CHAPITRE VI
DD GBÉDIT.
DU CRÉDIT BW «ENÉftAL.
On appelle CRÉDIT (I) la faculté librement acquise de disposer de biens qui ne nous appartiennent pas, contre la simple promesse d'une contre-valeur (2). Il fout donc que celui qui veut obtenir crédit inspire confiance, quant aux moyens et h la certitude qu'il possède pour remplir ses engagements. Lorsque cette confiance repose uniquement sur l'opinion fovorable qu'on a de la personne du débiteur, le crédit s'appelle personnel (3), par opposition au crédit réel qui s'appuie sur la chose donnée en garantie (yage, hypothèque}. Chez les peuples primitifs comme chez ceux qui sont arrivés à l'époque de décadence, et surtout aux époques d'anarchie et de despotisme, l'absence des garanties légales donne une grande prééminence au crédit personnel. Il en est de même des peuples chez lesquels le commerce a pris un vaste développement ; sans doute la loi propure alors une protection suffisante, mais la nature moins mobile du crédit réel se prête plus difficilement aux mouvements rapides de la spéculation (Amérique du Nord). Les peuples stationnaires, moins tourmentés par l'esprit d'entreprise, préfèrent au contraire le crédit réel qui leur présente plus de sûreté, ou qui du moins écarte davantage tout sujet d'inquiétude (4). On doit aussi comprendre dans les moyetis du débiteur, dont nous venons de par-
1er, la plus ou moins grande disponibilité de son avoir; sans cela il serait inopossible de comprendre comment le marchand peut si souvent emprunter lèmôWtMii total de ses approvisionnements, tandis que le propriétaire ne peut guère engager son immeuble que pour la moitié de la Valeur.
(1) L'ouvrage classique le plus remarquable sur celte matière est le livre de Nebenius (Der ôffentliche Crédit, 1820, 2«éd., 1829).
(2) Oulre les prêts proprement dits^ toutes les ventes à terme, les baux à ferme, les contrats 4e louagei Us «ssurances, et même les engagements personnels lorsque le salaire est échelonné à de longs intervalles, rentrent dans les affaires de crédit. D, Wakefield (Essay upon polît, economy, 1804, p. 35) distffrgde entre le loan crédit qu'on fait à un pauvre dans Tespoir d'en être remboursé plus lard par son travail, et Pexchange crédit qui a lieu de propriétaire à propriétaire. Cieszkowski donne du crédit une déûnition trop restreinte, lorsqu'il dit : a Le crcdît c'est la mélamor phdsé (fcs CapîlAut ^t«bl«t él êugagés en «•pitam ciretllanU et dégagés* i ^Du Crédilet de \% eireulelîeii, 2* éd^^ 1847).
(3) Le crédit personnel dominé naturellement dans le commerce. De là le rôle important que jouent (fifrtS U vre dtt$ affaîrc'S le^ r'éiïseî'îflciiientai qne prennent les iiégoc)ai>tflt tof lu ftitiifitkm frertcnoetley U réputation, la solvabilité de leur» collègue»/ La chose est facilitée en Angleterre par rétablissement du Lloyd. Sur des institutions analogues qui existent dans l'Amérique septentrionale, V. Tellkampf, (Beîtftge, 1, p. Si.) y. ci-après tuf les barrquieni, lé!9 «danfers de comnMr({ê et >e9 bourses.
(4) Dans les Etats despotiques le crédit est presque uniquement personnel (Montesquieu^ Esprit des lois, V, 15). A PfeW-York, dît Michel Chevalier, un négociant dont la torlifiie tt^ dépassa ^a»iO0,OO& frititê péHt faire pouf ati million, »ft Hfflliott et demi d'affaire»; à Paris, ie même iotiividui dans des circonstances semblables, aurait beaucoup de peine à obtenir du crédit jusqu'à la concurrence d'un demi-milHon. tTun autre côté, en IloIIande, fe crédit personnef était déjà, an néêl^pAsrà, difficile à obtenir; à Zurich, il fût faverlnd \faf la défense de» prèler de l'ftrgesl hors d» territoire (BUsch, Oeldamkuf^ III, 40).
En ee qui eoneeroe» V effet du crédii^ il ne peut accroître la so>Rifi(ie! i09 €$p\um%, qu'aula»! ^isit la faeîUté de eirculatia» des
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titre» de créance permettra l'écoDomie réelle et amènera un autre emploi dea moyen» d'échange plua eoûteux et d'une plus grande valeur intrinsè<)uedent ona'eat »erYj]uaqtte-'là(§lâ3)(l)« Mais le ^édii faoilite beaucoup la trwismksian de$ eapitauw* De même qu'on peut établir un classement dea tearebandisea d'après la facilité de circulation qui leur appartient (§ 95)^ on peut le faire pour les capitaux, d'après la facilité avec laquelle on peut soit en demander le remboursement^ soit surtout les négocier (3). Si le débiteur sait employer le capital d'une manière pins productive que ne l'aurait fait le créancier, il en r^ suite un avantage pour réconomie publique tout entière^ celle^ ci éprouve au contraire une perte dans Thypothèsé opposée, lorsque des hommes voués aux occupations industrielles font des avances aux oisifs. Chez les peuples cndécadencet dont eha* que nouveau développement hâte le déclin^ cette dernière alter-' native peut prévaloir; chez les peuples florissants et vigoureux « c'est ordinairement la première qui prédomine, comme aussi les intérêts des capitaux prêtés ne peuvent être exactement servis que si Ton en a fait un emploi productifs «^ Le crédit est ici d'un inappréciable seeours ; en eoiicentrant les capitaux, il les élève à une plus haute puissance^ comme la division du iraml et la ixKip^ralioti peuvent le faire à regard des forces productives. Ce résultat se réalise fréquemment au moyen des ioeiéiés par acHons, qui reçoivent, il est vrai, d'habitude mé impulsion moins énei^ique que tes entreprises privées, ce qui tient k Tintérét moins personnel et par conséquent moins» actif de ceux qui les dirigent. Ce désavantage est réel, mais il se trouve corn* pensé par la facilité que donnent les immense» ressources dont ces affaires disposent pour s'assurer le concours d'bomraesd'une capacité supérieure. Le principe des sociétés par actions s'applique surtout arec succès lorsqu'il s'agit d'entreprises où la ' puissance du capital joue encore un plus grand rôle que celle du ttavûl^ et où le travail liû-ia6m«i peut être suumi» à des prévis
sions rigoureusement calculées ; par exemple, les chemins de fer, les docks, les assurances, les banques, etc. (3). Les banques, grâce à une organisation convenable, deviennent de véritables réservoirs, qui réunissent les capitaux surabondants, pour les faire écouler là où ils sont le plus nécessaires. Plus la confiance se développe, plus aussi des institutions comme, par exemple, les caisses d'épargne, utilisent et fécondent les plus faibles ressources, en les tirant de leur engourdissement. Le crédit seul peut attirer les capitaux étrangers et en faire les auxiliaires de la production indigène. — Combien la possibilité de donner et d'obtenir du crédit contribue à Taccroissement de la richesse ! Nous le voyons en jetant les yeux sur les classes nécessiteuses; la pauvreté dont elles souffrent tient étroitement, comme cause et comme effet, au crédit qui leur manque. Tel est précisémentle côté faible du crédit dont nous avons parlé au paragraphe 54, en traitant de la division du travail ; il conduit, en effet, à augmenter rinégalilé entre les hommes. Celui que sa fortune ou sa position personnelle mettent en évidence est naturellement beaucoup plus connu que les autres ; il peut donc rendre bien plus puissante encore la force productive, déjh si grande, dont il dispose, en usant de Ténergique multiplicateur que lui offre le crédit. Ne soyons donc pas surpris devoir les puissants demander crédit aux faibles, au moins aussi souvent qu'ils les créditent à leur tour (4). — Les créanciers trouvent dans la possibilité de prêter avantageusement leur capital un puissant encouragement à l'épargne ; sans le crédit, ceux qui ne seraient point par eux-mêmes eu état de faire fructifier leurs ressources ne pourraient réaliser des économies que sur une très-petite échelle (5, 6).
(i) Diaprés Ricardo (Proposai fora secure and ecoDdmical currency, 1817)^ la perle que l'Angleterre éprouve chaque année par Tusage de la monnaie s'élève à environ 10 pour 100 en intérêts, monnayage, perles accidentelles, frai du métal> etc. Ou peut la remplacer par des billets de
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banque et du papier-monnaie émis par le gouvernement; moins par des lettres de change, des checks, et enfin, dans une mesure beaucoup plus restreinte, par les titres de la dette publique, les lettres de gage^ les titres d^actions, etc. L'intérêt que produit un papier invite à le conserver, ce qui forme évidemment contradiction avec la faculté de circulation. Pinto (Traité de la circulation et du crédit, 1771) voit dans les créances portant intérêt des portions nouvelles de la fortune publique (p. 161), et dans les emprunts du gouvernement, toutes les fois qu'ils ne dépassent pas la sphère de son pouvoir, « une alchimie réalisée, dontsouvent ceux mêmes qui Topèrent n'entendent pas tout le mystère d (p. 338). Schrdder (F. Schalz-und Rentkammer, p. 238, seq.). Melon (Essai politique sur le commerce, 1734, ch. vi), Slruensee (Âbhandiungen, 1800, 1, p. 259} s'étaient exprimés dans le même sens. Y. ciaprés, § 210. Plus récemment encore, Saint-Chamans (Nouvel essai sur la richesse des nations, 1824, p. 83, seq.) et K,-S. Zachariœ (Ueber das Schuldenwesen der Staaten des heutigen Ëuropa, 1830), et jusqu'à un certain point Dietzel (System der Staatsanteihen^ 1855, p. 200). Méprise pleine de danger, puisqu'on face de tout crédit se rencontre un débit aussi considérable, et que les titres de créance ne s'ont, au fond, que des mandats tirés sur les revenus publics à venir. Cantillon (p. 291, seq.) l'avait déjà parfaitement reconnu.
(2) V. Discourse of trade, coyn and paper crédit (London, 1697, p. 72, seq.), qui^ dés cette époque, examine la question.
(3) /.-S. Mill (Principles, I, p. 184, seq.; II, fin). Sur l'inlerdictioii des sociétés en commandite, portée antérieurement par la loi anglaise, V. J.-B, Say (Cours pratique, traduction de Morsladt, II, p. 440).
(4) Nous examinerons avec d'autant plus de soin, dans les autres volumes de cet ouvrage, quels sont les moyens propres à remédier à une aussi funeste tendance. Ils reposent surtout dans Tassociation, bieq constituée, des petits capitaux, et, si l'on peut s'exprimer ainsi, dans la capitalisation des aptitudes personnelles. On peut ouvrir un crédit à une corporation d'ouvriers, dépourvue décapitai mais bien organisée, comme cela a lieu, par exemple, pour les portefaix dans beaucoup de grandes villes, les artelschnicks russes (sociétés d'aides pour les marthés), etc. {M'Culloch^ Dictionnaire, Article Petersburg). Qu'on songe eucore au crédit dont jouit un propriétaire, dés qu'il fait partie d'une association de crédit foncier, comparé à celui sur lequel il pouvait compter, tant qu'il restait isolé. C'est ainsi que l'opinion publique chez les anciens Egyptiens transforma en moyen de crédit trés-efûcace les dépouilles mortelles des ancêtres, données en nantissement (Hérodote, II, 136).
(5) Relativement à l'influence du crédit sur le prix des marchandises,
V. J.'S, Mill (III, ch. xu). Il augmente la demande en dqnnant plu^ d'extension à la faculté d'achat et agit comme iç ferait raccroissement des moyens de circulation.
(6) Hildebxand (Nat. OEk. der Gegenwart und Zuknnft, I, p. 276, sec^.) j»euse tiue l'économie nationale de l'avenir devra être caractérisée par la dénomination d'économie du crédit, comme celle ^u présent peut rêlre par le non^ d^économie d'argent et celle du passé par le nom d'^conoinie t^aturelle. Une des principales propositions pratiques du saintsimoTÇLisme consiste dans le système général des banques qni devaient administrer tous les biens delà nation et fi^ire prêt à chaque producteur (Bazard, p. 20.5. seq ) Il serait facile d'objecler à ce plan que le crédit purement personnel est d'autant plus exposé â un échec, que l'établissement de crédit se généralise davantage, c'e$t-à-dire s*éloigne des individus.