voient dans les semailles un acte de consommation, d’autres, comme devons, ont vu dans l’alimentation un acte de production parce qu’ils voient dans les aliments consommés par les travailleurs le type même du capital sous forme d'avances faites au travail. Mais il faut pourtant, si l'on veut s’y reconnaître, marquer à un point quelconque la fin et le commencement du circuit. Or. la fin de tout le procès économique, c’est la satisfaction des besoins de l’homme*; c’est à ce moment seulement que la richesse se consomme défiuitivemeut ; jusque-là et à travers toutes ses transformations elle est simplement en cours d» production.
Enfin, de même qu’il ne faut pas confondre consommation et production, de même il ne faut pas croire que consommation soit synonyme de destruction. Il est vrai — et c’est ce qui prête à cette confusion — qu’il y a certains besoins, l’alimentation par exemple ou le chauffage, qui ne peuvent être satisfaits que par la transformation des objets
02g PRINCIPES d’économie POLITIQUE
propres à nous servir d’aliments ou de combustibles. Pour utiliser le pain et le vin, c’est-à-dire pour les transformer en chair et en sang, nous sommes obligés de les manger, et pour nous chauffer avec du bois nous sommes obligés de le brûler, c’est-à-dire de le réduire en cendres et en fumée .
c’cst une nécessité fâcheuse.
Mais il est heureusement beaucoup d’autres richesses qui
peuvent être utilisées sans être détruites : maisons, jardins, monnaies, meubles, objets d’art. Il est vrai que Çe plus ne sont pas éternelles et que généralement el es périssent tôt ou tard, soit par accident, soit par le simple fait de la durée, tempus edax rerumi mais celte destruction ne doit nullement être imputée à la consommation. Si la \onu.^ de Milo est mutilée, la faute en est aux barbares et non a ses adorateurs. La preuve, c’est que nous tâchons de faire durer les choses le plus possible el si l’on pouvait faire toutes les choses inusables (vêtements, linge, meubles, maisons etc.), elles répondraient non pas moins bien, mais bien’ mieux, à leur destination économique, car, en telle hypothèse, elles pourraient être utilisées à perpétuité, et ce serait l’idéal de la consommation (prenez garde qa’inusaüle
ne veut pas dire ,
Même dans le cas où la consommation ne peut éviter une destruction d’utilités, du moins une sage économie trouve moyen de tirer encore parti de ces utilités mortes en faisant sortir de leurs cendres quelque utilité nouvelle : avec les chiffons elle fait du papier; avec les détritus d’aliments ou les Icôriet de la fonte^de l'engrais; avec les résidus de la houille toute la gamme des parfums et des couleurs. La possibilité d’utiliser les résidus, par exemple pour les raffineries de pétrole, est une des causes delà supériorité delà grande industrie. Ainsi dans une économie parfaite aucune utilité ne nérirait mais toutes seraient transformées. El la consommation ne serait que l’histoire des métamorphoses de la ri-
chesse.
LA CONSOMMATION AVEC LA PRODUCTION
si la production pourra suffire à la consommation
Les lois de Malthns.
Malgré ce que nous venons de dire que consommation n’implique pas nécessairement destruction, toujours est-il que la plupart des consommations, et tout spécialement celles pour l’alimentation, entraînent une absorption quotidienne et grandissante de produits. El, dès lors, se pose la question inscrite en tête de ce chapitre.
Elle a, autrefois surtout, beaucoup tourmenté les économistes. Tout homme venant au monde apporte une bouche — et deux bras, il est vrai — mais la bouche commence à fonctionner tout de suite, tandis que les bras ne commenceront à fonctionner que dans quinze ou vingt ans. Ainsi, dans l’ordre naturel des choses, la consommation devance de beaucoup la production. Et ce n’est pas tout, car nous avons vu que les économistes redoutent que la production, tout au moins celle des aliments, ne se trouve limitée dans l’avenir par la loi du rendement non proportionnel (voir p. 98), tandis que le nombre des bouches à nourrir est destiné sans doute à s’accroître indéfiniment, et il n’y a pas de raison décisive de penser que l’appétit des hommes de l’avenir soit moindre que celui des hommes d'aujourd’hui. En sorte qu’il pourrait bien se faire que la production ne suffise plus un jour à la consommation.
Ces craintes ont été exprimées avec une force singulière, il y a un peu plus d’un siècle, par un économiste anglais, Malthus. Dans une formule qui a eu une prodigieuse célébrité, il avait affirmé que la population tendait à s'accroître suivant une progression géométrique, tandis que les moyens de subsistance ne pouvaient s'accroître que suivant une progression arithmétique. Il exprimait cette loi par les chiffres suivants qui n’avaient d’ailleurs dans sa pensée, d’autre but que de servir à illustrer son raisonnement et qu’on a eu le tort de prendre à la lettre ;
PRINCIPES D’ÉCONOlflE POUTJQUE.
Progression de la population : 1. !2. 4. 8. 16. 32. 64...
Progression de la production : 1. 2. 3. 4. 5. 6. 7...
.M al th us évaluait à 25 ans la période de temps qui devait s’écouler en moyenne entre deux termes consécutifs de sa progression. Il en concluait donc que, au bout de deux siècles, la population serait aux moyens de subsistance comme 256 est à 9, au bout de trois siècles comme 4.096 est à 13, et qu’après quelques milliers d’années la différence surpasserait tout nombre imaginable.
Et remarquez que ce n’est pas seulement pour un avenir plus ou moins lointain que Malthus exprimait ses craintes.
Il prétendait démontrer que cette pression delà population s’exerçait dès à présent et s’était même toujours exercée dans le passé, et que l’équilibre ne s’était maintenu que par une sorte de mise en coupe réglée de l’espèce humaine, s’exerçant par les guerres, les épidémies, les famines, la misère, la prostitution et autres fléaux abominables, mais qui lui apparaissaient, à ce nouveau point de vue, comme de véritables dispensations providentielles*.
Toutefois, pour l’avenir il espérait que les hommes auraient la sagesse de substituer aux obstacles répressifs les obstacles prevewîi/'s en limitant eux-mêmes par leur propre volonté l’accroissement de la population. Malthus leur conseillait à cet effet la contrainte morale, c’est-à-dire de ne se marier que lorsqu’ils auraient des ressources suffisantes pour entretenir des enfants* — morale mais non légale en ce sens
1 Provideolielles, non seulement parce qu’elles servaient à maintenir l'équilibre entre la production et la consommation, mais aussi parce qu’en faisant disparaître les plus faibles et les plus incapables, elles contribuaient au perfectionnement général de l’espèce. On sait que Malthus a été l’inspirateur de Darwin : celui-ci l'a déclaré lui-même.
2 Mais, contrairement à ce qu’on croit et à ce qu’enseignent aujourd’hui les néo-malthusiens, Malthus n'a jamais préconisé la limitation des enfants dans le mariage (voir les textes cités dans l’histoire des Doctrines de Gide et Rist) : c’est avant que la contrainte morale devait agir, non après. Il considérait six enfants comme le chiffre normal, et encore disait-il : « les époux ne peuvent savoir s’ils n’en auront pas davantage ».
Malthus, en recommandant le célibat à ceux qui n’avaient pas les res-
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r.A CONSOMMATION AVEC LA PRODUCTION.
qu’il D'a jamais voulu que la loi prohibât le mariage pour ceux qui ne pourraient justifier d’un certain revenu, comme cela s’est fait pourtant autrefois dans quelques Étals d'Allemagne. Mais il craignait que ces conseils de haute mmaie ne fussent pas très suivis.
Un siècle s’est écoulé depuis la publication de cette célèbre doctrine et l’expérience n’a pas jusqu’à présent justifié les prévisions pessimistes de Malthus.
D’une part en ce qui concerne l’insuffisance éventuelle des subsistances, les lois psychologiques que nous connaissons de la variété, de la Imitation et de la substitution des besoins (pp. 43-48) nous offrent quelques perspectives favorables, car quoique la nature ne mette à notre disposition qu’une quantité limitée de chaque richesse, elle nous offre en revanche un nombre véritablement infini de combinaisons possibles et tel que les désirs de l'homme n’arriveront jamais à l’épuiser. Par exemple, le besoin d’alimentation ne sera jamais remplacé par aucun autre, mais le besoin de tel aliment en particulier pourra toujours être remplacé par quelque autre. Si les hommes ne devaient se nourrir que de blé, il paraît certain que tôt ou tard il n’y en aurait point assez; mais comme ils mangent au contraire de moins en moins de pain et le remplacent par une infinité d'aliments divers et qu’on en invente sans cesse de nouveaux, il n’y a pas de raison pour penser qu’on voie jamais la fin de la carte du menu.
C’est pourquoi nous avons vu, dans presque tous les pays, un accroissement de la richesse plus grand que l’accroissement de la population, et cela aussi bien dans des pays neufs comme les États-Unis que dans des pays vieux comme la France. En sorte qu’aujourd’hui la préoccupation est plutôt en sens inverse. A celle heure où les marchés sont
sources nécessaires pour élever des enfants, proscrivait à plus forte raison les unions illégitimes puisque les résultats au point de vue de la natalité auraient été les mêmes et pires. Sa conlrainle morale, il le déclare catégoriquement, implique l’abstention de tout rapport sexuel.
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aux moyens de traosport. En fin de compte, il est bien évident que la terre avec ses 13 milliards d’hectares, dont 9 seulement paraissent cultivables, ne pourra nourrir un nombre indéfini d’habitants.
Même si un ralentissement dans l’accroissement de la production esta prévoir, d’autre part, le ralentissement de la natalité est encore plus vraisemblable et c’est de ce côté-ci surtout que les prévisions de Malthus paraissent en défaut. Les obstacles préventifs — quoique non celui préconisé par Malthus — agissent avec une telle force que déjà dans quelques pays, et surtout en France, cest l’état stationnaire ou peut-être même rétrograde de la population qui devient un sujet d’alarme ‘. L’erreur de Malthus est d’avoir confondu l’instinct sexuel et le désir de la procréation. Il est vrai que la Nature a associé étroitement ces deux instincts, mais l'homme a trouvé, non sans dommage pour la morale, le moyen de les dissocier. Le premier est d’ordre physiologique, mais le second est d’ordre social, moral ou religieu.v, et se trouve déterminé par des causes très différentes : désir d'avoir une famille, un héritier de son nom , un aide pour son travail , etc.
M. Leroy-Beaulieu pose en loi que lanâtalité décroît comme croît la civilisation. La statistique montre en effet que :
lo La natalité est plus faible dans les classes riches que dans les classes pauvres. On comprend en effet que chez les premières la concurrence d’une foule de besoins vienne
♦ Ce n’est pas seulement en France que le taux de la natalité décroît
LA Consommation avec la production.
enrayer le besoin génésique qui, chez le pauvre, est presque seul avec celui de l’alimentation. On est donc autorisé à conclure que la natalité se restreindra dans toutes les classes au fur et à mesure qu’elles s’élèveront vers l’aisance et que les peuples progresseront en bien-être. Et c’est ce que les faits confirment pleinement, car précisément, au fur et à mesure que les salaire^ augmentent, la classe ouvrière commence à devenir ebe aussi néo-malthusienne.
2® La natalité est plus faible dansles sociétésdémocratiques. Déjà aux États-Unis, la natalité diminue progressivement et, phénomène imprévu, en Australie elle est tombée presque aussi bas qu’en France. Peut-être la cause en est-elle dans les possibilités d’ascension qu’un tel régime ouvre à chaque individu mais que les charges de familles tendent à restreindre. C’est ce que Dumont a appelé d’un nom pittoresque la loi de capillarité. Remarquez que cette cause agit sur les femmes autant que sur les hommes : le féminisme (qui n’est qu’un des aspects du mouvement démocratique) tend à restreindre pour les femmes les fonctions naturelles d'épouse et de mère dans la mesure où il leur ouvre toutes les fonctions sociales.
Par toutes ces causes l’espèce humaine est aujourd’hui plus que rassurée en ce qui concerne une multiplication exagérée, et tout au contraire on cherche aujourd’hui en
rapidement. phénomène est constaté à peu près partout. Si en France elle est tombée, de 1850 à 19C5, de 27 à 19 p. lOOü habitants, en Angleterre elle est tombée dans le même laps do temps de 33 à 26 p. 1000. Dans les États de l’Australasie le taux, qui était de 38 p. 1000 en 1875, est tombé à 26, El pour les anciens Étals des États-Unis le taux serait presque au même niveau qu'en Ernnce si la fitrle natalité des immigrés ne relevait la moyenne. L’Allemagne était presque le seul pays où le taux de la natalité n’eût que très peu fléchi, mais il tombe maintenant.
Cette similitude de situation n'empèche pas d'ailleurs que la France ne se trouve dans une situation d'inégalité très critique au point de vue politique, militaire et même économique, parce que la décroissance de la natalité s'est manifestée chez elle un demi-siècle plus tôt que dans les autres pays, et même quand elle s'arrêtera chez ceux-ci, ils n’en auront pas moins dépassé de beaucoup la France par la vitesse acquise.
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