XXVIII PRÉFACE
alors que Tidée moderne brillait au faîte ; sans contester la valeur de l'histoire, il se refusait à lui reconnaître une domination presque exclusive *.
* Dans un des derniers écrits sortis de sa plume (a), le vétéran de récole philosophique, reprenant un débat entamé depuis un quart de siècle, se défend énergiquement des fausses interprétations qu'on aurait voulu donner à sa pensée (6). a Parce qu'un homme désire des réformes, dit-il, en résulte-t-il qu'il abandonne l'étude du passé? Et s'il y a des lois nouvelles à interpréter, comment son mauvais génie pourrait-il le détourner de la science nécessaire des lois anciennes? Y a-t-il un jurisconsulte qui, dans l'espoir d'un meilleur avenir, méprise le sens et l'esprit de ce qui existe encore? Je n'en connais pas un seul.,. Et lorsqu'on me représente comme passant plein de froideur et de haine devant les anciennes institutions, parce que j'appelai des premiers un meilleur avenir, on dit une chose qui serait incompréhensible.
« On me reproche de mépriser l'histoire du droit, c'est une calomnie. . . Quoique je n'aie guère fait que rire de ces bruits, l'erreur d'un homme me fit cependant un vif chagrin, parce que cet homme s'appelait Niebuhr. »
Et il raconte d'une manière touchante ses premières années, et la jeune amitié qui l'unit à ce grand historien.
« Lorsqu'il revint d'Italie pour se vouer tout entier aux sciences dans sa retraite de Bonn, il passa à Heidelberg, où il séjourna cinq ou six jours. Pendant une grande partie de ce temps, il s'entretint avec moi. D'abord il était un peu froid, mais Cicéron nousréconciha; à un mot heureux qu'il me dit de cet écrivain, il me demanda ce que j'en pensais. Je lui répondis laconiquement : « Si Ton brûlait les auteurs latins et « qu'on me permît de demander grâce pour un seul d'entre eux, je n dirais sans hésiter : Épargnez les œuvres de Cicéron. » Il s'écria avec joie : « Je trouve enfin un homme qui juge bien Cicéron ; je partage c( ton admiration pour lui, et c'est pourquoi j'ai donné à mon fils le i( nom de Marcus. » Ainsi la glace se brisa, et il me dit avec franchise qu'il ne pouvait comprendre que je fusse un ennemi acharné du droit
(a) Veber die sogennante historische und nicht historische Rechtsschuk. — (Archives du droit civil, Heidelberg, XXI, 1838).
(b) Nous uous servirons ici de Texcellente traduction de H. Vuy [Revue de législ, et de jurisp., X, 1839).
PBÈFACE. XXIX
La vie, Factivité de Tétude du droit, les brillants résultats qu'elle a récemment produits sont dus, en grande partie , aux illustres représentants de l'école historique. Qu'il nous soit permis d'ajouter que notre école historique française, digne héritière de l'esprit de Montesquieu, n'a pas moins fait, dans cette direction, que son aînée, l'école allemande. Elle a résumé en elle les tendances opposées, mais non hos- ;iles, de Savigny et de Thibaut ; elle a scruté consciencieusement les faits pour en montrer l'enchaînement,
'omain et de Thistoire du droit. Je lui fis entendre qu'on m'avait calomlié et j'ajoutai que pour vivre tout entier avec les classiques, je n'avais }as donné une seule consultation^ quoique j'eusse pu arriver à la fortune par des travaux de ce genre. Je lui dis que je devais en grande lartie ma gaieté et ma vigueur à Tamour des classiques de tous les t^mps^même en dehors de la jurisprudence, mais que je tenais^ avant t^ut, aux bonnes qualités de la nation allemande, et que je ne renonçais pas à dire avec Faccioiatus : « Expedit omnes gentes Romanis le- «gibus operam dare, suis vivere. »
a A ces mots, il s'écria, avec sa vivacité et son énergie ordinaire : Piisque tu penses ainsi, <i Habes me consentientem, babes me consena f entem ! d A partir de ce moment, toute froideur cessa, et nous abirdâmes sans gène une foule de sujets dans une conversation où je cherchai, comme autrefois, à m'instruire auprès de lui.
«Ainsi, j'accueille avec une sincère reconnaissance tous les travaux utilis et souvent profonds, qui ont paru de nos jours sur l'histoire du droi . Je serais un insensé si je voulais nier l'élan qu'a pris l'étude du droit positif. De nouvelles sources ont été découvertes; elles ont, par leur mportance et leur nouveauté, excité le zèle de beaucoup de savants qui er ont fait une étude approfondie; ce qui obligea naturellement à revob avec soin les anciennes sources, qui sont de beaucoup les plus impoitantes. Ces deux circonstances firent bientôt sentir la nécessité de prceéder à de scrupuleuses recherches dogmatiques. Ainsi, il règne maintenant parmi les jiffisconsultes une nouvelle vie, une grande activité à hquelle je souhaite une bien longue durée. »