‹ Principes d'économie politique (volume 2)Chapitre 67 sur 92 · EXPOSITION · texte numérisé non relu

EXPOSITION

On ne devrait jamais oublier d'envisager Y économie publique comme un organisme, ào\\i\e développement régulier multiplia les orgaues, en conservant leurs proportions ; ils dépendent de l'ensemble, et à leur tour ils contribuent à le main tenir. La somme des besoins économiques de la société rencontre satisfaction dans le labeur collectif de la nation, labeur qui se répartit d'après la loi de la division du travail. Chacun de ceux qui y contribuent reçoit une part du produit commim, sans examiner s'il

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a préeisémeQt concouru à la création de l'espèce particulière de produits employés à le payer. Ainsi, par exemple, l'ouvrier chargé exclusivement de fabriquer des têtes d'épingles reçoit sou salaire non pas en épingles ou en létes d^épiugles, mais bien en une certaine quotité du résultat générai de la produc*^ tion du fabricant, en argent. Tout ouvrier dont les services sont convenablement employés et rétribués a fait un travail productif. Il n'est improductif que si personne ne veut utiliser ces services ou ne peut les payer; le travail du laboureur, dont le blé, faute de débouchés, pourrit dans la grange, n'est pas moins improductif que le travail de l'écrivain que personne ne veut lire, ou du chanteur que personne ne désire entendre (1). Au reste, dans les services proprement dits, aussi bien que dans tout autre travail,, ce n'est point le travail en lui-même qu'on utilise et qu'on paye, mais le produit qui consiste en biens personnels, ou eu relations utiles.

(1) On pourrait comparer la production primitive au manger, Tindustrie à la digestion, le commerce au mouvement des membres, les services personnels à la respiration ; et le tout est également nécessaire à la vie du corps ! Ganilh regarde Tagripulture comme la racine de l'arbre dont les services publics forment le couronnement : À mesure que les branches poussent, qu^elles se ramifient et se couvrent de feuilles, il en résulte plus de sève que celle qui monte des racines ; loin d'épuiser Tarbre, elles le font prospérer (Théorie de TEc. PoK, II, p. 46, seq.). La production des matières premières rendrait peu de services sans la garantie légale de TElal.sans les outils et les instruments que fournit l'industrie, elc. C'est employer un langage erroné que de parler de classes ou d'hommes productifs et improductifs ; ces expressions et les idées qu'elles traduisent ne peuvent s'appliquer qn^à certains modes de travail. V. Murhard (Ideen ueber Nat. OEk., p. 88}. Durant Tenfance, le sommeil et la maladie, chacun est réellement improductif.

il existe sur ce point une différence importante entre Téconomie privée et l'économie générale. Celle-là mesure le carac-

tère productif du travail à la valeur en échange des prodoits, et celle-ci à leur valeur eu usage. Il est beaucoup d'occupations très-profitables pour les particuliers, mais absolument improductives ou même nuisibles pour l'humanité, car elles enlèvent à autrui, et même au delà, ce qu'elles rapportent à ceux qui s'y livrent. A cette catégorie appartiennent, sans [parler des attentats contre la propriété, les jeux de hasard (1), les spéculations usuraires (§ 115), les moyens mis en œuvre pour enlever leur clientèle à des concurrents. La valeur en échange de la fortune publique, prise dans son ensemble, ne peut augmenter qu'avec T accroissement de la valeur en usage (Y. ci-dessus, § 8) (2).

L'économie nationale tient sous ce rapport le milieu entre l'économie générale et l'économie privée (3). On ne devrait à la rigueur appeler productifs que les travaux qui contribuent à l'accroissement de la richesse universelle. Ainsi, par exemple, le travail du gouvernement ne mérite ce nom que s'il est rétribué au moyen d'impôts librement consentis ou acquittés sans regret, et seulement dans la mesure du concours nécessaire qu'il prête pour atteindre le but (4). Enfin , pour qu'un travail soit productif, il faut qu'il n'ait pas lien au détriment d'autres travaux encore plus indispensables. Chez les peuples demeurés à l'abri de la corruption, on peut s'en rapporter sur ce point à l'opinion publique, qui sait parfaitement juger les joueurs de profession, les gens de chicane, l'accroissement excessif delà force armée, etc., etc.

(1) Excepté le cas où le perdant met à plus haut prix le plaisir que le jeu lui procure, que la perte elle-m4me.

(2) /.-5. Say (Traité, I, ch. ij.

(3) Cancrin (OËkonomie der menschlichen Gesellschaften , 4845, p. 10, seq.) parle de la production privée. L'expression de Bazard: Exploitation de Vhomme par Ihomme a rencontré beaucoup d'écho parmi les socialistes, qui n'admettent que V exploitation du globe par ^industrie (Exposition de la doctrine de Saint-Simon, p. 24). Sokroêim

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disait déjà de se tenir en garde contre les « chimères, n qui enfantent Foisiveté (F. Schatz- und Renlkammer, p, 191, 363).

(4) Aibsi, par exemple, pas d'employés* trop nombreux ni trop rétribués. V.Store^ (Re^oa pttblic,p.>id3,seq.). ' f '

Il importe beaucoup qu'il existe une juste proportion entre les diverses branches du travail. C'est ainsi que rEspague^ placée dans les conditions les plus favorables, est demeurée pauvre (1) pour avoir donné aux services personnels une prépondérance exagérée. Le caractère national y a de tout temps incliné à la morgue nobiliaire et à la paresse économique. Les industriels ne soîigeaient qu'à gagner assez pour vivre de leurs rentes ; après quoi ils émigraiént dans une autre province pour y vivre noblement^ ou bien ils se retiraient dans un couvent. Encore en 1781, l'Académie de Madrid fut amenée à mettre au concoilrs cette question, « que l'exercice des industries utiles n'a rien de déshonorant » (2). La nation tout entière, a l'époque de sa plus grande splendeur, s'appliquait à devenir pour l'Europe ce que la noblesse, les officiers, les employés civils et le clergé sont pour un peuple isolé. « Celui, dit Cervantes^ qui veut faire son chemin doit aborder rEglise, la mer (c'est-à-dire courir les aventures en Amérï(][ue, etc.), ou la maison du roi ! » Sous Philippe lîl, l'Espagne comptait 988 couvents de femmes et 52,000 moines mendiants; le nombre des monastères avait triplé pendant les cinquante années qui précédèrent 1624, et le nombre des moines s'était accru dans line proportion plus forte encore. Une grande partie des professions industrielles, le commerce et même les fermes les plus considérables du pays étaient entre les mains d'étrangers, surtout dltailtens : la Castiile seule, en 1610, renfermait dit-on, jusqu'à 160,000 étrangers occupés à l'industrie. On

comptait en Espagne, vers 1787 , 188,625 ecclésiastiques» 280,092 domestiques, 480,589 gentilshommes, 964,571 journaliers, 907,197 cultivateurs, 310,739 artisans et fabricants, 34,339 marchands (3). Les Etats-Unis donnent la contre-partie de ce tableau; ils renfermaient, en 1840, 77.5 pour 100 de cultivateurs, 16.8 pour 100 d*hommes consacrés aux industries diverses et à Texploitation des mines, 4.2 pour 100 de marins et commerçants, et seulement 1.3 pour 1 00 de citoyens voués aux professions libérales (4).

En présence de contrastes aussi frappants, on serait (enté d'en revenir à l'idée que les services personnels sont improductifs. Mais ce n'est pas le mode d'emploi, c'est la prodigalité dont on use qui cause tout le mal. Quand le Magyar, par vanité, attelle quatre ou six chevaux là où deux peuvent suffire, quand (1831) llrlande emploie 1,131,715 cultivateurs pour obtenir une valeur de 36 millions de livres sterling, tandis que la Grande-Bretagne n'emploie que 1,055,982 laboureurs pour 150 millions délivres sterling (5) de produit annuel, cela appauvrit tout aussi sûrement que la multiplicité désordonnée demoines, d'employés, etc., de l'Espagne. On ne saurait le méconnaître, il est plus facile de se laisser entraîner à multiplier outre mesure les services personnels, que les autres travaux. Il est plus aisé de comprendre que l'on se ruine en entretenant trop de ser\iteurs qu'en entretenant trop d'ouvriers, etc. (6) ; et cela d'autant plus que beaucoup de services personnels, et des plus importants, déterminent eux-mêmes leur rémunération ; il en est ainsi du service public, de l'armée en temps de guerre, des prêtres dans les siècles de superstition, etc. (7).

(1) EUe n'est pas précisément devenue pauvre comme on le croit ; ce qu'on dit des grandes richesses du temps de Ferdinand et d'Isabelle, ainsi que des commencements, du régne de Charles Y, n'est qu'une fchle convenue. Charles V disait : ci La France a de tout en abondance, et l'Espagne manque de tout. »V. la relation de l'ambassade de Navagero

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