‹ Principes d'économie politique (volume 2)Chapitre 61 sur 92 · INCONVÉNIENTS DE LA DIVISION DU TEÂVÂIL · texte numérisé non relu

INCONVÉNIENTS DE LA DIVISION DU TEÂVÂIL

Une division du travail très-développée n'est pas exempte d'inconvénients.'Néanmoins, si on l'accuse d'accroître Tinégalité qui règne entre les hommes, ce reproche est fondé en ce sens seulement^ que sans la division du travail tous seraient égalementpauvres et grossiers, car chacun serait absorbé parle besoin de sa-

tisfaire auxpre\nières nécessités de la vie, besoin d*un ordre in* férieur; nul ne pourrait développer des facultés plus élevées. L'homme le plus misérable gagne à ce que la division du travail nitren()placé un état d'isolement; ceux dont la position est la plus triste, les prolétaires infirmes, les pères de famille chargés d'un trop grand nombre d'enfants, etc. , seraient exposés à mourir de faim dans une forêt vierge. Les socialistes qui ne cessent de prêcher « l'association » méconnaissent cette grande et libre association qui se forme d'elle-même en vertu de la division du travail, et qui se modifie constamment d'après les goûts et les besoius (1).

Mais rhabileté qui dérive de la division du travail est inévitablement subordonnée à une direction partielle et exclusive. Les Russes , par exemple, sont d'une grande adresse, mais ils n'excellent en rien (2). Aimer son état, en être fier, c'est un sentiment auquel l'ouvrier russe demeure étranger; il a de la répugnance pour tout travail assidu (5). L'expérience nous ap* prend que dans l'Europe occidentale les Napolitains et les Italiens en général déploient une habileté rare lorsqu'ils travaillent seuls ; mais, dès qu'ils se réunissent à plusieurs, la confusion ne tarde pas à se mettre de la partie. Les Anglais, au contraire, sont peu capables d'apprendre quelque chose de nouveau et de surmonter des difficultés inattendues ; mais personne ne les égale pour la production régulièrement organisée (4). La difficulté qu'on rencontre pour se livrer à une profession nouvelle, en présence de la division du travail, tient autant à ce que chaque individu n'a fait qu'un apprentissage partiel, qu'à la nécessité de lutter au début d'une autre carrière avec des ouvriers consommés. — S'il est vrai qu'une civilisation avancée entraîne après elle l'inconvénient de diminuer l'indépendance individuelle , Rousseau et son école ont beaucoup trop chargé cettie circonstance. « Quand on sait creuser un canot, battre l'ennemi, construire une cabane, vivre de peu , faire cent lieues

dans les forêts s;^ns au^re guide que le vent et le soleil, sans autre provision qji'ui} arç et des floches , c'est alors qu'on est |un homme (5) ! \> On pourrait répondre qu'il vaut bien mieux encor^ construire un vaisseau, bâtif |in pajais et faire le tour du monde, etc. (Eltmoyer). L'l)omme. civilisa renipprte s^v le sauvage, naême àne considérer que le côté pupemeiit physique, comme le prouve surabondamment la durée de la vijB moyenne ; mais on ne doit pas mettre en prései^e les extrêmes, par exemple, compiirer un tisserand q\j{ un homme de cabin^f ap chef de guerriers ^'mp tribu sauvage (6).

(4) C'est ainsi, par exemple, que toutes les pratiques d'un cordonnier ont leur cordonnier ^n commun, qii'edes commanditeqt en'qiielque sorte (Dunoyer, Ljberté du travail, l. IV, ch. x, 1. 1, p. 42S|}.

(2) Storch (Handbuch , ÏII , p. d88, seq.). Le voyageur hollandais W, Usselinx fait de même l'éloge de la souplesse d'intelligence et de }?esprit d'imitation des Suédois au dix-septiéme siècle (Gejer, Geschichte von Schweden, III, p. 59). Les seryi^eprs au Chili (Peones) cpmulenl très-bien les fonctions de cuisinier, de muletier, de constructeur, etc. Il leur suffit d'avoir passé une seule fois par un endroit pour retrouver leurchemin. Leur couteau leur tient Heu de la plupart des outils, ils remplacen|; lescjbjes par d^s courroies, etc. (Poeppig, Reise, |, p. 171, seq.).

(5j Von Haxthausen (Studien, I, p. 63, seq., 413). En 1827, on payait à Saint-Pétersbourg 42 roubles-assignats à un clvapelier russe pour un chapeau de premtere qualité et 35 roubles à un chapelier allemand {Sçhoen, H- PEkopomie, p. 78).

(4) Voyez le rapport d'un grand fabricant dans Kohi (England und Wales, p. 332, seq.).

(5) /?ayna/^ (Histoire des Indes, 4780, l.XV). Rousseau (Discours sur l'inégalité, 47S4) se livre également â des déclamations contre toute espèce de capitaux : Thomme grimperait mieux sans échelle, il lancerait mieux une pierre sans lé secours de la fronde. — Il y a au fond de tout cela une vérité mal cofmprise. Dans Tétat actuel de notre société, avec la division presque infinie du travail, qui fait qu'on abandonne la plupart du temps à d'autres k soin de ses propres affaires, il est bon de voir arriver parfois le moment où « personne ne nous remplace, et où l'homme ne compte que sur lui-même. » C'est sur ce fondement que repose la haute influence qu-une guerre juste, pas trop prolongée et heureusement conduite, peut exercer parfois sur la vie nationale.

(6) Les sauvages de l'Amérique sont moins robustes que.les blancs ;

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les habitants du Kentucky et de la Virginie en triomphent presque toujours quand ils en viennent aux main^ avec eux (Lawrence, Lectures, p. 4Ô3). V. d-dessus, § 40.

Mais si Tuniformité d'occupation , résultat de la division du travail, allait jusqu'à faire dégénérer l'individu , le dommage essuyé par la nation, au point de vue humain, l'emporterait, sans contredit, sur le bénéfice matériel acheté à ce prix. C'est ainsi que certains travaux, le polissage des métaux, la dorure, etc., poursuivis §aps relâche, ruinent la santé d'une façon presque irrémédiable (1). Que peut-il se passer dans l'âme d'un ouvrier, occupé exclusivement pendant quarante années à surveiller le momept où l'argent arrive au degré de fusion qui précède 1* évapora tion, si cet ouvrier, grassement payé , ignore tout le reste (2). Schleiermacher regarde avec raison comme immorale l'activité purement mécanique de l'homme qui le transforme en'outil vivant (uu esclave ! ); lorsque la division du travail en est -arrivée à ce point , il faudrait invoquer le concours des machines. La moralité de chaque profession se mesure sur la manière de concourir à la destination générale de l'humanité (5). — 11 n'y a donc aucune inconséquence , il est mônae nécessaire de demander à un peuple parvenu à un haut dçgréde civilisation qu'il revienne en arrière, en ce qui touche une division du travail poussée à l'excès. Les exercices gymnasliques pour les classes sédentaires, le service militaire imposé à tous indistinctenaeut, les intérêts "de TÉtat ou de la commune qui viennent s'ajouter aux préoccupations personnelles du citoyen et le distraire de ses affaires privées, la participation des Jaïques à l'administration de l'Église , l'exercice personnel delà charité parles riches qui prennent soin des pauvres, c'est là, au point de vue du calcul matériel, une grande perte de

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temps ; peut-être la division du travail plus strictement pratiquée amènerait-elle à produire des résultats plus complets avec des sacrifices économiques moins considérables. Mais que servirait à un homme de gagner le monde en se perdant luimême ?,(Év. selon saint Luc, ix, 25.) Malheur au peuple chez lequel le^ légistes possèdent seuls le sentiment du droit , les fonctionnaires le sens politique, c'est- h -dire le patriotisme éclairé, Tarméé permanente l'esprit guerrier, le clergé le sentiment religieux, où les prolétaires seuls, enfin, ont la vigueur physique en partage (4)!

(1 ) V. dans Ferguson une appréciation impartiale des avantages et des inconvénients que présente la division du travail, publiée avant i4(i. Smith (Hisloryof civil Society, 1767, IV, 1; V, 3, seq.).

(2) V. Ledebour (Reise im Altaï, I, p. 384). Le travail des femmes et des enfanls employés dans les manufactures n*est pas un développement, mais, au contraire, une déviation trés-défavorable du principe de la division du travail ; il vaudrait infiniment mieux laisser les femmes aux occupations domestiques et les enfants aux études et aux jeux de leur âge.

(3) Sc^?<?tcrmac/ier (Christliche Sitte,p. 46S, seq.; 676, 154, seq). Par un sentiment analogue poussé à l'exagération, les Grecs de Fépoque classique regardaient toute profession salariée comme déshonorante, même celles de médecin et d'instituteur;(P/a/., De rep.,I, p. 547; Âristot.y

Rhet., I, 9, 27) : p.yiS'sp.îav 8p'^a^e<y6ai Pàvaucrov t^x^^> ^'^^Mçorà 'yap to piTj

itpbç dtxxov l^fi. V. K.-F, Hermann (Griechische Privatalterthûmer, §36, 6; 38, 3; 41, 9).

(4) Thucydide parle en ces termes des contemporains de Périclés : a Les mêmes hommes peuvent s'appliquer chez nous à leurs affaires privées et â celles de la république ; il en est qui, absorbés par Tagriculture et Tindustrie, n'en connaissent pas moins la politique. Nous considérons tout citoyen qui ne prend aucune part aux affaires publiques non comme un citoyen paisible, mais comme un être inutile » (II, 40). Par la suite, la « division du travail, » toujours plus caractérisée entre le citoyen et le soldat, fut la cause principale de la ruine d'Athènes. Car, ditF«r^uson : « To separate the arts, which form thc citizen and the staff tesman, the arts of policy and war, isan attempt to dismemberthehu- « man character, and todestroy those veryarts, we mean to improve.» — Valère Maxime nous apprend que les soldats romains du temps de Marius étaient sans contredit mieux exercés que leurs aïeux vainqueurs

d'Annibal ; mais l*étaieDt-iIs devenus pour la guerre, ou pour la poliliqae ?

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