CHAPITRE IL
DÉTELOPPEMENT DE LA DITISION DV TRAVAIL.
Plus un arbre grandit, et plus il pousse de branches et de rameaux. Il en a été ainsi de la division du travail, qui s'est accrue avec le développement de la société humaine. Tandis que Robinson se voit forcé de pourvoir immédiatement et par son propre travail à tous ses besoins, nous voyons, au sein des familles indiennes les plus sauvages, que Thomme s*occupe de la guerre, delà chasse, de la pêche, de la fabrication des armes, de la construction des canots et de leur transport pendant les marches ; la femme est chargée d'apprêter le gibier, d'aller chercher le bois, de préparer les cuirs , de fabriquer les vêtements, de construire et d'entretenir les wigwams , de soigner les enfants, et, pendant la^marche, de porter la plus grande partie du bagage (l). Ces soins, d'abord purement domestiques, deviennent peu à peu des industries séparées, qui se subdivisent constamment.
(1) Âusland (1846^ n<> 54). Des expressions encore usitées en Europe, comme fief en quenouille, etc., rappellent cette division du travail, la plus ancienne de lonles , et qui se rapporte uniquement à )a vie domestique. Les classes inférieures de la population, même chez les peuples les plus civilisés, conservent des usages empruntés aux époques primitives. Ainsi on voit encore de nos jours chez les prolétaires une division du travail entre les deux sexes, peu tranchée, aussi bien à Técole que plus tard dans la vie. Les occupations propres aux différents Âges, et
jusqu'au costume, tout est plus uniforme dans les condilions inférieures que dans les classes élevées. V. Riehl (Die Familie, 1855, passim).
Pendant qu'il traverse la période du moyen âge, chaque peuple pralique peu la division du travail. Les courtisans du roi Frotho III lui conseillaient de se noarier, « parce qu'autrement son linge déchiré ne serait jamais raccommodé.^ » Saint Dunsian, bien qu il ait occupé un rang élevé dans la politique et dans TEglise, fut célèbre comme forgeron, fondeur de cloches, et dessinateur pour robes. L'époque correspondante de l'histoire grecque et de l'histoire romaine i.ous montre Pénélope et Lucrèce travaillant au métier, Nausicaa lavant le linge de son père et la fille du roi des Lestrigons allant elle-même puiser de l'eau à la fontaine; Ulysse exerçant le métier de charpentier, la reine de Macédoine faisant la cuisine (1). En 1797, on trouvait encore, dans les hiyldands d'Ecosse, nombre de paysans dont tout rhabillement, à très-peu d'exception près, était le produit du travail domestique ; les aiguilles et en général tous les outils en fer venaient seuls du dehors. Le paysan avec sa famille suffisait à tout le reste : il était à la fois tisserand, foulon, teinturier, tanneur, cordonnier, etc., etc.. Every man Jackof ail trades (2).
De nos jours, en Angleterre, la profession d'horloger se subdivise eu cent deux branches différentes, qui demandent chacune un apprentissage spécial ; le finisseur seul pratique diverses parties/ Il peut arriver qu'après dix années de travail, un compagnon serrurier de Wolverhampton ne soit pas en état de fabriquer une clef, parce qu'il n'aura été occupé tout ce temps qu'à manier la Ume (3). Ou rencontre rarement dans .l'agriculture anglaise un cumul d'eujplois; les laboureurs se distinguent des éleveurs, et ceux-ci se subdivisent en catégo-
lîO DiViSIOlf ET RKUNIO»
ries, selon qu'il s'agit des bêtes à cornes ou h laine, des jeunes bêles bu des mères, d'animaux d'engrais, ou de vaches laitières. La plupart des industries se groupent par provinces ; ainsi, par exemple, les fabriques de toile se concentrent autour de Leeds et de Dundee, celles de laine autour de Leeds (4), celles de coton autour de Manchester et de Glasgow, les poteries dans le St^fford, les gros fers dans le pays de Galles, la quincaillerie à Birmingham, la coutellerie àSheffield, etc. Le môme principe préside, dans les grandes villes, à la division des quartiers; presque tous les comptoirs, tous les magasins, etc., se trouvent réunis en masse compacte, sans mélange d'habitations particulières. La division des heures de la journée obéit aux mêmes tendances; l'homme occupé ne se laisse pas volontiers troubler le malin dans son bureau, tandis que retiré le soir au sein de sa famille, à la campagne, il est tout aux relations de la société (5).
La distinction des classes, aussi bien que la civilisation tout entière, repose sur la division du tramiL On ne saurait dire que les animaux y soient absolument étrangers ; mais ceux qui connaissent quelqiie'chose d'analogue à la divjsion du lravail(6) remportent de beaucoup sur les autres par cette similitude qui les rapproche de l'économie humaine, et par l'étendue relative de leurs services (7).
(1) ^xo Gramm. (Hist. Dan., V, p. 101) ; Turner (Hist. of the A. Saxons, VII, ch. ii); le proverbe français : « Du temps que la reine Berthe filait )) (Berthe, fille de Charlemagne, en supposant que ce ne st)it pas plcrlèt «ne rétnintseertee de la déesse Berchia la Pileuse des anciens Germains). Sur la fiUed'Olhon le-Grand, voyez Dithmar (Merseb.,II); Homère (Od., V, 31, seq. ; X, 106; XXIII, 189, seq.J ; Hérodote (VUI, 137); Tite-Live (I, 57j.
(2) Eden (Slate of the poor, I, p. 558, seq.). Dans rkil^rieur 4» Pér^^u, le curé est ordinairement aussi mercier (Poeppig, Reise, II, p. 36^), et dans la Canada aubergiste. Les pays peu avancés offrent une faible division de travail et Ton en tire mauvais parti ; ainsi, on voit souvent en Russie dé faibles enfants labourer la terre, tandis (pîedtsr
DU TRAVAIL. lit
hommes robustes vont vendre à la ville toutes sortes de comestibles, des images de s«iots, etc. (S^orpA, Gemaelde des RH^^isehi&R Reiches, U, p. 364; von Hasctkauatn,Siinû'\%n, I, p. 335).
(3) Babbagp (Economie of machinery, 4833, p. 201) ; Léon Faucher (Angleterre, II, ck. t La ville des serruriers n ). La statistique industrielle de Paris {H, Say, 1847 et 1848j distingue dans celte ville seule 325 branches d'industrie, dont 17 concernent ralimenlation, 21 le bâtiment, 32 Tameubiement, 21 le vêtement, 36 les fils et tissus, 7 les peaux et les cuirs, 141t earrosîierie,la sellerie, Téquipement militaire^ 33 les iiKlustries chimiques et céramiques, 33 le travail des métaux, la mécanique, la quincaillerie, 35 le travail des métaux précieux, l'orfèvrerie, la bijouterie, la joaillerie, etc., 27 l'imprimerie, la gravure, la papeterie) 15 laboîssellerte, la vannerie, la layetterie, etc., 34 les arti- (desiie Paris (Journal des Ëconom», janv. 1853, p. 107). D'après Talmanach industriel de Birmingham, cette ville renferme des boulonniers en or, en argent, en métaux, en nacre de perle, des fabricants de marteaux, d'encriers, de clous ou chevilles ponr les cercueils, de colliers de chiens, d'étuis pourcure^ients, d'étriers, d'hameçons, d'éperons, etc., tous uniquement adonnés à leur spécialité. Les armuriers se divisent en gunmanu facturer s , gunbarrelmakers , gunbarrelribbers, gunbreech" forgers, gunengravefs, gunpolûhers^ gunforgérs and filerg, gunstock' makers,
(4j De pl«s, la flanelle se fabrique presque toute à Halifax, les couvertures de laiue entre Leeds et Huddersiield, etc.
(5) La même division du travail admise par les Hollandais et appliquée déjà au dîx-septiéme siècle excitait alors rétonnertient des Anglais, y. ^r W. Tffmptê (Observations opon tbe (}«k. Pnoviaces, 157â, ok. ir; Works, I, p. 128, 145).
(6) Sur les abeilles, V. VkifU. (Georg., IV, 158, seq.}; Leuckcuri (Hber den Polymorphismus oder die Arbeitstheilung in der Natur).
(7) Le principe de la division du travail était déjà connu des anciens : Xenophon (Gyrl discfpl., VIH, 2, 5) ; Platon (&e rep.. If, p. 369; III, p. 394; IV, p. 443); Ariiéol. (Polit., il, 8, 8). Parmi les modernes, Y. Petly (Several essays, 1682, p. 113; Considérations upon the Ëast- India-trade, London, 1701); W. Roscher (Zur Geschichleder englischen Toikswirthschaftsîehre, p. 118J; MandeviUe (The fable of the bées, dans l'édition augmentée de 1723, 1, p. 411) ; Berkeley (QuerisI, 1735, n<>' 4I5> 430, 520 seq., 586 : What Is every body's business, is nobady's^; Harris (On money and coins, I, p. 16;; J.-J. Rousseau ^Emile, 1762, 1. Illy ; Turgot (Sur la formation et la distribution des richesses, S 3} seq , 50i 62,68 seq.) ; / Tueket (Four tracts, 1774, p. 25 seq.); Mi^coarm (SeqftomitpuhUiea. I, i» d). liais oelui ^ tO«s les auteurs qui
lis DIVISION ET RÉUNION
a le plus approfondi cette matière, c'est sans contredit Ad.Smithil, ch. im), auquel nous sommes en particulier redevables de toutes les notions sur les lois naturelles développées dans le paragraphe 51 ci-après.
AVANTAGES DE LA DIYISIOBI DU TEAYAIL.
Toute division rationnelle du travail dérive de la diversité naturelle des facultés et des dispositions ; elle a pour avantages :
A. Le perfectionnement du travail des ouvriers. A force de répéter les mêmes opérations, les membres du corps acquièrent une facilité bien plus grande pour les actes auxquels ils s'exercent; mais ils deviennent impropres à en produire d'autres. Ainsi rhomme aux muscles fortifiés et aux mains endurcies par le travail de la forge ne pourra ni jouer du violon, ni devenir oculiste (1). On arrive ainsi à tirer le parti le plus avantageux de la diversité des aptitudes. Les enfants eux-mêmes et les vieillards peuvent trouver dans la production une destination convenable (2) ; il devient surtout facile d'affranchir des travaux vulgaires les hommes doués de talents supérieurs et de les mettre en état de développer les dispositions particulières dont la nature les a doués (3).
B. Une grande économie de temps et de peine. Moins le travail confié à chaque individu est compliqué, plus l'apprentissage devient facile et peu coûteux, car le prix de l'apprentissage consiste tout au moins en ceque les travaux des apprentis, plus mal exécutés, sont plus mal payés. Il est facile de trouver le chemin le plus court pour arriver au but, lorsque celui-ci est rapproché et qu'on ne le perd pas un seul instant de vue (J.-B. Say). Quand le même ouvrier entreprend des travaux de nature diverse, le changement d'outils, etc., occasionne une perte considérable de temps ; en outre, il se passe toujours quelques instants avant qu'on se soit a remis complétemeut à la
besogne. )» Celui qui change fréquemment de travail devient plus aisément indolent. — Enfin, il y a une foule d'occupations qui exigent la même somme d'efforts, quel que soit le nombre d'objets auxquels elles s'appliquent : il en est ainsi, par exemple, des bergers, des facteurs de la poste, etc. (4). Celle-ci transmet presque aussi facilement mille lettres qu'une seule ; et la vie entière d'un commerçant serait trop courte pour lui permettre de faire parvenir lui-même à leur destination la quantité de lettres qu'il envoie par la poste en un seul jour. Durant le moyen âge, chacun était obligé de pourvoir à sa sûreté personnelle et au maintien de ses droits, taudis que de nos jours, par exemple, les 21 millions d'habitants de la Grande-Bretagne sont protégés, ainsi que leurs biens, d'une manière infiniment plus efficace et à moins de frais par 15,000 soldats et un nombre bien moins considérable de policemen, etc., qui en font leur profession (Senior).
Il arrive quelque chose d'analogue pour les marchands ; et nous pouvons admettre en principe que tout nouvel inlermédiaire, librement adopté (5), rend le travail meilleur ou moins dispendieux.
C Comme le territoire d'un peuple détermine en quelque sorte l'extension du corps social, la division internationale du travM offre un moyen indirect, mais souvent indispensable, de se procurer les produits de contrées étrangères et de climats différents (6). Si les Anglais voulaient obtenir par eux-mêmes et sans recourir à aucun intermédiaire la quantité de thé nécessaire à leur consommation, la population agricole des trois royaumes n'y arriverait peut-être pas ; tandis que le travail industriel d'environ 45,000 hommes y suffit aujourd'hui. [Senior.) La division du travail ajoute non-seulement à l'aptitude individuelle, mais encore à l'attrait de la production ; car elle donne à chacun la certitude de pouvoir, au moyeu de l'échange, profiter des produits de tous les autres.
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(i) ÎTaprès A. Smith, il est facile à un ou^riei' dé fabriquer 2300 elous par joar (on ta même, dit Bau, jusqu'à faire journellemeot 3000 clous de cordonnier dans TOdenwald) ; un forgeron qui n'en fabrique pas constamment, en produit 800 à 1000 ; ceui qui n'ont jamais essayé d'en faire n'arrivent guère qii'à 200 ou 3Ô0. Ûri habile tdllëur de limes donne jusqu'à 200 coups pat minute ; tin bori ouvrier en peignes termine chaque jour 60 à 70 peignes d'une telle finesse, qu'ils présentent 40 à 48 dents au pouce; 8 briquetiers de Liège qui travaillent ensemble livrent 48,6ô0 triques ou tuiles par jour. Les enfants employés > à forer les têtes dans Une fslbrique â'^ignilles deviehdènt assez habiles pour percer le cheveu le plus fin et faire passer un autre cheveu à travers (Rau^ Lehrbuch, I, §115). Le proverbe connu <( En forgeant on devient forgeron )) est également pratiqué par les voleurs qui ont soin d'obéir à la loi de là division (lu tràvaîl. T. THielé (Die jôdischen Gauner, I, p. 87, seq.) ; Fregier (Des classes dangereuses).
(2) Les enfants, avec leurs petits doigts menus et déliés, peuvent aiguiser deux fois autant de pointes d'aiguilles que les grandes personnes.
(3) La fabrication des aiguilles anglaîseâ exige de la part des ouvriers des degrés d'habileté si divers; que leur salaire varie de 6 pence à 2B shillings. Si l'ouvrier le plus habile voulait fabriquer seul les aiguilles, tout entières, il devrait se contenter parfois de gagner îé 1/40 du salaire auquel il lui est permis d'atteindre (Bàbbagé, ioco cilâ(o).
(4) Pour les machines et pour les infdastries chimiques, le iràvftf! n'augmente pas en proportion de la matière mise en œuvre,
(5) Par opposition aux monopoles et a (a contrainte de fait, qui a sa source dans l'ignorance, etc.
(6) De là vient que Torteris ddtthe dU corhmerce extérieur le riom de territorial division of Uibour (Ëssay on the production of wealth, 1821,p.l55,seq.).