DU PRIX EN GÉNÉRAL
Nous appelons prix d*une marchandise la valeur en échangé qui lui appartient, exprimée au moyen d'une certaine quotité d*une autre marchandise déterminée, contre laquelle elle doit être échangée. Il est donc possible d'indiquer pour chaque espèce At marchandise autant de prix différents qu'il y a de mart^hamdiseB diverses en regard desquelles on peut la pU^ cet (1)* Néanmoins» toutes les fois qu'il est purement ei simplement question ûeprix, on a surtout en vue la comparàisoa à établir entre le bien qu'il s*agit d'évaluer et la marchandise la plus courante ) ta plus susceptible de circulation^ du lieu el du moment (l'argent) (2). -^Lorsque la relation entre le prix de deux espèces de marchandises se modifie « cette circon*« stance ne suffit pas pour juger de quel côté provietit le chan-* gement ; mais si Ton voit que la marchandise A conserre l6 même rapport de prix relativement à toutes les autres marchan*» di^es G, D, E, etc.» tandis qu'il en a été autrement de la mar-, ehandise B, on est amené à conclure que ce n'est pas A mais B qui a changé de valeur(3). -* Les mots toûleux ficher servent l'un et l'autre à indtquer un prix élevé. Mais nous appelons co4« ièu^es les marchandises dont le prix est élevé si on le compare à d'autres marchandises de-méme nature; tandis qu'une mar^ ehandise est chère, quand on la compare avec elle-même^ et avec le prix moyen qu'elle a en d'autres lieux ou en d'autres temps (4)«
(1^ Les prix divers d*uii bien se résument dans l'eipression pins générale de « valeur en échange, » C*est la différence entre la valeur en échange (possibilité générale) et le prix (réalité spéciale) qui explique la lœsioenormis des jurisconsultes (Schmilthehner , Staatswissenschaflen, I,p.4l6).
(2J On entend par prix courant (Marktpreis) le prix en argent obtenu ordinairement par une marchandise quelconque par suite de la concurrence.
(3) C'est un problème exactement semblable à celui du mouvement des corps dans Tespace.
(4) Lolz (Dandbuch, I, p. 50, seq.) désigne sous la dénomination de coûteuses les marchandises dont la production n^a pu avoir lieu qu^à grands frais, et chères celles dont le prix dépasse les frais de production.
Il ii*est pas de terrain économique qui permette de mieux apprécier l'action de Tintérêt personnel, que celui de la fixation des prix. Elle est le résultat régulier d'une lutte entre les intérêts opposés (1). L'intérêt personnel pousse chacun à obtenir le plus possible des biens d'autrui, en faisant sur ses propres biens le moins de sacrifices. Dans ce combat, le plus fort remporte communément la victoire, et le prix s'élève ou s'abaisse suivant le degré de supériorité du vendeur ou de l'acheteur (tî). Mais, dans ce cas, lequel est le plus fort? La supériorité politique ou physique ne peut faire pencher la balance qu'aux rudes époques de barbarie, où il n'existe aucune garan- .tie légale (3). D'ordinaire, c'est celui chez lequel le besoin de la marchandise qui appartient à autrui l'emporte le moins sur le désir de conserver la sienne propre. Comme dans tout combat, la confiance en ses forces, quand même elle ne serait pas fondée, est un puissant élément de succès. Lorsqu'il s'agit de conclure, l'homme convaincu que la situation où il se trouve pour le moment est plus forte que celle de la personne avec laquelle il traite rabat difficilement de ses prétentions : c'est pour cela
qu'on airae à ne point se livrer trop vite, et qu'on attend assez volontiers que Tautre partie ait formulé d'abord ses vues (4). Au restp, dès qie réconomie publi(|ue a pris une certaine assiette , cette lutte âu sujet des prix subit divers tempéraments, en partie grâce à Tinfluence des mœurs, disposées à condamner toute espèce de spoliation contre laquelle la loi demeure impuissante , mais que la conscience publique réprouve avec d'autant plus d'énergie qu'une concurrence sérieuse a moins pu s'exercer (5) ; mais surtout parce que, au milieu des cidiisalions avancées, toute marchandise demandée est offerte par un grand nombre de vendeurs, et réciproquement (6). Du moment où plusieurs recherchent le même objet, il en résulte naturellement une rivalité qui porte chacun à vouloir atteindre le but, même au prix de sacrifices supérieurs à ceux faits par les concurrents. Plus Toffre d'une marchandise dépasse la demande, plus le prix est bas ; plus au contraire la demande l'emporte sur Toffre, plus le prix s'élève. Sans doute, cela ne provient point simplement de la masse des choses offertes ou demandées, mais encore et surtout de ï intensité qu'affecte l'offre ou la demande (7). — Si les forces des deux contractants s'égalisent, en d'autres termes, s'il leur importe ou s'il leur convient également de conclure l'affaire, il en résulte un juste prix ou prix moyen^ dans lequel chacun trouve son compte. Le vendeur gagne aussi bien que l'acheteur, puisqu'ils se sont réciproquement cédé le bien, jugé moins nécessaire, contre le bien qui leur paraissait le plus désirable ; mais si Ton se place au point de * vue de l'énonomie publique prise dans son ensemble (ou de l'économie universelle), les valeurs qui ont été échangées sont égales (8).
(1) V. Zachariœ (Vierzig Bûcher vom Staate, VII, p. 61).
(2) V. Jackson (Account of Morocco, p. 284). Il raconte que le vent brûlant du désert ayant desséché Teau contenue dans les oulres d^une
caravine engagée an pleine S«ihara, un aeul verre d'eaucouUitdelûà
500 dollars.
(3) Les naturels de rAmérique septentrionale consentent, dans leurs échanges, à accepter les offres quMls se fout nrïutuellement, quelque însiifflaadtes d'ailleurs qu'elles leur paraissent^ parce qu'ils redoH> lent la vengeance {SchaQlcraft^ Information, etc., II, pv.i7à). En ee qui concerne les effets de la ruse, je citerai, par exemple, les Tttngouses, qui deviennent comme hébélcs dés que les Russes leur onl fait boire un verre d'eau*de-vie, et qui abandonnent lenrs marchandises ponr un prix dérisoire, du schnapp^^ etc., (WrangeU, Nachrichtep, I, p. ^)-
(4) Suivant Galianif tant que Tune des parties n'a pas manifesté le besoin qu'elle éprouve d'acheter ou de vendre, les plateaux de la balance demeurent en équilibre : le premier qui parle souffle sur un des bassina et le fail pencher (Dialoguea sur le commerce des blés» i770}. Ceci se vériiie d'une manière frappante en Califqrnie ou Tou peut se procurer à très-bas prix, dans les ventes publiques, les objets les jliis précieux, tandis que les marchands vous font payer â des prix exagérés leurs restes de magasins, véritables rebuts (Ger<laeoilicir, Alig. Zetl., mai 18S0). En France, la récolte çlq froment s'est élevée, en 1817, à 48 millions d'hcclolilres, représentant une valeur de 2,046 millions de francs; en 1820 à 44 millions 1/2 d'hectolitres, représentant une valeur de 895 millions (Corâier). Cette énorme différence de prii provenait de ce qu'en 1817touUe monde était encore sounrimpressiou produite par la disette de 1816, tandis qu'en 1820, au contrî^ire, i' ^^' gnail partout la plus grande conflance, fruit de l'abondante récolte de 1819. *-- Bas prix dans les ventes forcées par autorité de justice. (V. cidessus §ë.)l4es fraudeamuUipliôesauiqttelieionestsi souvent exptoséeo voyage, lorsqu^il s'agit du change de l'argent, s'expliquent goil par U besoin pressant de Tétranger^ circonstance bien connue de celui auquel il s'adresse, soit par son ignorance de la matière.
{\j) Lorsque GuillaumeleQonquérantintroduisit en Angleterre Tusage 4ç doiipe^r les fermer au plu^ offrant et dernier enchérU^ur, cette ia^^ novation fut taxée d'immorale par les contemporains [A, Thierry y Conquête de PÂnglelerre, 11, p. 116, éd. Bruxelles). Les âmes poétiques, douées d'une grande délicatesse, répugnent a reconnaître que tout! chose doit avoir un pri^ déterminé (S 2). Quand Zeu^isttt yoirnn>aft d'iiéiéne pour de l'argent, il fut honni comme s'il l'avait prostituée {Val, Maœ., tll, 7; Mian.^y. H., IV, 12j. Sentiment de Sacrale sur la rétribution des sophistes.
(6) La concurrence influe sur le prix d'une manière négative, en modérant l'action souvent exagérée qu'exercent les divers modes d'évaluation (fAornfon , Papîercredit von Grossbrltannîen^ 18p2, Irad. par Jakob, p. 868, seq.; S84; lott, Revision, I, p. 74, seq.; S4l, 8eq.).
DU PRIX. iB9
(7) l^'eipre^siOQ ir intensité dé la demandé » tit employée p»r Mal^ th%^ (Principlea» ch, n^ sect %). déjà J. Stiuafi avait appelé Patten* tiop 8ur la différenea qui eiisle entre la demande h(^ttte ou grande, boise on petite. Une demande fcauta uura toujours pour résnltat d'élever le prii de Tobj^t, lorsque, par ezepiple, deux riches amateurs se feront conour-* rence à des enchères publiques. Toucoruot /Virora pretiosa, comme dl^ Sénèque, (Un penny anglais du tcm]is d*Henri VH fut un jour vendu dans une occasion semblable 600 livres sterling.) Souvent une grrande demande n'a pour effet que d'augmenter Toffre, et le prix ne s^éléve qu'autant que la demande augmente trop subitement pour amener un accroissement dç Yonra dan^ le même sens (Principlç^, \,. Il, çh. u^ ^0), Il ne sera nullement indifférent pour le prix du thé, si les demandes sont faites en Chine en quantité égale^ par dix acheteurs isolés qui se font concurrence, ou par Tageât d'une oûmpagnie privilégiée (KerW, Uediiazioni, IV, S, seq ).
(8) Xenoph, (De Veclig., iv) expose une théorie de prix tout à (ail rudimenlalre. Les anciens n*ont guère progressé sous ce rapport, bien qu'ils aient fait dei observations ingénieuses sur certainfs modification! 4e prix. V, Ari^tQt. (O£eon., 11); ('rcero (Deoff., Ul i%, 8eq.)< Mariant (De regeet régis insiitutione, 1598^ III, 8) expliqua le prix par Iç rapport existant entre la valeur et la quantité. D'après Locke^ le prix d'une ohdse eat fixé par le rapport entre la quantité et le beêoin ; qu^elle aMgmfntf ou qu'elle diminue d'uliliiéj Q^U n'ipQuera st^rleprii qu'au*tant aue ce changement ^lodiOçra le rapport ci-dessus indiqué [Cqnsiderations ou the conséquences of the lowering of înteresl, etc., 1601, Works II, p. 20, seq). Law, au contraire, fait observer que le want ae peut être jamais plus oonsldérable que la quantUy^ maie bien la itmandê] de là cette formule : Quantity in proportion to tt^ruand (Tradeand money eonsidered, ITO?)^ ch. i). Lauo (ch. vt) distingue trpii éléments de prix : quality, quantity^ demand. L'expression quantité eit^ dans loua lea aag» fort losufflsante. Tookê (Thoughta and détails on the high and low prices of the lasl 30 years, 1823» part. IV) cite des cas nombreux où le prix est descendu aussi bas que possible, malgré la faiblesse des approvisionnements, et i)(oè versa \ cela arrive presque tou]ouri lorsque le marché est trop chargé, qu'un grand nombre de spéeulaleurs ont essuyé des perles, et que personne n'ose plus aohe* 1er, etc. Belle théorie du pria? formulée par Montanari (+168T) (Délia monela, p. 64, seq., Cuslodî). V. Boisguillebert (Traité des grains, II, i, 10). Galiani (Délia moneta, I, 2) ne connaît que ces deux éléments t mitità et rarità^ bien qu'en exposant ce dernier il touche à plusieurs points qui rentrent aujourd'hui dans les frais de production. La Providence, dans son infinie sagesse, nous a prodigué en abondance les choses les plus utiles, afin qu'elles (\)ssent à bon marché. Stêuart
(Principles, II, 2, A) n rendu un service signalé h l'élude de la question du prix , en rninetiant Voffrenui fi ais de production, la demande aux bf^soins et à la SidvabUité ; il peut être regardé connme le précurseur de la remarquable Ihéoriede ff*?r monn (Slaalsw. Untersuchungen, p. 65, seq.). Théorie de Pagnini (Saggio sopra il giusto pregio délie cose, p. 489, seq.);iV«K(0s8erva2ioni, 1751, p. 127, collection Cuslodi;.
En règle générale, le rapport de prix entre deux espèces de marchandises dépend du rapport de Voffre et de la demande (Désir de posséder. — Difticullé d'acquérir). Il nous importe donc de rechercher quelles sont les causes qui influent sur Y offre et sur la demande elles-mêmes (I). Pour racheleur, la valeur en usage de la marchandise et les moyens dont il dispose établissent la limite du maximum de prix, qui peut encore élre abaissée en vertu des frais accessoires d'acquisition (2); de la part du vendeur, la limite du prix minimum est fixée par les frais de production ; mais elle peut s'élever vis-à-vis de l'acheteur en raison des frais accessoires d\^cquisition (3).
(1) Au lieu d'établir une différence pour le même objet entre le point de vue de Tacheteur et celui du vendeur, on peut distinguer, par rapport a la même personne, la chose à acquérir et la chose à livrer {Rau).
(2) Relativement aux biens libres, les frais «» 0; pour les biens, soumis au monopole, les frais = -.-
(3) Peu d'auteurs ont reconnu ce fait essentiel, que tout prix suppose une comparaison établie entre deux marchandises, et que tout acheteur est en même temps vendeur (de son bien). Aussi Dutot peuset-il que tout le monde achète et qu'en réalité il y a peu dMiommes qui vendent ; c'est pourquoi TËtat doit, dans le doute, favoriser les acheteurs (Réilexions sur le commerce et les finances, 1738, p. 962, éd. Daire). De là, cette controverse si souvent agilée^ lequel est le plus utile de la cherté universelle ou du bon marché général; ce dernier sentiment est celui de Herbert (Police générale des grains, 175o); Verri (Meditazioni, V); Tautre, celui de Boisguilleberl (Tr, des grains, 1, 7, 11,
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19); des Physiocrales (Q«e«nay, Maximes générales, n" 18, seq. 1; Problème économique) et d'il. Young (Polit. Ârithmetics, cli. vu). Les pro&nes en économie politique prennent pour cherté universelle le bon marché des moyens de circulation^ et vice versd.