‹ Principes d'économie politique (volume 2)Chapitre 22 sur 92 · LU ' PRÉFACE · texte numérisé non relu

LU ' PRÉFACE

Il existe une prévention assez répandue contre cet ordre de travaux : certains souvenirs de la lutte engagée jadis entre Savigny et Thibaut font supposer que Técole historique incline par sentiment vers les doctrines politiques du passé et qu'elle se montre hostile à l'esprit libéral des temps modernes. Rien de plus erroné qu'une pareille pensée: les nonïs de Roscher^ de Kniesy de Hildebrand, suffisent pour l'écarter, et leurs travaux, inspirés par l'amour éclairé du progrès, ne permettent point un pareil malentendu.

Le point de vue historique ne consiste pas à se complaire dans le passé et à déprécier le présent, ni à voir dans la succession des faits une fluctuation d'événements, sans unité et. sans but. Il concorde au contraire à merveille avec les besoins du progrès réel; les changements accomplis montrent l'action libre et créatrice de l'homme qui s'exerce dans la mesure du développement des lumières, de l'idée morale et de l'indépendance d'action.

La philosophie de l'économie politique qui découle de cet enseignement calme, exempt des entraînements de parti, car la. science n'en reconnaît aucun, est, comme celle du droit, uniquement opposée à des rêves plus ou moins ingénieux, plus ou moins téméraires, qui recomposent le monde par Teffort de la pensée.

En montrant comment, à toutes les époques, l'humanité a compris et appliqué les principes qui dominent la production, elle peut dire avec le jurisconsulte romain iJusiitiam namque colimus... œquumab iniquo séparantes... veram nisi fallor philosophiam, non simulatam affectantes.

PRf^.FACK. MU

« L'esprit humain, cherchant à se connaître luimême, calculant ses forces, essayant d'une méthode, et l'appliquant avec la conscience de ses procédés à la connaissance de toutes choses, c'est la philosophie ; sans elle il n'y a pas de science dans aucune branche des connaissances humaines ^ »

C'est ainsi qu'on arrive, avec un esprit critique, un examen attentif et une grande sagacité, à s'élever aux vérités d'observations.

n est une autre méthode qui, en partant de principes évidents par eux-mêmes, développe la science par voie de conséquences, à la manière des géomètres. Elle séduit à la fois par sa rigueur et par sa simplicité apparentes, mais elle présente un grave danger, lorsqu'il s'agit non pas de chiffres, mais d'hommes ; lorsque les exigences si variées, si complexes, si délicates qui se pressent, du moment où l'humanité est en jeu, viennent se heurter contre la formule; du moment où, au lieu d'avoir simplement affaire aux abstractions, on se mesure avec les réalités.

Un de nos maîtres vénérés, l'illustre Rossi, a cru écarter la difficulté en distinguant l'économie politique/^tirc, et l'économie appliquée, la science et l'art.

Ce n'est pas sans une certaine hésitation que nous nous élevons contre une pareille autorité; mais, nous devons l'avouer, cette distinction est loin de nous sa-

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ti^faire ; c est surtout le doute qu'elle a laissé dans notre esprit qui oous fait incliner vers l'application de U méthode historique.

L'économie politique rationnelle, dit Rossi» c est la science qui recherche la nature, les causes et le mou-* vement de la richesse, en.se fondant sur les faits généraux et constants delà nature humaine et du monde extérieur.

Dans l'économie politique appliquée, la science est prise comme moyen ; on tient compte des faits extérieurs : la nationalité, le temps, l'espace jouent un grand rôle.

Acceptons pour un moment ces définitions ; qu'en résulte-t-il? Qu'il y a deux sciences, dont l'une, purement spéculative, confine plus intimement à la philosophie qu'aux conflits permanents qui s'agitent en ce monde, et que l'autre pourra seule, non fournir des recettes pour la pratique ni un /ormu/aire pour les mesures à prendre dans un cas donné, car une pareille prétention serait aussi vaine que ridicule, mais former le sens pratique des hommes chargés de vider les innombrables questions, toutes épineuses et compliquées, qui se présentent chaque jour.

Si la science jottre renonce à une intervention quelconque dans les affaires de ce monde ; si, comme le fait entendre le savant créateur de la doctrine que nous examinons eu ce moment, elle risquait de compromettre les solutions par VeniVrement de la logique et par l'ambition d'un système complet ; si, par conséquent, on l'adore comme une divinité immobile et inactive, cette satisfaction platonique peut-elle nous

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suffire ? Les adversaires des doctrines économiquet ne seront-ils pas disposés à reconnaître tous les prin-* cipes, pourvu qu'on leur abandonne les conséquences, et ne viendront-ils pas, tout bardés d'arguments puisés dans la nationalité, dans le temps et dans lespace, récuser la possibilité d'appliquer la science pure?

On ne vaincra jamais les Romains que dans Rome.

C'est donc ce terrain qu'il faut explorer, c'est l'économie politique appliquée, qui tient compte des circonstances extérieures, qu'il importe de développer; et pour cela, personne ne saurait en disconvenir, la meilleure, la plus décisive des méthodes, est la méthode historique, qui se meut justement dans le temps, dans l'espace et dans la nationalité, et qui conduit aux réformes nécessaires.

D'ailleurs, les principes ne seront pas moins fermement établis par Yinduclion historique que par la dé- 'duction dogmatique, et la science sera inséparable de Vart. Car nous ne sommes pas de ceux qui nient les principes ou qui les récusent ; ce que nous voulons, au contraire, c'est qu*on cesse de les encenser comme des idoles, et qu'on les fasse pénétrer dans la vie même des nations.

Nous dirons plus : les déductions abstraites de la science pure ne nous laissent point sans inquiétude, car elles traitent l'homme comme une force matérielle, beaucoup plus que comme une force morale; en contact avec les procédés rigoureux de la spéculation mathématique, l'homme devient ufle constante,

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pour tous les temps et pour tous les pays, tandis qu'en réalité il est une variable.

Tous les éléments mis en jeu sont des entités idéales ; à rinverse de la poésie, où

Tout prend un corps, une âme, un esprit, un visage !

tout perd le caractère de la vie, pour se transformer en des unités inanimées I

L'homme est autre chose que la somme des services qu'on peut en tirer ou des jouissances qu'on peut lui procurer. Il ne faut pas risî^uer de le faire descendre au niveau d'un ou^i/ vivant, et du moment où Ton doit tenir compte de sa destinée morale , que devient le calcul abstrait?

On a eu tort, dit M. Rossi, de reprocher à Quesnay sou lameui^ laissez faire, laissez passer ; c'est de la science pure.

Nous aussi, nous croyons que le reproche était mal fondé, car il venait d'une fausse entente du principe lui-même ; mais il nous semble que, loin de condamner celui-ci dans son application sérieuse, la méthode historique pourrait conduire à l'expliquer et à le justifier.

Usant de moins de roideur et de sécheresse dans la forme , elle arrive à des conséquences qui cadrent mieux avec la vie sociale.

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