PREFACE. LVII
Qu'on ne croie pas, en effet, que dans cette voie nous ne rencontrions point d'antiques et glorieux précédents.
Les grands principes de la liberté industrielle sont originaires de France, aussi bien que les grands principes de la liberté commerciale. Forbonnais avait raison de le dire : « On doit s applaudir de trouver dans nos vieux livres et dans nos anciennes ordonnances de quoi revendiquer la lumière, que nous pensions communément avoir été révélée aux Anglais et aux Hollandais avant nous. » Plus Forbonnais est remonté dans nos annales, et plus il a trouvé des traces d'opposition à ces préjugés d'exclusif et de monopole dont on a fait, pendant longtemps, des principes d'administration *.
Ce fameux axiome du laissez faire et du laissez passer, dont on aflfecte de condamner ironiquement les tendances subversives, ne fut pas inventé par Quesnay; il sut donner une portée scientifique à l'inspiration d'un négociant nommé Legendre; celui-ci, consulté par Colbert sur les meilleurs moyens de protéger le commerce, laissa le premier échapper ces paroles, devenues célèbres.
Il ne faut pas les détourner de-leur acception véritable, ni se méprendre sur l'intention qui les dictait.
Que disait Quesnay? • Laissons faire tout ce qui n'est nuisible ni aux bonnes mœurs, ni à la liberté, ni à la propriété , ni à la sûreté de personne. Laissons vendre tout ce qu'on a pu faire sans délit. » Et il ajou-
^ Recherches sur tes finances de Fraiiee. •
tait : « Il n'y a que la liberté qui juge bien» et que la concurrence qui ne vende jamais trop cher et qui paye toujours au raisonnable et légitime prix. »
Loin d*ètre Tabsence de la règle, la liberté c'est la règle elle-même. Laisser faire le bien, c'est empêcher le malî.
Il faut des institutions qui complètent l'exercice de l'indépendance acquise au travail, et des lois qui régularisent cet exercice. Le laissez faire et le laissez passer des économistes ne ressemble nullement à cette formule absolue que l'on a voulu^ d'une part, dénon-cer et, d'autre part, utiliser, comme dispensant l'autorité de tout soin et de toute intervention.
Pour bien comprendre cette maxime, il faut se reporter au régime oppressif de l'ancienne société : la formule de Quesnay a surtout été une protestation contre les entraves qui gênaient le libre développement du travail; mais elle ne tendait point à faire abdiquer l'office du législateur , ni à retirer à la société et à rindividu l'appui de la force publique, qui veille sur l'accomplissement de nos destinées.
Il a pu paraître commode de trouver dans la solen- Aité d'un prétendu principe d'économie politique une excuse pour les douceurs du far niente législatif et administratif ; mais on est généralement arrivé à comprendre que le rôle de l'autorité s'est agrandi sous le régime de la liberté du travail, au lieu de s'effacer. La tâche est aujourd'hui rude pour tout le monde, pour le gouvernement comme pour les particuliers; car la
- • Frédéric Passy, De la conirain^e et de la Hbtriê.
PRRFACE. LIX
liberté ne dispense ses bienfaits qu'aux mâles vertus d un peuple laborieux et éclairé *. »
La liberté n*est point la licence ; elle repousse le joug, mais elle se soumet à la règle.
La mission de lautorité n'est pas de contraindre mais de conseiller, de commander mais d'aider à faire, d'absorber l'activité individuelle mais de la développer *.
n ne s'agit point de proclamer en principe une commode indiflférence de la part du gouvernement, ni une indolente abstraction de toute influence protectrice.
Dire, d'un autre côté, que le laissez faire et le laissez passer des économistes signifie : Laissez commettre le vol, laissez passer la fraude, c'est se livrer à un jeu d'esprit peu digne d'une discussion sérieuse; sous prétexte de tracer le tableau des doctrines économiques, on en crayonne la caricature.
Tel n'est pas, tel n'a jamais été le système à l'élabo ration duquel ont contribué les plus nobles intelligences, les cœurs les plus purs et les plus dévoués; une négation ne constitue point la science de l'économie politique.
Il est commode de renfermer l'humanité dans uil cercle d^action rigoureusement tracé, et de régler des mouvements prévus à l'avance; mais ces conceptions artificielles mutilent Tactivité de l'homme. Lui garantir toute liberté et empêcher les abus, telle est la
1 V. notre leçon sur ïOr^anisatimi du travail, nov. 1844. • V. notre cours de Législation industrielle (Leçon d'ouverture ; janvier 1840).
tX PRÉFACE.
donnée du problème. L œuvre est grande et difficile; loin de le céder en élévation aux systèmes idéalistes, elle l'emporte par l'étendue et la variété des combinaisons ; ceux qui en méconnaissent la portée cèdent peut-être à une certaine paresse d'intelligence *.
Maintenu dans ses limites naturelles» le fameux laissez faire et laissez passer des physiocrates mérite encore aujourd'hui notre respect et notre confiance ; il doit être conservé dans la mémoire reconnaissante des hommes, à côté de cette maxime que Quesnay parvint à faire imprimer à Versailles, de la main même de Louis XV: « Pauvres paysans, pauvre royaume; pauvre royaume^ pauvre souverain. >»
Mais revenons à la question de méthode.
Rossi s'est servi d'un exemple ingénieux pour expliquer sa pensée * :
« Ces déductions (de la science pure) sont-elles parfaitement légitimes , ces conséquences sont-elles toujours vraies? Il est incontestablement vrai qu'un projectile, lancé sous un certain angle, décrit une certaine courbe ; c'est une vérité mathématique. Il est également vrai que la résistance, opposée au projectile par le fluide qu'il traverse, modère plus ou moins, en pratique, la déduction spéculative ; c'est une vérité d'ob-
^ Ces idées ont été développées dans notre mémoire sur les Marques de fabrique {\B{2).
* Cours (Técon. poliL, 2« leçon, 1, p. 33.
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semtion.La déduction mathématique est-elle fausse? Nullement, mais die suppose le vide. Je m'empresse de le reconnaître, l'économie spéculative néglige aussi certains faits, certaines résistances. »
Or, du moment où il est question d'intérêts humains, il n'est pas possible de supposer le vide, de négliger les faits les plus vulgaires et les résistances les plus communes, ni de s'égarer dans l'abstraction; les correctifs de l'économie politique appliquée peuvent ne pas effacer ce péché originel, ou bien ils risquent fort de voiler les principes eux-mêmes.
Et encore dans la balistique vous pouvez mesurer la résistance qu'oppose le milieu où vous êtes appelé à fonctionner ; la force d'impulsion et le but , tout obéit à la même loi, tout se plie aux mêmes procédés de calcul.
Mais en est-il ainsi quand vous touchez à ce qu'il y a de plus intime et de plus sensible dans l'homme? Ne craignez-vous pas que les hypothèses ne soient suspectes et qu'on ne vous accuse de vous démener dans le vide? Nous connaissons les bonnes raisons que vous pouvez opposer à ces sarcasmes, mais est-il opportun d'y prêter le flanc?
D'ailleurs le résultat n'est^pas assez grand pour que l'on s'exposQ à ce danger. Les principes de la science pure sont en très-petit nombre; on pourrait facilement même les ramener à un seul, dont M. Cousin s'est fait l'éloquent interprête, la liberté humaine. Celle-ci n'a pas besoin de l'économie politique pour briller de l'éclat de l'évidence, rien ne vaut contre elle. On arrive à prouver qu'elle est aussi féconde que respec-
LXU PRÉFACE-
table ; mais quand la seieuce des richesses viendrait démontrer le contraire, ces bases primordiales de la société» la liberté, la propriété, la famille, n'en seraient pas moins sacrées ni moins nécessaires» car elles sont le droit de Thumanité, On ne saurait les écarter, même sous prétexte de nous ne savons quel mécanisme, qui afficherait la prétention de produire davantage *.
Ces principes suprêmes de l'économie découlent de la loi morale, et ils n'ont pas, Dieu merci, à redouter le contrôle des faits, caria prospérité des nations tient au respect dont on les entoure, et aux garanties qui les protègent.
Nous venons de nommer /a loi morale y en eSeU à notre sens, il est impossible de songer à la bannir de l'économie politique : tout point de vue contraire nous semble trop étroit, et quand nous voyons des hommes éminents s'égarer à la poursuite d'un idéal qui ne tient aucun compte de l'âme humaine et qui ne rencontre que des équations, là où- il y a des idées et des sentiments, nous ne pouvons nous empêcher de penser qu'ils sont infidèles à la pensée du fondateur de la science, d'Adam Smith.
L'homme n'est pas un simple mécanisme, il ne subit pas aveuglément l'impulsion qui vient du dehors, il la donne; et, pour dominer les choses, il faut d'abord qu'il sache se dominer et se vaincre lui-même. L'intérêt personnel est le puissant mobile auguel il obéit; mais l'homme ne vit pas seul, isolé dansée monde ; vœ solil il vit en société, il profite des relations
^ O serait : a f^ropter vitam^ vit» perdere causas. «
qu'il forme avec d'autres êtres» intelligeats comme lui» vers lesquels le porte un sentiment naturel de sympathie ; le bien qui leur arrive éveille en lui la satisfaction ; le mal qui les frappe Témeut et le fait souffrir. Il ne saurait se replier tout entier sur lui-même ni s'isoler dans sa personnalité : outre son intérêt propre, il a donc un autre intérêt qu'il éprouve, auquel il participe, c'est l'intérêt général.
L'intérêt personnel est parfaitement légitime ; on ne saurait condamner Y amour de soi, et le Sauveur lui*même a dit : « Aimez votre prochain comme vousmême. » L'aimer plus que soi-même, c est une haute et belle vertu, c'est l'abnégation qui inspire les héros chrétiens ; mais l'héroïsme est rare, il ne saurait être imposé, ni pris pour règle.
L'intérêt personnel est un stimulant énergique, et Tharmonie supérieure des rapports sociaux le fait concourir au bien général.
Ce qu'il faut condamner et proscrire, c'est une déviation fatale de ce sentiment, qui en mutile Teffet et qui en rétrécit l'action ; ce qu'il faut empêcher, c'est que rintérêt personnel ne dégénère en égoïsme, qui dessèche au lieu de féconder et qui compromet l'avenir par la recherche exclusive de l'avantage présent, car il a la vue courte.
D'autre part, le sentiment plus large, plus généreux qui nous porte à compatir aux maux de nos semblables et à nous unir à leur destinée, /'twier^^ général a aussi une limite : il serait faussé, s'il absorbait l'individu, s'il tuait la force motrice la plus puissante ^n tarissant la source abondante de l'activité, «41