XXXIV PREFACE
le premier plan. Cette philosophie en matière de fait, matter of fact, comme la nomment les Anglais, qui, suivant le précepte de Bacon, cherche à améliorer le» conditions de la vie, n'oublie pas que la source la plus féconde du développement matériel est dans Je développement intellectuel; elle reconnaît humblement qu'elle n'est pas rainée de la maison^ et puise dans cet aveu une force nouvelle. Du moment où c'est l'esprit qui produit et qui gouverne le monde, le perrfectionnement intellectuel et moral devient à la fois la cause et reflet du progrès matériel : « Cherchez le royaume de Dieu et sa justice , le reste vous sera donné par surcroît ! »
L'accroissement de la production apparaît aloys comme un levier d'élévation morale * : c'est l'énergie de l'âme, ce sont les lumières de l'esprit, ce sont les mâles vertus, qui forment la source première dg la richesse des nations, qui la créent, la développent etlfi maintiennent. Elle grandit, décline et disparaît avec ces nobles attributs de l'âme,
Le travail est fils de la pensée : rien ne surgit au dehors, sans avoir été d'abord cançu dans l'esprit; la main n'exécute que ses commandements, et l'œuvre est plus ou moins réussie, plus ou moins belle, plus ou moins utile, suivant que l'intelligence est plus ou moins active, plus ou ijaoins développée, et que le i?entiment du juste, du beau et du bipn exerce son empire.
La production n'est donc pas une œuvre matérielle,
« Channing.
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c'est une œuvre spirituelle; dès lors, comment séparer les actes de leur momlité? Comment ne pas comprendre que le marché du travail (market of labour) a ses lois distinctes; que Téducation ^^vient, môme au point de vue matériel, le plus grand intérêt et le premier devoir de la société, puisque c'est d'elle que dépend Tefficacité du travail {efficiency oflabQur)1
Du moment où, au bout d'une longue série de siècles, la bonne nouvelle apportée par le Christ, après avoir conquis les âmes, a pénétré dans les lois; 4u moment où la parole de saint Paul : c Souvenez-vous que vous êtes tous enfants du même Père, qui est au ciel^ )» a pris un corps , et que l'égalité des âmes a rencontré popr complément naturel l'égalité civile, le. peuple qui pense, qui réfléchit, cherche à savoir la raison de ce quil fait, de ce qu'il souffre : il demande des comptes au passé ; il veut apprendre pourquoi il n'obtient qu'une part restreinte.
Il pense, donc il faut veiller à ce qu'il pense juste ; il faut le fortifier contre les fallacieuses promesses de l'utopie. Il n'y a plus de sécurité stable pour le monde que dans le contentement des âmes; il n'y a plus de repos que si chacun comprend les conditions de sa destinée, que si, au lieu de courir.
Toujours insatiable et jamais assouvi
après la coupe enivrante des jouissances matérielles (car les besoins qui ne sont pas réglés par le cœur et par l'intelligence sont infinis : chaque besoin satisfait fait naître un besoin nouveau), on se plie à la loi du
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sacrifice , et si Ton exerce la plus noble des facultés dont le Créateur nous ait doté, l'empire moral !
Nous rencontrerons , dans ce sentier rude à gravir, non-seulement la joie de Tâme, mais aussi des biens plus réels et plus nombreux que ceux que les séductions de l'erreur font miroiter devant nos yeux. Les plus grands obstacles à vaincre, ce ne sont pas les difficultés matérielles, ce sont les difficultés morales. « Celui qui vous dira que vous pouvez réussir autrement que par le travail et par l'économie, ne l'écoutez pas, c'est un empoisonneur*. »
Or, le travail est d'autant plus fécond qu'il est plus intelligent, que l'esprit marche mieux avec la main, que de bonnes habitudes morales créent l'ordre et la discipline volontaire.
L'économie, c'est le sacrifice qui lie le présent à l'avenir, qui étend l'horizon de la pensée, en lui inspirant la prévoyance , et qui allonge le levier de l'activité humaine, en l'ai'mant de nouveaux instruments.
La vie cesse d'être le souci du maintien du corps; le monde matériel devient l'ombre du monde spirituel ; il est créé pour le servir, et le libre effort de l'homme le porte à la fois dans une plus haute région de la pensée et dans une plus large sphère d'action. Plus on met d'esprit dans son ceuvre, mieux elle vaut *.
Nous assistons aujourd'hui à un merveilleux spectacle : l'industrie a pris un immense essor ; la vapeur sillonne l'univers ; la mécanique assouplit les matériaux les plus rebelles ; la chimie , la physique , les
* Franklin. * Channing.
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sciences naturelles découvrent un monde ; mais d'où vient ce mouvement? quel est le principe de cette vie nouvelle? Le progrès intellectuel et moral. L'esprit s'est agrandi, en même temps que l'âme s'est élevée, et Dieu, en permettant à l'homme d'être libre, lui a fourni les moyens d'exercer la liberté !
L'homme devient ainsi « cette puissante créature à laquelle Dieu a donné la terre pour le vaste théâtre de son action, l'univers pour l'objet inépuisable de sa connaissance, les forces de la nature pour le service agrandi de ses besoins, en lui permettant d'arriver sans cesse, par plus de savoir, à plus de bien-être \ *
L'homme est libre; 1789 a mis en action le sublime précepte de l'Evangile ; il tient sa destinée dans ses mains; mais aussi les droits dont il jouit lui imposent des devoirs nouveaux. Si r égalité est le sentiment qui domine aujourd'hui , qu'on se garde bien de la confondre avec le niveau; ce n'est pas en dehors de nous, c'est en nous-mêmes qu'elle doit surtout se développer, par la culture intellectuelle et morale.
L'histoire préserve des égarements d'un vain esprit de système ; elle met à nu les chimères du Contrat social et les rêves idylliques sur les avantages de la vie sauvage ; elle prouve que la nature, loin de prodiguer ses trésors, ne les distribue que d'une main avare, et qu'il faut la vaincre, à force de labeur, d'intelligence et de patience, pour qu elle se laisse dominer.
Elle nous montre la liberté humaine qui se dégage, grâce. au progrès moral et intellectuel, appuyée sur
* Mignet.
cps de^îf leviers ^qp^giqvie^, la prqppé|^, cQiïipléroent de Thûmifle, reflet lïiatériel de s^ puissiance spirituelle, et le capital, fyujt de labstipeppe, signe 4e la force mprale, en iqêmp tepips qvip résifltet de l'activité éclairée.
Elle marche 4 ^fl pas d^pidé, çî^: é\]^ repose sur la connaissanisp des lois de la nature huiftfiine, et SUf Ve^périencp 4ps pianife^jifitipns succpssives de la vie spciale. \ \^ place 4u v^gup des cpupeptio^s idéales, elle permet 4^ saisir Pt 4'appfécier les réalités dp Vp3fistence. Elle pe se borne p^s è ^tu4ier fftotî|t?ie, elle fait pQUflfiître Ips hon^xnes, dont les bpsoins s'éten- 4ent et s'enuol)lissent, en maison 4u perfectionnement 4e leurs facultés. L^ sensibilité pt l'intelligencp se 4é- Yelpppent siinultanémejit; l'homme le plus égpjste, c'est le sauvage.
4insi, ppur npHS, l'éçonpinie ppliticjup ne s|iurait se passer du concpiirs 4© la philosppï^jp , 4e la morale, 4e l'histoire et du 4roit ; ce spnt les rameaux d'un tronc commun, dans lesquels doit circulpr une mêp^e sève.
Visolement de la théorie écpnomiqup est un phénomène contemporain. Si nous remontons à des époques plus éloignées, nous voyons cette étude confondue avec les autres sciences njorales, dont elle faisait partie intégrante; et quand le génie d'Adam Smith à su la formuler d'une manière distincte, il n'a pas en-
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tenfju la séparer des connaissances, à défaut desquelles elle pe pourrait que s'étioler. «
|1 faut abdiquer ce|te singulière idée \ que des milliers daignées aient pu s écouler sans laisser aucuqe trace de ce que les hommes éclairés ont pensé et élaboré en fait d'économie politique parmi tant de nations , et que les peuples eux-mêmes n'aient point sopgé à cultiver pe riche domaine intellectuel , tandis que, dans toutes les autres directions , il nous est facile de remonter, par une voie toujours frayée , jusqu'à l'antiquité la plus reculée.
On a déjà reconnu coiubien le donfiaitie classique, qui a été fécondé par les efforts de la grande et de la petite culture intellectuelle, était riche en indications précieuses, bien qu'elles ne se présentent point sQus la forme distincte, qu'ont affectée plu§ tard les diverses branches de la vie publique.
Quant à la prétendue simplicité primitive du moyen âge, à l'espèce de végétation économique, qui aurait dominé à cettp époque, ceux qui en parlent oublient la longue traînée des doctrines con^munistes qui , à des intervalles rapprochés, se traduisirent en luttes sanglantes, et qui exigèrent, pour être réprimées , les efforts réunis de l'Église et de l'État.
Sans doute, ce n'est pas sous la forme moderne qu'on rencontre dans le passé les éléments de la doctrine économique. Mais quand on parvient à réunir ces membres épars et morcelés; quand qn pénètre
* Knies, Die polUische OEkmomie vom Standpunkte der geschichllichen Méthode y Braunschweig, 1853.
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dans les coutumes, décrets, ordonnances, capitulaires, *lois, règlements ; quand on surprend, pour ainsi dire, la vie des peuples, dans les documents les plus naïfs, les plus intimes, dans ceux surtout qui la traduisent de la manière la plus fidèle , parce qu'ils en sont le simple reflet, oh est étonné des résultats. -f^à, où Ton ne croyait recueillir qu'une satisfaction d'érudit, on fait ample moisson de leçons, et cette moisson est d'autant plus belle, que la recherche a été plus désintéressée.
Les actes législatifs et administratifs développent fréquemment de véritables doctrines économiques; il est facile d y suivre la marche d'une théorie qui plonge immédiatement dans les applications pratiques.
Quel résultat ne pourrait-on pas attendre de ces efforts , si le génie d'investigation et de divination , qui a élevé si haut de notre temps les études historiques, dirigeait de ce côté un coup d'oeil pénétrant? Combien n'était-il pas restreint, le champ sur lequel Guérard a élevé le monument scientifique qu'il nous a légué dans le Polyptique d'Irminon \ et quels enseignements précieux il nous fournit I car il ne s'agit pas ici de l'histoire des doctrines professées, ou des événements survenus, mais du développeinent historique de la société économique , qui nous montre la marche vivante des principes.
M845, in-4», 2 vol.