‹ Principes d'économie politique (volume 2)Chapitre 70 sur 92 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

ORIGIHB DE LA SBRTITUDE.

Une institution, comme celle de la servitude personnelle, qui se révèle à une certaine période de Thistoire chez presque tous les peuples connus, doit avoir des causes d*une généralité incontestable; en première ligne vient le droit du vainqueur. On ne saurait dire combien, aux époques de barbarie et de cruauté, le principe : « On a le droit de réduire en servitude celui qu'on a le droit de tuer » a rendu la guerre moins sanglante (1). Un peuple chasseur est presque forcé de ne pas accorder de quartier : le vainqueur serait obligé, ou de nourrir son prisonnier, ce qui lui serait difficile, ou de lui mettre des armes entre les mains. 11 y a certes un grand progrès à constater quand à cet état de choses se substitue Tesclavage, admis chez les peuples nomades (2).

En temps de paix, la dépendance économique résulte de la pauvreté, des dettes excessives, ^Ic. (3). Là où Ton ne rencontre presque aucune division du travail, l'individu n*a qu'un moyen de subvenir à son existence, c'est de cultiver un coin de terre. Comment le malheureux, dépourvu de terre et de capital (4), pourrait-il fournir une valeur quelconque en échange, pour emprunter l'une ou l'autre? Une pareille avance, alors qu'il n'existe aucune garantie légale, exige un gage considérable. Or , rhomme dénué de tout ne peut offrir que sa

puissance productrice et celle des siens (5). Il en est de même du petit propriétaire qui a perdu tout son capital (6) ; car, en présence de Tabondance extrême des terres, celle qu'il possède n'a de valeur en échange qu'autant qu'il s'y joint la certitude de la culture; ainsi natt la glebœ adscriptio. La transmission héréditaire de ce rapport aux enfants parait leur être également utile : qui s'occuperait sans cela de pourvoir à leur nourriture ? Des parents misérables aiment souvent mieux vendre leurs enfants que de les laisser mourir de faim (7). De là vient ce fait singulier que k piupart des peuples pratiquent Tesclavâge le plus rigoureux aux époques où la terre se prête le plus iibréitient â les noiitrir. Ëàp^ieiotis-iious les tles de la mer du iSud, ïbrs de leur «découverte. Dans beaucoup de pays habités par les h^greS, où Ton n'a point encore appris à utiliser les animaux pour les transports, le bas peuple, alors même qu'il jouit d'une liberté nominale; est employé à ce travail de bêtes dé somme (8j.

(t) Batàiii{Et\\6m6ti de \i dôblrihe dé Sàirit-SimoH, i831, p: 18S). Chez les nè{|[re8i la perle de la liberté est une dès (iëines le plus ordinairemenl infligées aux criminels^ qui conservent, du reste, la faculté de ^e faire remplacer par leurs fémriies du leurs enfants (L. À. de OUveira Wphâéi; àétis Ifes Hëmof. ëcdn. dé TÂtiidéftiié royale de Lisbonne, vol. IV. p. 1, seq., 1812). Perle de la liberté pour certainii trlitiei ebèl les Allemands {Grimm, D. Rechlsalterth.» p; 3^, seq.).

(3j Chez les anciens Germains Pesclavage avait quelquefois pour cause litië ()éHe ijfe jêU (Tàcîi.^ Gèrni., éi}. kauses principales dé resclatage diet les hràéliteé (Mcksi, II, S2, 3; Ilf, SB, 39; IV, 2l, SB, seq.); chez les Indieiis (Menu Uws, Vlll^ 4i5). Les première serfs en Russie furent les prisonniers de guerre et leurs enfants. Les lois de Jaroslaw reconnaissent en oiitre les causes suivantes : Tinsolvabilité, le mariage a^éc litiè personne non HBre, là rupture illëgîllfe pdt la fuite d'un contrat de louage, et ce contrit lui*méme passé sans condition {Karaminj Hist. de Russie, II, p. 37).

(4) Au moins les graines pour les semailles et les vivres jusqu'à la ritoltè.

SERVitbriE ET Liberté. I5t

(8) Cas aè WKîlùde TdlontâlW pbttr éciiapper il la famine ; Papen* cordt (Gèschich. der Vandalea, p. 186) ; Viepr (Chren., Y, 17) ; Grelot. Tur. (VII, 45J ; Lex Bajuv. (Vï, 3) ; Lex Fris. (XI, i). L'Edictum Pistense (a, 864, c. xxxiv) permettait de se délivrer en remboursant le prix d'kchat, el 20 pour lOO de pluà. Il arrivait fréqiieiilrnenl que l*on acceptait spootaoëment la condition dd sêrf, afin d'obtetiil* la protection d'un puissant personnage, V. StUvB (Làst^n des Grûndeigenthums» p. 74). En iSlâ, un jeune garçon de VBimalaya vint s'offrir comme esclave aii voyàgfeùr Moorcroft, afin d'èlre nourri pendant là famine {K. Bittêt^ Erdktindë, III, p. 999). Le ihêhie fait le phéseritë avec des proportions plus considérables du temps de Joseph j en Egypte (M<ii$e, I, 47, 18, seq.).

(6) Cœ^ar {Bel. bal., VI, 13).

(7) Solbn fut lé premier qtii interdit Ce èotrimércë é Athéiiës. tohâlinger (Qeschichte der deutschen Bo«rifkeit,^ p. 621 , stq.) parle d*uQ enfant que ses parents avaient réduit en servage » avant^ sa naissance , eif l'engageant vis-â-vis du propriétaire comme le fruit d'un cheptel (V. aussi Edictum t^isténse, dariâ Baiuze, il, p. 192). Ad Chili, les jplni pauvres habiunts des campagnes, de race tnéléè, veddent leurs cnDirits dans les villes ; ceux-ci grandissent au sein de la famille du maître et y demeurent ensuite en qualité de serviteurs à demi esclaves. Aucune loi ne réglemente ce traCc [Poeppig, Reise, I, p. 201, seq.j.

(8) K. Ritter (XIII, p. 727). Dans TAmérique du Sud; on se sëh dëè hommes pour monture {Mi(^el Chevalier, Cours, I, p. 251). Lœwen- BterH ( Le Mëxi(|Uë : Sduvènl^ d*iln <^($yiigeilf) et Stepheris (Tr^tvels in Yiicâtàn, 1841) nous appfehnent cbmment, ûihs rAmérlc[ue cehtralé, malgré la liberté des lîidieds, que là lOi consacre, la légèreté incroyable avec laquelle ils contractent des dettes donne, ëh fait, naissance à une foule dé rappdm analogues A la gîMé adêbHpHU. T. iië|)endant Humboldt (NOtitellè-Espaghe, IV, ^. 269). Ail PérOu, cela èhH^ tiotttmément par lé payement anUêipé dii SfeUire d'utié 6u de detli aiibééë {Poeppig, Réisè; II, p. 225).

Moins la civilisation est avancée chez un peuple, moins aussi il éprouvé de besoins, et plus il s^àbaridbflne à VihdWence. Dès qu'il a pourvu aux plus strictes riëèessitéè de la vie, iltegat-de tout travail cbtntoe hôhteùx et rdisiveté coitirhe le bien supréiïiè(§41,^l5). Des éfTôtts (rtiis Sôiitfenus ne devîeilfient

guère possibles qu'avec le développement de besoins nouveaux ; mais ceux-ci supposent déjà un progrès de la civilisation. Les bommes ne parviennent à sortir de ce cercle vicieux qu'au moyen de Tinfluence étrangère, alors que les représentants de nations plus civilisées (missionnaires, marchands, etc.) viennent par leur exemple éveiller des besoins inconnus et qu'ils aident en même temps aies satisfaire (1). Chez les peuples entièrement isolés, ou en contact avec d'autres peuples tout aussi barbares, le progrès ne peut naître que de l'emploi de la force. L'isolement primitif et sauvage des familles cesse lorsque les plus forts ou les plus habiles réduisent les plus faibles à les servir; c'est le véritable commencement de la division du travail : le vainqueur s'adonne exclusivement aux occupations d'un ordre plus élevé (l'Etat, le culte, la guerre, etc.), et laisse les autres au vaincu. Une bonne moitié de la population est contrainte de se livrer à des travaux qui dépassent les besoins purement matériels. Le premier pas est toujours le plus difficile (§ 45) (2).

(1) Voici ce que dit Forbonnais (Eléments du commerce, 1754, I, p. 364) du commerce avec les sauvages : « Il fait naitre dans ces na~ tiens le goût du superflu et des commodités, qui mullipiie les échanges et leur donne le goût du travail. »

(2) Chez les peuples barbares qui ne connaissent point Tesclavage» on rencontre d'ordinaire Tassujettissement de la femme, la servitude du gendre futur, pendant un certain temps^ pour obtenir la ÛUeen mariage» etc. Cela se voit encore aujourd'hui chez les Lapons (/T/emm, Kulturgeschichte, III, p, 54). Les Grecs des premiers âges n'avaient pas d'esclaves (Herod., VI, 137 ; Athen., VI, p. 268).

Et qu'on n'aille pas croire que la servitude écrase, durant cette période, ceux qui y sont assujetis. Ce sentiment de dégradation morale que l'esclavage, abstraction faite même de ses abus, éveille en nos âmes, est absolument inconnu aux époques

de barbarie. L'enfant obéit sans peine à des ordres étrangers, il est loué par ses parents et mis à la disposition du maître, etc. Le besoin de la liberté croît dans la même proportion que la culture de Tesprit (1). Quant à un travail excessif, érigé en système au profit du maître, personne ne songe à l'imposer dans ces âges grossiers, oti l'absence de tout commerce réduit chaque famille à consommer elle-même ce qu'elle produit (2). L'esclave alors n'a qu'une seule chose à redouter, ce sont les excès d'un pouvoir tyranniquequi se manifestent trop souvent au sein des civilisations primitives. La crainte les arrête jusqu'à un certain point ; car on rencontre alors peu d'institutions capables de garantir le maître contre la vengeance servile (3) (4).

(i) Partout^ en Russie, où les paysans libres et les serfs habitent dans le voisinage les uns des autres, on remarque que ces derniers ne sont jamais aussi riches ni jamais aussi pauvres que les autres (Kohi, Reise dnrch Russiand, II, p. 8, 500). Le paysan livonien est devenu plus pauvre et plus indolent depuis qu'il a été affranchi {Cancriny OKkonomie der menschlichen Gesellschaften, p. 41). Refus d^un grand nombre de serfs d'accepter Taffrauchissement {Biisch, Geldumlauf, Einieitung, § 6). Martin» (Reise in Brasilien, II, p. 652, seq.) affirme que les nègres esclaves y sont ordinairement fort gais : il pense aussi qu'ils sont, en somme, beaucoup mieux vêtus, logés, nourris et occupés, que dans leur propre pays. V. dans VAllg. Zfg. (1844, n» 145) l'apologie officielle de l'esclavage dans TAmérique du Nord, adressée par M. Calqhoun à lord Âberdeen. On y compare les nègres libres du Nord avec les nègres esclaves du Sud. La statistique compte parmi les premiers un sôurd-muet^ un aveugle ou un fou sur 96 individus, et parmi les autres seulement un sur 672 ; ici un pauvre^ un malade ou un prisonnier sur 54, là un sur 6. Dans l'Etat du Maine, il y a un nègre malade sur 12 ; dans la Floride, uil sur i,105 (?) — On n'a pas le droit de tirer de ces faits des conclusions trop explicites, car il n'est peut-être pas dans tout le Nord un seul nègre qui jouisse d'une manière normale et complète des avantages de la liberté.

(2) Les serviteurs de TOdyssée (pasteurs de porci., de gros bétail, etc.) étaient à coup sûr sous beaucoup de rapports dans une condition meilleure que le paysan deTAtlique, libre, mais fort endetté jusqu'à l'époque deSolon. En ce qui regarde la douceur avec laquelle les esclaves étaient traités par les anciens Romains, V. Plutarque (Goriol., 24, et Gaton, i,

154 SÉRVitUbÉ feT LÎBERi-it.

3j20^ séqO; Catoh (»feféhist.;S, 56, Séq.); AbM^oÂ: (Sni.^llW; éèkj.). Sur rétai des serfs cbes les Alleménis; V. Grimm (Beatiehe RcjcHtMlterthûroer, p. 399^ seq.);,chez les anciens peuples du Nord^ DMmann (Gesch. von Danemark, I, p. 163).

(3) V. LàhdnarHâbok (I, fe).

(4) Les opinions dés aneietii poar et contre l'e«clata|[ii sont éipàtié^i dans Aristot, (Polit., I, 2); les beaux passages de Philénion (Meinêcke^ Gomicorum fr., p. 364, 410) nous font connaître les raisons opposées â cette institution. Aristote pense qa^I se rencontre des cas où tin besoin réciproque i*approche Tësclëve dU tttlîtfd • eéiui-ci tëfit trbiivèr des hHi qui puissent suivre l'impulsion de $a t^te> celui-là reçhercbe une tête capable de dirigçr son bras. Lorsque le degré de dépendance correspond é la différence clé capacité, Aristote, laissant lès abus de coté, regardé la servitude cbmnie juètiËèé. V. encore Bih. Jfibbm. (VIII' \i): hék Esséniens et les Tb§i*afientes la condamnaient en tonttf cîrcobstance (Philon, 0pp., II, p. 458, 482). Le Nouveau Testament ne la rejelte pas d'une manière absolue, mais il veut Tépurer, comme toutes l^s relations delà vie. V. Evang. Luc. (17, 7, seq.) ; Éph. (^é, 5 seq.) ; fcojoss. (3, 22< seq.) ; Tit. (2, 9, seq.) ; surtout I. Timoth. ^VI, 1, seq.). C'est du neuvième siècle seulement que^ date Topinion qui envisage Tesclavage comme antichrélien, parce que tous »les homnie^ sont créés à l'image de Dieu (P/ancft,6eschichteder kirchlichen Geseliscbaàsverfassung, II, p. 3S0; Sachsenspiegel^ Ùl, 42). i)ans ces derniers temps, Linguei (Tbéorie des lois civiles, 1767, V, ch. xxx) et Hugo (Natur/echt, § 186, seq.) ont cherché à prouver que Tesclave est en réalité dans une position meilleure que l'homme libre, mais misérable. De même /* Moeser (Patriot. Phantasien^ Y^ p. 154, seq.). Ceux qui» avec Tfuter^ distinguent deux facteurs de la production, « le travail et yinielligënçe^ » appliquent a leur insu lé principe en vertu duquel Aristote justifie l'esclavage. V. en sens contraire f.-G. Schulze (N. OEkonomiè, 1856, p. 418),

tMkttcipk±ièk

 mesure que l'inoportance des Etats augmente et (|tië lés mœurs deviennent plus douces, on doit cesser de recruter les esclaves par la guerre (1). II faut alors riscourir à la famille pour en entretenir le nonibre, ce qui amène un grand adoucissement et ouvre la voie î dés améliorations iioiablés. Les Etats

sRJi^îf ùbÊ ET LiBEkife. 155

ffioflefilës sont en général pluâ conéidéràtiles qiie les Etats anciens. Longtemps déjà avant Charlemagne, les prisonniers faits à la guerre éprouvaient chez les peuples germaniques un traitement plus doux que chez les Gaulois ou les Slaves (2). La position de ces derniers eux-mêmes lié tarda pas à devenir moins dure lorsque Ton entama des conquêtes durables. De-* puis lés guerres du dixième âiècle et* suttoîit depuis liis luttes qiii otit ensanglanté U Lithuânie , Tésclavage ne parait plus avoir été la condition des prisonniers de guerre (3). L'établis* sèment de la chevalerie, la liberté sur parole, etc.^ ont grandement contribué à ce ré^luUât.

Plus les produits de ragricuîture sont considérables, plus les besoins des propriétaires du sol deviennent nombreux, plus la division dii travail et le cbmtnerce prennent d'accroissement, plus aussi une classe nombreuse de la population arrive à gagner sa subsistance sans recourir au travail des champs (Salaire). A mesure que l'argent devient le pivot de récbttomié et du trafic, les principauk inotifs delà servitude disparaissent : rhomme fort, riche et habile peut disposer des forces productrices d'autres hommes sans faire appel à la violence. Chaque nouveau progrès de la culture écdnomique favorise cet état de choses. Ainsi, par exemple, sans la charrue, nous serions presqiiè lods; i vrai flire, glébiè àdscHpti, Ce èont surtbùt les perfectibnhements sans ceséë plus complets des outils, des machinés, dés Instruments de toute espèce qtii ont transforliié Successivement Tesclavé de rantiqUitéeii serf dumbyeri âge, et en salarié des temps modernes (4).

(1) Turgot (Sur la formatioQ, etc.» g 21). C'est ce qui est arrivé lofs de ia domination iiniverseHe de Rome, lorsque, par exemple, pendant les guerres Se Lucullus, lin esclave ne coûtait guère que 4 drachmes (i4ppîàn,, fièll. Hithi*.^ 78, <t SaircU b^màléè »), pài* éiiilë dé la trop grande abondance d'eiclaves amenés sur le marché après It victoire de Tib. Gracchus, 177 avant Jésus-Christ. Pendant la période, relativenient paisible, qui précède leS nombreuses révblutiobs de Rome, les pirates li-

Traient des masses d'esclaves : en un seul jour, on en introduisit et on en Tendit dans Tilede Délos jusqu'à i ,000 (Mommsen, fioem. Gesch., II» p. 70). Comme on ne pouvait se résoudre à Témancipation» les pirates satisfaisaient un besoin réel, ce qui explique en partie l'étrange longanimité dont TËtat usait à leur égard.

(2) Gregor. Turon. (III, 15).

(3) Grimm (Deutsche Rechtsalterthiimer, p. 223). Chose étrange, on rencontre encore au quinzième siècle des exemples considérables de prisonniers de guerre, vendus comme esclaves en Italie ! {Sismondi, Hist. des républiques italiennes, IX^ p. 312, seq.; XI, p. 138, seq.) Au commencement du seizième siècle, le pape permit d'en user ainsi à Tégard des Etats ligués contre lui (Liv. XI, p. 251; XIII, p. 4850 ; Raynald^ Ânn. eccl., 4586, S 25, seq.).

(4) Saint' Simon (OEnvrefi, p. 328^ seq.) a établi cette gradation : esclave, serf, ouvrier. Proud^on lui-même (Contradictions économiques, chap. X, 2) reconnaît que la condition des classes inférieures est en général plus heureuse qu'autrefois. V. Michel Chevalier (Cours I, leçon I'* et IV) qui démontre que notre puissance productive a augmenté pendant les quatre ou cinq derniers siècles pour la fabrication du fer dans îa proportion de 1 :25— 50; pour la mouture, depuis Homère, de 1:144-; pour le travail du coton pendant les soixante-dix dernières années comme 1 : 520. Arislole l'a déjà prédit (Polit., I, 2, 5) : «Si la navette tissait d'elle-même, si l'archet jouait tout seul de la cithare, les maîtres se passeraient d'esclaves. » Chaque progrés véritable nous rapproche du but.

L'esclavage ne profite à la division du travail que tout à fait dans le principe : bientôt arrive le moment où le contraire a lieu. Plus l'esclave est dépendant, plus son travail laisse à désirer : ce qu'il laisse échapper ne cause de préjudice qu'au maître, taudis qu'il bénéficie de sa paresse ou de ce qu'il dérobe pour le consommer. Au lieu d'un salaire à la journée ou aux pièces, l'esclave reçoit le salaire de la vie. Le zèle et l'habileté lui tournent en détriment, car le maître l'assujettit à plus de labeur et se résout plus difficilement à l'affranchir. Au lieu des innombrables mobiles du travail libre , le souci de l'avenir et de la famille, les efforts pour se distinguer et pour arriver à l'ai-

sance, Tesclave n'en connaît ordinairement qu'un seul, la crainte des mauvais traitements; et encore finit-ii par y devenir insensible (1). Avec Tesclavage il ne faut songer ni à une division du travail mieux nuancée, telle que la réclament diverses industries ou qu'on la rencontre dans les professions librement choisies, ni à Tesprit d'invention, etc. (2); même l'adoucissement de la glebœ adscriptio empêche une bonne répartition des forces du travail. Aussi, tous les juges compétents sont-ils d'accord pour reconnaître Tinfériorité du travail de l'esclave (3). La paresse n'est pas seulement le vice des esclaves, les maîtres le contractent aussi au contact du préjugé, car l'esclavage déshonore le travail. Quelle économie que celle où, les uns par mauvais vouloir et les autres par orgueil ne font rien qui vaille ! Du moment que l'accroissement de la population et de la consommation ne permet plus un pareil gaspillage de forces, le travail libre offre un avantage incontestable, nou-seulement à la masse, mais encore à chacun individuellement (4). Le tra-^ vail libre a fait récolter sur les domaines de la famille de Bernstorff 8 1/3 de grains de seigle au lieu de 3 ; 9 1/3 d'orge au lieu de 4; 8 d'avoine au lieu de 2 2/3. Les terres de la maison de Zamoyski rapportaient, dix-sept ans après l'émancipation des paysans, trois fois autant qu'avec la corvée (5). Les propriétaires, convaincus que le travail des serfs leur revient pour rien, le gaspillent de la plus étrange manière. Tucker fait un calcul fort curieux pour établir à quel degré de civilisation l'intérêt personnel du maître suffit pour l'amener à l'émancipation des serfs. En Russie, où Ton ne compte guère que 25 habitants par mille carré anglais, le maintien du servage parait encore, au point de vue économique^ une spéculation admissible, tandis que dans l'Europe occidentale (HO habitants par mille) tout le monde préfère les relations qui dérivent d'un senice librement rendu. L'émancipation des serfs commença en Angleterre au quatorzième siècle et fut consommée au dix-

IdB SPRVI^PDB ET f^IBliBTB.

septi^(i|e ; k {^ pr^ipi^r^ dq ce» deu^ époqueg, ^baquç mille carré fepferqoait 40 hattit^Dts? 9^ k li^ l^PQ^d^- Tucker en eonclut que 1^ ppint de ps^rtage 4^$ i)eM)i coiir^nt^ i? rencontre au chiffre qoqyep ^p 6^ habjtan^ pac milte parré (&). Aucun calc^| 4fi ce genre ne siurait, 4|i re^t^» avpir de valeur absolue. L*ouYrier libre obtient 4'ffrdioairB $ur reqsewble de la production une part plu$ consi(|^rable qu^pellfs dont le travailleur fjéduit en servi^u^e est obligé de se contenter, et qui équivaqt au minimum de ce qiii Ini ft$\ ii^c^$saire pour vivre (7). Par conséquent, le ^r^vail libre n'e$t réellement pln^ avantageux au maître que qiian4 il accroft la produictign générale au point d'augmenter en somme I4 part qui lui revient. Tel est TefTet régulier d'iin éta^ écQnopique|ipri«8ant(8).

(1 ) EUe n'agira jamais sur le travail de l'esclave, comme la crainte de perdre son occupation et de n*en pas trouver d'autre agît sur le travail 4^ rhomme libre (Kume). Mario (Weltoekoporoie, 1848, 1, 2, p. 38) ne veut Tadmettre que si toutes les fçp'Pf nf ti|j:|^|l^^ pqi}^ ç|^J^ 9^fli)^^? ^^ si les besoins dépassent le nombre des ouvriers.

(2) Même au Brésil , on n'emploie ordinairement que des tiommes libres comme raC^neurs de sucre, 4istillateuM, voituriers, etc. {Ko$ter, Trav^ls in firazil, fSlQ, p.^3l Siç^çj^ (fft^l^lAPd M^tei: 4|e;(af)|}er I, steft 23, p. 255) citQ Topinion d'un habil^ fabricant russe, qu'il serait nécessaire d'affranchir les serfs employés aux travaux des labriques. — Les maîtres renonceot généralemeot à employer leurs serfs a des trt- Y4I)^ s|embUl)le^ : ||s l^ laj^s^t 4'<()r<Un§}re cl^eirclier (BUf-mêm^ dp l'occupation, et se contentent d'exiger d'eux une redey^nce^ d'oi^ il résulte qu'ils Iravaillent beaucoup mieux {£/aa;(^u«en, Studien, I, p. 6i,

Hé).

(3) Mm ^'^pxim B^mère m, li^lU m) » de sou te»p« ini n

voyait ^es journaliers dpçonditiçp iibf*^, désign.és sous 1^ nom de ^yff ou epiôci (0d.IV,'644; X, 85;XI, 49o'; XIV, 102; Hesiod.\ Opéra, 602). Femron (De re rust., î. 17) conseille de faire exécuter les travaux difflâl«i 40 préférence p^f des journaliers. « Goii rura ab eicuifiUs ppssiaMMi , ^ est ^ quidquid «ailur a jdesperantibu^ d {f*Ufi,^ H. N., ^ViU^ 7;. « Ompe ff genus agri tolerabilius sub libris colonis, auam sub villicis n {Columella, De rerustlc, I, 7). On a calculé que le travail d'un esclave nègre aux I^ées ûoeîdeBUles n'allait pas aii âiers an Uanil 4b l'ÀniKlais iUas im p^lrif j(«. JF#flfr4^. Hjfifory of tifp briti^l^ W. ladipj, l|, j^. I3|). L^

nègres travaillaienl autant dans la seule après-midi qui leur était accordée chaque semaine pour leurs besoins personnels, que dans un jour entier pour le maître (^dinôur^/»*., IV, p. të2).Y, Bentham (Traité de législation,!, p. 319).

(4) B. Ffanklin (0))servat}on^ concerning tbe peopling pf new epuntries, etc., 1751).

(5) Monument élevé bu comte Bernstorfr par sea paysans (p. 8, 15) ; - Ç^a (Ifrayfil^ in ^c^Uod, I, p. ^h I^^préa /aika^ (Deher 4îq Arbeit

freier und leibeigener Bauern, ^^l^» P* ^f» s^4*)> ^^ Lrfinsformati(|p des serfs en fermiers héréditaires a coûté 100,000 thalers au comte Bernstorff; mais aussi le revenu de ses terres s'est élevé, dans l'espace de U iN|i, par suite de ç«tt0 Qpôi^atiQP» d« 3,000 à S7,tiÛp thalers. Un faucheur Cinglais <}époui|U un espace deux pu trpi^ fois aus^j g^and qu'un faucheur russe ; si le premier reçoit comme salajre journalier 70 livres de froment, et le second seulement iSHvres^ le travail de TAnglaia revient enc^^reé meilleur marphé, car il livre 100 pouàs de ibin par jour, tandis qife le {lusse n>n donn^ qi^e de 8 4 ^ (/ffl^Pi* P* 43) seq.). Le même auteur calcule que chaque tchévert (jç récolt|B coûte au seigneur russe 4 îchéverls 1/6» (?), si Ton fiiit entrer en ligne de compte les intérêts du prii d*;|chat du paysan» ce que le maître ^st obligé de lui fournir ep l^ols, p^édicjipi^nt^ , Içs pertes occfsionpéiis y|ur |^ rACcutemént, Tabsence des fermages^ etc. (p. 14^ seq.). Les s^rfs joués dans les grandes villes de la Russie rendent moins aux seigneurs que ceux de rintérieur du paya (Slproi^, Manuel, II, p. 186).

(6) Tucl^erll^rpm^ of^he^ Ua. State?, p. IM, s^.)-

(7) Les Spaftiale^ seml^lent avoir, même en faj^ de pourpture grossière, compté deux fois autant pour un adulte de condition libre que pour un esclave (Thucyd., IV, 16).

(8) Sieuart (Principles, I, 7) émet Topinion^ conforme aux données bis)oriqife$, qu^ ^s paysage tr^v^îli^P^ el|jo^rd'h^ji puoi^r les «4itms, parce qi^'ils éprouyei^t 4es |)e«oius auxquels ce^ deraiefi pfiuveui seuls ^satisfaire; ils s^oaC^ dit-il> slatx^ pf ikeir oym ipo^. Ce webile devait ^tfeaii^fefoj^ rjpfppl^qépar |a yiolence. Turgof (Sujr laforptatiooetdistrî- ]^utiop,§â8)çM(;. Smith(yf. of N., {» S; lll, 9; s^utiefinent Tincontesta|>le9upénQri^^de l^op mrçbédp trav^aii libre cQn^paré au treveil forcé. Y. ppur ropioioi) cpntriai^e .f. • JB.. $,^ (Traité, ), cb. xix) et Stofoà (Manuel, II, p. 284). Lorsque B^n^ démomX^ les frais exeesslDs qu'entraioe Tesc^avage, en se fondant i^ur ce q^e le maître doit élever ou acheter fes ç^lavAs^ il oublie sfos d4>ute qu'on p8| »Hi§/i de fouruir au trav|îl- )eur Ijbre les ^j^oyens d'élever sa famille (fiiscourses, n® H, Popnloss* nese pi ^pci^nt fiAiîons).

En même temps, les progrès de la civilisation alourdissent le poids de la même servitude. Plus l'esprit de rhomme assujetti se développe, plus il a besoin de liberté et plus il souffre de son état de dégradation. Avec les exigences croissantes du luxe (§ ^ïily seq.), l'abîme qui sépare le maître du serviteur se creuse chaque jour davantage. A mesure que le commerce se développe, le maître est poussé par Tiniérêt à exiger un travail excessif. Aux Indes Occidentales, on faisait assez généralement le calcul de savoir si, quand la production se trouvait considérablement accrue aux dépens delà santé et de la vie des nègres, le bénéfice sur le sucre dépassait ou non la perte occasionnée par la mort des esclaves (1)! Quand, avec le développement social, le pouvoir public prête aux citoyens une protection de plus en plus efficace, le dernier frein qui pourrait retenir les maîtres, la crainte de la vengeance des esclaves, se relâche de plus en plus, tandis que la démoralisation des uns et des autres s'étend naturellement dans la même proportion (2).

(i) Bumholdt (Gaba, I, p. 177). Les esclaves, à la Louisiane, sont tellement surchargés de travail qu*ils ne peuvent y résister plus de sept ans en moyenne (Ëdinburgh R.^LXXXIII, p. 73). Si rintérèt personnel du maître est pour lui un puissant motif de traiter ses esclaves avec douceur^ il se base avant tout sur la dépense considérable occasionnée par Tacquisition d'esclaves nouveaux ; c^est pourquoi la condition de l'esclave empire dans un état de civilisation avancée. Plus il a de valeur, plus son sort est triste : le prix d'un esclave s'élève à 21 livres sterling sur les plages stériles de Bahama, tandis qu'à Démérara on le paye jusqu'à 86 livres sterling ; là il est bien vêtu, bien nourri, astreint à un travail modéré, aussi le nombre des esclaves y augmente ; ici, au contraire, il diminue sensiblement [Ëdinburgh R., XLVI, p. 496; LY, p. i80).

(â) Jefferson (Notes on Virginia, p. 212). C'est surtout la pureté des

SKRVITUDU ET LIBERTIÎ. 161

mœurs qui souffre des deux côtés. Le leno de TancieDDO comédie ciail un marchand d'esclaves! V. L. 27, (Digest., V, 3). Dans les colonies an* glaises à esclaves, il arrivait fréquemment que les hôles d'un planlcur au sein des familles réputées les plus dignes de respect, ne se faisaient aucun scrupule» au momeotde se retirer, de demander une jeune fille au nègre qui les accompagnait, avec aussi peu d'embarras ou de scrupule qu'on aurait pu en avoir en Angleterre pour demander une bougie (Negro Slavery, or a creed of .. that state of society, as it exists in the U. St. and in the colonies of the W. Indies, London, 1823, p. 53).

Gela explique pourquoi, ebez presque tous les peuples, la puissance publique, durant la transition vers uue civilisation plus avancée, s*est toujours attacbée à rendre la servitude plus douce. L'Eglise surtout a rendu sous ce rapport d'immenses services; elle apromptement supprimé l'esclavage dans la Scandinavie(l), et dans les autres pays de l'Europe occidentale elle a du moins fait abolir le massacre des prisonniers, ou leur veute en pays étranger. Le Concilium Agaihense (50G) demandait déjà que les serfs ne pussent pas être tués arbitrairement par leurs seigneurs (2), mais seulement traduits devant un tribunal (justice seigneuriale des temps plus modernes). Les nombreux jours de fête établis par TEglise favorisaient singulièrement les hommes réduits en servitude. Le pape Alexandre III recommandait avec instance de les émanciper tous (3). Ce fut un grand progrès quand il ne fut plus permis de vendre les serfs isolément, mais seulement avec le bien ou le village auquel ils appartenaient (4). — L'aristocratie féodale améliora le sort des serfs, en réduisant à leur niveau un grand nombre d'hommes libres (5). Cela ne put avoir lieu sans un adoucissement réel du servage, et quand, plus tard, la féodalité déclina, les anciens serfs furent relevés de leur abaissement en même temps que ceux qui avaient joui de la liberté. L'esprit chevaleresque ue tolérait pas au service personnel des seigneurs des hommes qui ne fussent pas libres. Le vieil

adage : « le serf vit pour servir et sert pour vivre » (Glose du Miroir de Saxe) s'efTaça peu h peu ; les serfs furent assujettis à ^exécuter certains travaux «ur lea terres domauiales» et à acquit^ ter certaines redevances pour celles qu'ils possédaient. L'adoption de la main-morte {mortuarium, elle date du huitième siècle, suivant /. Grimm) peut passer pour signe de la possibilité laissée aux serfs d'acquérir la propriété. Avec elle s'affaiblit un des principaux inconvénients du servage , considéré au point de vue économique (6). Il faut le dire, c'est un des traits caractérisliques de raristocratie féodale de traiter d'une façon beaucoup plus douce les individus qu'elle tient sous sa dépendance absolue, comme les serfs, que les personnes libres enga* gées vis-à-vis d'elle en vcrlu de contrats déterminés.

La monarchie absolue, en vigueur chez presque tous les peuples au commencement de l'ère moderne, sévit entraînée, par la lutte opiniâtre qu'elle eut à soutenir contre la féodalité du moyen âge, à poursuivre avec énergie l'affranchissement des serfs et à relever, en général, la position des classes inférieures. Même en Russie, le czar Ivan III (14624505) rendit aux paysans le droit de migration que leur avait enlevé rinvasîon des Mongols ; ils ne Tout de nouveau perdu qu'au milieu des troubles si graves qui marquèrent les premières années du dixseptième siècle et qui entraînèrent la balance du pouvoir au profit de la noblesse (7).

Enfin, aux époques de civilisation complète, la puissance irrésistible de l'opinion publique, inspirée par les idées philanthropiques et libérales, détermine la suppression totale de tous les droits non rachetables et de tous les restes de servitude (8, 9).

(1) La loi d'tJpland déftttd la vente das chrétiens ; les enfants nés d'une personne de condition libre etd'nne esclave devenaient libres eux«mêmes. Les affranchissements étaient regardés comme de bonnes œuvres qu'on faisait (( pour lé salut de son âme. )> L'esclavage volontaire fut

SÉRVrTUbÊ ET I.IBERTÉ. Ifl3

interdit availt 1S66, et Magniis Ericson prohiba l'eftdava^ en |^nét*al (dès l'an 1338). V. Geijer (Histoire de Suède, I, p. 187, 185, 278), Daht" mann (Daenlsche Gesch., lï, p. 48).

(«) Taeit. (Gcrm.,28).ii est dit daos les le^f^i; JTaWœ, p. 206 t^To/fôn): « Hero eadem poteslas in sérvum suum, acin jumentuiH. »

(3) Le concile de Londres (H02) défend de vendre les hommes comme )M animaux (Concîl., éd. Venet.,1730, XI!, p. 1100, n^ 27).

(4) En Flandre, à partir de la fin du douzième siècle (Warnkoenigy Flandrische Staal9- uiid Rechlsgesch., I, p. 244).

(8) Pouf TAllemagne, V. Eichht&n (Slaals- und Rechtsgeschichte, $448). En Pologne, où tous les propriétaires de terres étaientégaut dés Torigine,nn grand nombre d*entre eux sévirent peu à peu réduits parla pauvreté A la condition de kmîety, qui, bien qu'ils restassent libres dans leurs personnes, les rapprochait beaucoup du servage. A partir du ireiîiéiné siècle, la quantité de privilèges créés sur le modèle de ce qui se pratiquait en Allemagne brisa en partie leurs liens directs avec le pouvoir public, et amena bientôt leur sujétion personnelle {Roepell, Geschichtd ton Polen, I, p. 308, seq.; 870, seq.). Eu Bohème, Tancien servage avait si complètement disparu, qu'on pouvait au quatorzième siècle ne plus le regarder que comme un souvenir historique. Mais du règne de Ladislas II date une résurrection du servage, comme fruit de la^prépondéranee seigneuriale (Paletcky^ Gesch. von Boehmen, II, p. 33, seq.; III, p. 31, seq). L'aristocratique Danemark soumit i la corvée, bien avant la gnerre de 1255-1258, dite des paysans, les paysans libres qui jusqu'alors détenaient les terres à ferme. Waldemar III y assujettit également, au profil du trésor, les paysans propriétaires, ce qui, surtout depuis le règne de Marguerite, acheva de développer de plus en plus une sorte de glebcê adscttptio. Depuis le seizième siècle, époque oti le pouvoir royal s'éclîpsn presque entièrement en présence des empiétements de la noblesse, celle-ci continua d'absorber à son profit les droits de FEtat, en sorte que, vers 165t>, le Danemark comptait à peine 5,000 paysans libre* (Dahlmanny IH, p. 73, seq.). Cependant les rigueurs de la iro^'/rfom primitive furent remplacées au quatorzième siècle parle vornedskap, espèce devasselage plasad6ucî. V. Kolderup Rosenvinge (Grundrissderdjenîschen Rechtsgeschichte, §94).

(Q) L'expression française mof'n-moWe vient originairement de la privation dtt droit éKhèrîlaèe. Mais déjà du temps de Beauraa noir (1283), il était d'usage qu'après un an et un jour de vie commune entre plusieurs serfs, ravoir mobilier revenait à la communauté {fFarnkoenig, Frerftzoe^ische Rechtsgeschichte, II, p. 157).

(i) En France, le roi Louis X fit une spéculation fiscale en vendant la lîberlé aux serfs de district» entiers, même contre leur gré. Il difc datt« redît ptfblîé à cette tfcèarfOtt (Ordonnances, I, p. îtea) : <r Otomè,

selon le droit de nature, chacun doit être Franc, considérant que notre royaume est dit et nommé le royaume des Francs, et voulant que la chose en vérité soit accordant au nomy etc. » Philippe IV avait déjà, en 1298, remplacé le servage, dans plusieurs provinces^ par une redevance foncière (l^Farnkoenig.l, p. 371). Au lenipsoù furent rédigées les coutumes, il n'y avait plus que neuf provinces dont le droit local conservât le servnge, et ccUe charge, de personnelle d*abord, était devenue par la suite à la fois réelle et personnelle. En 1779, le servage fut aboli dans lous les domaines royaux, et le droit de suite partout f/<i., Il, p. 151, seq.). En llongrie, le roî Koloman (+ 1114} interdit le commerce des esclaves et voulut élever tous les sujets chrétiens à Télat de condilionarii (paysans censilaires). iMais en 1351, la faculté de se transporter librement d'un lieu à un autre leur fut de nouveau enlevée. Le rpi Sigismoiid , et plus encore Matthias Gorvin la rétablirent; cette liberté, enlevée de nouveau après qu'on eut étouffé la guerre des paysans (1514), fut restaurée en 1586 ; mais c'est seulement deïUrbarium de 1764 que date une ère d'amélioration.

(8) En Ilalie, Frédéric II affranchit tous les serfs de la couronne (Consliiut. regiii Sicil., p. 164). L^émancipation proclamée à Bologne en 1256 offrit un excellent modèle à suivre : les serfs de TElat furent purement et simplement rendus à la liberté; ceux des particuliers furent rachetés par le trésor public, et obligés de payer à leurs anciens maîtres comme compensation une légère redevance en blé. Il ne devait plus y avoir à faveiiir personne d'assujetti sur le territoire Bolonais. Les considérants qui déterminent celte mesure présentent un singulier mélange d'idées chrétiennes et démocratiques (Raumer, Hohenstaufen. V, p. 167, seq.). En Angleterre, la tentative d'Alfred le Grand pour faire peu à peu disparaître l'esclavage (Wilkins ^ Leges, p. 29) demeura sans résultat. Guillaume 1®^ qui se proposait, à la vérité, un but beaucoup plus restreint, semble avoir été plus heureux dans ses tentatives (Leges Will. Conq., p. 225, 229; Turner, Hist. of Eugland, I, p. 135). Depuis la conquête des Normands, les prisonniers de guerre cessent de fournir des recrues nouvelles au servage. Sous Henri III et Edouard P% le nombre des paysans corvéables ne cesse de s'accroître; leurs prestations deviennent moins lourdes^ et ils peuvent se faire remplacer par des hommes loués pour faire la corvée à leur place. La première trace remarquable d'une classe d'hommes travaillant ainsi moyennant salaire se rencontre dans la taxe de 1351 ; ce fut une tentative de la noblesse pour entraver le développement rapide des villes et pour arrêter les progrès de l'émancipation qui en étaient la suite {Eden^ State of the poor, I, p. 7, seq.; 12, seq.; 30, seqi; 41). V. plus loin, § 175. Bien que U guerre des paysans, entreprise par Wat Tyler et Straw qui voulaient anéantir d'un seul coup le servage, n'ait pas réussi, nous trou-

vons dans les quatorzième et quinzième siècles beaucoup d'affranchissemeots particuliers y à roccasion de mort ou de maladie, etc., dans lesquels les maîtres proclament l*immora1ilé de Yeschsns^e (Wikliffe: « Quand Adam bêchait et qu'Eve filait, où était donc le gentilhomme?»). La reine Elisabeth rendit a la liberté les derniers serrs de la couronne. L'émancipation fut complète daos la basse Ecosse eu 1574 {Tytler, Hist. of Scotland, II, p. 260).

(9) Lois modernes d'abolition: Prusse, 1708, 1807, 1819 (Lusace), 1820 (Weslphalie) ; Autriche, 1781 (Bohême et Moravie), 1782 (les autres pays allemands) ; 1790 (Hongrie); Bavière, 1808; royaume de Westphslie, 1808; Hesse-Darmstadt, 1811; Wurtemberg, 1817; Bade, 1783, 1820 (les pays nouvellement acquis); Mecklembourg, 1820 \ royaume de Saxe, 1832; Hanovre, 1833; Danemark, depuis 1761; Livouie, 1804; Poméranie suédoise, 1806; Pologne, 1807. La Russie est le seul peuple chrétien, qui ait encore actuellement des serfs en Europe : en 1834, on en comptait plus dé 22 millions, c*est-â<dire prés de 40 pour 100 de la population totale. V. P. Storch (Der Bauernstand in Rassland, 1850) ; Haxthausen (Studien, Tpassim),

Il est hors de doute que le passage subit, sans aucune transition, du servage complet à une liberté entière peut.entraîner des inconvénients sérieux. Nul homme ne « naît libre (1), » mais chacun apporte avec lui en ce monde une aptitude de liberté, qui a besoin d'être développée. La connaissance et le respect de la loi et l'empire sur soi-même, qui sont les conditions de la liberté véritable, ne s'acquièrent qu'avec peine, sont sujets aux méprises, et ne peuvent résulter que de l'expérience. D'ordinaire, le serf et le maître lui-même, s'accommodent fort bien d'être affranchis des charges de leur condition première, mais ils voudraient continuer à user des mêmes avantages. Ainsi, par exempte, le serf, tout en se refusant désormais à une obéissance stricte, demande toujours à être traité avec la même douceur par son ancien maître, qu'il soit propriétaire du sol ou capitaliste, etc. Les plaintes ne manqueront pas de retentir des deux côtés(2)! Mais aux époques de culture

106 SBRVfTUDB ET LIBl&RTK.

avancée» il esi impassible d'éublir (^«tretei diver^eë cUfites de ia population ces rapports de patronage paternel el d'obéissance filiale, qui n'ont jamais existé complètement, même au i^ioyenâge, et Tespoir d'une situation, meilleure pour tous, ue repose que sur Tattente prochaine de la véritable indépeudanee à laquelle les classes inférieures de la société doivent s'élever (3).

(l)Qu'oQ abaodoDne un enfant nouveau né, leuleoient p««i4aDi vioftquatre heures, à « sa liberté naturene; » il sera probablement moft bien avant.

m V. Eéinburgh Review, LXXXIII, p. U, seq., april 1691, p. 331; Jj^eiVsAnnalen, XXV, p. 70, seq.

(3) J.-S. Mill (Principles, IV, ch. vu). Nous parlerons plus tard 4e Tesclavage des nègres chez les peuples moderaes.

Les principaux peuples de l'antiquité n'ont point su se soustraira J( riufluence bienfaisante que les progrès de la civilisation exercent sur la situation des esclaves, et s'ils ne sont pas allés jusqu'à Tabolition de l'esclavage, on doit l'attribuer à l'infériorité de la pensée religieuse (\\. A Athènes, pendant la guerre du f^éloponèse, il était difficile de distinguer ^u maintien et au costuine les esclaves et les hommes libres peu fprtijnés; d'ailleurs, ou les traitait avec d'autant plus de douceur que l'exiguïté du territoire de la république et la fréquence des guerres leur auraient rendu la fuite plus facile : il était défendu de les fustiger; ils ne pouvaient être mis à mort qu'en vertu d'un jugement (2). Les affranchissements étaient très-nombreux et les noms d'Agoralos, de Nicomaque, chargé de reviser les IqIsj etc., témoignent assez du rôle important qu'un affranchi pouvait remplir dans l'Etat (3). Le régime des ilotes, à Sparte, conserva beaucoup plus longtemps les traditions de barbtjirie du moyen %e antique ; toutefois, les révoltes multipliées

#t les frép^ntft affraacbksemento âes ilôie», am» que le sepvice fniliùire ifài leur était Imposé, doivent faire admettre un certain adoucissement de leur sort (4).

Chez les Romains, pour qui la guerre et la conquête fureut longtemps le principal moyen d'acquisition (5)> l'esclavage était relativement très-dur (6). Cependant, par la suite, il s'introduisit une ^orte de hiérarchie {servi ardinarii et mediastini, etc.), et cela équivaui à une amélioration sensible^ dès qu'il est question d'esclavage (7). L'esclave obtînt le droit à un avoir (peculium) (8). En outre, les affranchissements devinrent de plus en plus multipliés dans les derniers temps de h république ; Auguste jugea même nécessaire de mettre par des lois un frein à cette facilité [L. JEtia Senda et Furia) (9). Là où des hommes tels que Tarenoe, Tiron, Phèdre et le père d'Horace ont surgi du sein de l'esclavage , le traitement imposé aux personnes de condition servile ne devait pas être abrutissant (10), Sous les empereurs, dotit la politique abaissait les citoyens libres, la législation ^'efforça d'entourer les esclaves d'une protection de plus en plus efficace (H), A la place de la servitude proprement dite, Tinstitution du colonat s'introduisit dans une mesure toujours croissante; tout en demeurant attaché à la glèbe, le côlon put contracter légalement mariage et posséder en pro» pre j il fut garanti contre une augmentation arbitraire des redevances qu'il devait acquitter en argent ou en nature. Outre ceui^ que leur naissance rangeait parmi les coloni {originarii), fis se recrutèrent des hommes libres réduits à la misère, des. prisonniers de guerre, etc., etc. (12, 13.)

(i) Quant aux Juifs, V. Ewald (Gesch, von Israël, II, 2, p. 198).

(2) Xenoph, (Derep. Alh., I, iO, seq.) ; Aristonh. (Nubes, 6); Antiph. (Decaede Herod., p. 727). Dans les Grenouilles d'Aristophane, les rapports existants entre TesclaveXanthias et son maître sont une predve certaine de la manière douce dont ils étaient Irailés. Us jouissaient d'une grande liberté de langage (Demo$th., Phi!., III^ p. Ht). A propos de maîtres accusés de cruauté, V, Demosth. (Mid., p. 529, seq.); Athen, (VI, p. 266).

L'esclave maltraité pouvait chercher un asile dans un temple, et alors le maître était obligé de le vendre (Schol. Aristoph.^ Equit.» 1309 ; Plutore/»., Thcs., 36).

(3) Petit (Legg. Attic, II, 6, p. 179) démontre que les esclaves pouvaient se racheter au moyen de leur pécule. Il y en avait beaucoup qui vivaient dans une véritable indépendance , sans être obligés à autre chose qu'a payer â leur mailre une redevance convenue, en sorte qu'ils pouvaient faire des économies (fi'.-F. Hermann, Privalalterlhûmer, S 13, 9, 58, i\, seq.). Platon (De rep., VI, p. 495) cite le fait d'un esclave devenu riche, qui veut épouser la fille de son ancien mailre. Au reste, on n'aimait pas en général à avoir des Grecs pour esclaves (Phi- /o5<r.,Apon.,VIlI, 7, 12).

(4) Sous Cléoméne, il y en eut un très-grand nombre qui se rachetèrent de leurs propres deniers (Plutarch.f Gleom., 23).

(5) Cicero (ProMurenâ, IX, 22).

(6j Qu'on se rappelle les er^as^ula souterrains, les portiers enchaînés, les combats de gladiateurs.

(7) Dés le temps de Plante, \es servi honestiores avaient déjà sous eux d^autres esclaves, appelés vtcant (Plaut.,, Asin., II, 4; Seneca^ De tranq. anira., 8j. V. Cicero (Parad., V, 2). Parmi les servi publicit les écrivains publics étaient surtout dans une position brillante.

(8) Piaule et Térence parlent dnpeculium. V. Terent. (Phorm., 1,1). C'était Tusage de promettre aux esclaves leur liberté dés quMls auraient acquis ui> certain peculium (Dyonis, HaLy Auth. Rom., IV, 24; Tacite, Ann., XIV, 42). Les bons maîtres permettaient aux esclaves de disposer de leur pécule par testament (P/in., Ep., VIII, 16), Les servi publici avaient le droit de transmettre par testament la moitié de leur fortune {Ulpian.,W, 16). Des prêts avaient lieu quelquefois d'esclave à maître (L. 49,S2,Digest.,XV,1).

(9) V. Tacit. (Ann., XIII, 26, seq.). Pendant Tespacede temps écoulé entre les années 356 à 211 avant Jésus-Christ, il paraît qu'en moyenne on a émancipé annuellement 1,380 esclaves {Dureau de La Malle^ Economie polit, des Romains, I, p. 290, seq.).

(10) Sur les esclaves d'Atticus , doués d'une instruction peu commune, ce dont on trouve peu d'exemples chez les Grecs des temps anciens, V. Drumann (Geschichte Roms, V, p. 66). Les prix si élevés de 100,000, et même 200,000 sesterces, dont parlent les auteurs du temps, font supposer chez certains esclaves une culture très -développée (Martial, ï, 59 ; III, 62 ; XI, 70 ; Seneca, Ep. 27) .

(11) Le censeur avait déjà précédemment châtié la cruauté des maîtres ; mais c'est surtout depuis Adrien qu'on s'occupa de réprimer sévèrement l'arbitraire avec lequel on disposait de la vie de l'esclave, sa mulilalion, etc.; il lui fut aussi permis de porter plainte, si le maître

86 rendait coupable vis-à-vis de lui d^actes impudiques ou de cruauté, et s'il le nourrissait mal... (Seneea, De beuef., III, 22 ; Sueton, ^Chuà,, 25; Dom., 7; Sparlian. fladr., iS; Gains, I, 53; L. 1, § 2, Digcsl., 1,6; L. I, S 8, D.,T, i2; L. i,§2, D., 48, 8; L. 1, Cod., IX, 14). Au reste, la vitœ nedsque potestas éiSiii encore consacrée dans le Gode de Justinien {Zimmern, Gesch. des roem. Privalrechts, I, 2, p. 661, seq.).

(12) Salvian. (De gubern. Dei, V, 8); Theod, (Cod., V, 4); Eumenis (Paueg. Const., 8, 9) ; TrebelL (Poil. Claud., 9) ; Justin. (Cod., XI, 26, 47). V. Savigny (Ueber den roemischen Colonal : fierliner Akad., 4822-1823).

(13) Les indications données par Athen,, VI, 103, sur le ehiffre de la population servile en Grèce sont presque incroyables. Pour TAttique seule elle variait entre iiO fiOO { Letronne, Mém. de TAcadémie des inscr., 1822, p. 192), et 400,000 (il^^6n.,lococîtato), contre 130,000 Â 150,000 boromes libres. A Rome, la proportion entre les citoyens de condition libre et les esclaves aurait été à peu prés la même, depuis • l'abolition de la royauté jusqu'à la destruction de Garthage (Blair, Slate of slavery amongst the Romans, 1833, p. 10, 15). Bureau de La Malle (Economie polit, des Romains, I,p. 270, seq.; 296) pense que vers Tan 476 avant Jésus-Christ, il y avait vingt-deux esclaves ou mélœques pour vingt-sept hommes libres. V. Dyonis. Halic, (IX, p. 583) et Caio (Do re rust., I, 3; IV; X, 1; XI, 1; XVII; XVIII, 1). — En Allemagne, on estime que le nombre des serfs, pendant la durée des huitième, neuvième et dixième siècles, égalait au moins celui des hommes libres [Grimmy D. Rechtsallerthùmer, p. 331). Chez les Anglo-Saxons, avant la conquête des Normands, il formait presque les trois quarts dé la population {Turnety Hist. of iheA. S., VII, 9; VllI, 9). —V. sur tout ce chapitre Rosoher (Archiv.der polit. OEkonom^e, N. F.,1V, p. 30, seq.).

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