EQUILIBRE ENTRE LA PRODUCTION ET LA CONSOMMATION
Toute production économique est tui moyen d'arriver à une consommation économique quelconque (i). Uien n'aiguillonne l'activilé productive comme le besoin [nécessilé, mère de Cindustrie). Si l'homme se trouve placé sur ce terrain infiniment au-dessus de la brute, il est pour cela de nombreuses raisons ; mais aucune n'agit avec plus dénergie que la multiplicité et la permanence des besoins (2); l'habitation, le cliauffage(ö), le vêtement, une enfance prolongée, qui a tant contribué à rendre le mariage nécessaire et général, voilà ce qui est indispensable à la race humaine, etc. (4). « Le besoin nous instruit! Le besoin nous apprend à prier ! Bienheureux besoin .'» — Parmi les hommes mêmes, si l'on en excepte quelques natures d'élite, ceux qui éprouvent le moins de besoins préfèrent d'ordinaire le repos au travail. Aussi les marchands européens, pour nouer des relations commerciales avec des peuples entièrement sauvages, doivent-ils commencer par leur faire présent de clous, de haches, de miroirs, d'eau-de-vie, etc. Lorsque le sauvage, attiré par cette jouissance inconnue, ressent le besoin de la renouveler. alors seulement il est disposé à produire pour le commerce (5).
262 DE LA. CO]>'SQMMiTIOI\ EJS GÇISÉRAL.
La marche ordinaire de la nature veut qu'après ^voir donne salisfaction aux besoins purement matériels et grossiers. l'homme aspire à quelque chose de plus élevé, et qu'il éprouve des besoins plus délicats (6).
(1) >'oiis ne sommes pas oblii^é pour celn de dire avçc Ad. Smith (IV, ch. vui) : (( Consiimtion is llie sole end and purpo^e of ail produolion ; )) car, outre leur but économique, le Iravail el l'épargne ont encore un auire bul plus élevé, personnel, in>périssable. V. Knips PoHt. OEk., p. 129). — Périn (Du progrés matériel et du renoncement chrétien : Correspondant, août el octobre J8o4) cite cette belle parole de saint Augustin : « La famille des hommes, vivant de la foi, n'use des biens de la terre que comme étrangère, non pour se laüser prenclre par eux el détourner du bul où elle lend, Dieu même, mah afin d'y trouver un appui, qui, loin d'ag^^aver, allège le furdeau de ce corps périssable, dont l'âme est appesantie )) (Cité de Dieu, 1. XIX, c. xvii). — Perin, envisageant exclusivement l'économie politique du point de vue chrétien, trace de belles pages sur la toi du renoncement, dans ses rapports avec les questions économl|ues. « La misère, dil-^1 ifussj, est ^l^, m^l, un châlinienl, el jamais le christianisme n'a prétendu qu'elle fût un bien. Elle est souvent un grave obstacle au perfectionnement moral, d'abord par l'ignorance, qui est sa compagne presque inséparable, et ensuite par les lenlalions auxi|uelies elle expose. La faim, esl mauvaise conseillère; il faul, pour résister aux coupables suggeslious du bcsoi^i, une énergie morale que souvent on ne rencontre pas chez ceux dont la misère a obscurci l'espril el affaibli la volonté. D'ailleurs, dans son étal présent, il faul à l'homme, même dans l'ordre moral, des moyeus matériels d'action. Aussi les pvogrés de l'industrie Oiidçnt-ils incontestablement au perfectionnement moral de l'humanité... Mais, loul eu reconnaissant au perfectionnement matériel une réelle et légitime pari d'iniluence sur le perfectionnement moral, gardons-nous de l'erreur si commune aujourd'hui, »jui f.iit du progrès matériel la source première, ou au moins une condition essentielle de tout progrès moral. C'est prendre les choses à rebours. La vérité est que de la puissance morale dérive la puissance matérielle. Mais il est vrai qu'à son (our la |)uiÄsance malérielle ajoute à l'énergie du principe même dont elle proc-t-de. v> -r- D'accord avec Knies ( loc. cit. ), t'érin explique fori bien , dans un autre passage, la différence entre l'ogo'isme et Vintrrét personnel., qui est iion-S''iilfm(nt légitime, mais encore nécessaire. Il montre comment la doctrine du renoncement chrétien n'est point destructive du senliiiienl de l'inlércl propre^ ni opposée, par cousénucul.» aux pros\"ès
accomplis dans l'ordre intjilériel par l'impulsiou tle ce sept.iv^Çnt- — « ^ renoncement n'implique en aucune façon la destruction de l'intérêl propre, il implique snulement la repression de ses excès... Ce sont deux forces desliuées à se faire conlre poids el à produire par leur équilibre l'ordre parfait dans le monde. )i Y. aussi le Cour-s tl'écoHomie sociale de de Coux.
(2) Tuckcr (Important questions, IV, note).
(,3) Pas de peuple sans feu [Promélhée) : il semble que la plus ancienne manière de jnéparer les aliments consistait à faire griller les viandes à la ilamme; puis on les fil rôlir dans des espèces de fosses chaut'fèes, et enfin on en est venu aux ustensiles {Klemm, Culturgeschichte, I, p. 180, 343). Sir F. M. Eden (State of the poor, I, p. 524} regarde comme un des signes les filns certains d'une civilisation avancée, riiabilude établie dans les familles de prendre régulièrement s,es repas à la même table, elde couciicr dans de vrais lils. « LU el tablel » (Test, dit-on, Palamède qui introduisit chez les Grecs la régularité des repas (Athen., I, p. 11, d'après Eschyle).
(4j Les animaux qui ne bougent point pendant l'hiver ont des provisions el des demeures, par conséquent un capital.
(3; (j'est d'ordinaire rinlervention du jus forlioris ([ui amène ce progrés {Steuart, Principles, I, ch. vu). V. §§ 43-68. De celle inaniéie les anciens gouvernements despotiques de l'Orient, pare^emple, oiil r^ndw, sans le savoir, de grands services à l'humanilé. Ce qu'a fait dans ces régions le sultan entouré de favoris peu nombreux , l'aristocraiie des grands vassaux l'a fait pour l'Occidenl, aux premières époques de la civilisation, et cela sous une forme beaucoup piusdurable, etniieux earap- ^)orl avec la dignité humaine [J.-S. Mill, Principles, I, p. 14).
(Q) Banfield (Organisation of induslry, 1848, p. 11).
Lq, production ne se développe quavec Vexten&ion i^St bes.oinß{\). Levit?il axiome : S,i quem volueris esse divilem , non est quod aiigeas divilius, sed minuas cupiditates {Sénè(iue), applitjue à la lettre, aurait refoiilé tout j>rogvès de la civilisation et toute iiniélioraiion de notre sort. D'un autre côté, la plupart des économistes admettent que chaque individu, et bien plus encore chaque peuple, étend de lui-même l'ensemble de ses jouissances, jusqu'à la limite marquée par la possil)ilité de donner salistai'lion aux besoins. Us oublient le grand rôle que
204 Di: LA. CONSOMMATION EN GÉNÉRAL.
joue dans le monde, du moment où il s'agit des hommes, le]^mcipe (le rinertie{2). Au premier aspect il est, par exemple, naturel de penser que le peuple, auquel peu de travail suffit pour obtenir les denrées nécessaires à l'existence, aura d'autant plus le goût et le loisir des jouissances plus raffinées, et d'un ordre plus élevé. Il faudrait donc s'attendre à rencontrer aux temps anciens, alors que la population est peu nombreuse, et que la terre offre des richesses encore vierges, sur d'immenses étendues, des sentiments délicats, portés surtout vers les satisfactions intellectuelles. Mais, dans la réalité, c'est l'inverse qui se vérifie. Dans l'enfance de la société, on voit dominer un matérialisme dégradant ; toute l'existence humaine s'absorbe dans la recherche des jouissances les plus grossières. Il suffit de prendre pour exemple les régions tropicales. Lorsqu'on n'a, en quelque sorte, qu'à cueillir le pain sur l'arbre, lorsque quelques feuilles de palmier suffisent pour couvrir la nudité, rien ne porte les âmes vulgaires vers une activité laborieuse, ni les hommes à se rattacher les uns aux autres, pour tirer avantage d'un concours simultané à l'œuvre de la production (ô). Du moment où le cultivateur mexicain obtient, au moyen de deux jours de travail, de quoi subvenir aux nécessités de son existence et de celle de sa famille, il s'abandonne, les cinq autres, à la fainéantise. Il ne lui vient même pas à la pensée d'eniployer une partie de ces loisirs à mieux arranger sa hutte, à augmenter son mobilier, etc., et il ignore jusqu'au besoin de la prévoyance ; aussi une seule mauvaise récolte suffit-elle, dans la contrée la plus fertile de l'univers, pour amener toutes les horreurs de la famine. //tr/n/yo/d^ raconte qu'on lui a présenté comme l'unique moyen de réveiller l'activité de ces peu|)k's, la destruction des plantations de bananes (4). Mais cette activité forcée ne servirait guère à rien, car pour travailler dans un autre but que celui de se rassasier, il faut que l'homme connaisse d'autres besoins, que celui de la faim (5). En général, le développement de la ci-
DE LA C0NSOMMATIOI\ EN GE^ÉRAL. 205
vilisnlioii repose sur des conditions si nombreuses, et qui intluenl tant les unes sur les autres, qu'elles ne peuvent s'accomplir que successivement et lentement. Qu'il se rencontre au Mexique un Indien qui soit disposé à travailler les six jours de la semaine et à exploiter, par consé(juent, un terrain trois fois plus étendu que celui qu'il cultive, où le prendra-t-il? Il ne saurait trouver instantanément à écouler l'excédant de ses produits, et il serait, par conséquent, hors d'état de payer au propriétaire l'équivalent du fermage minime que rapportait le simple pâturage. Ce n'est que lorsque les villes s'élèvent, et fournissent à la population des campagnes les produits de l'industrie en échange des produits du sol, qu'on peut stimuler les efforts et enseigner les moyens propres à l'amélioration delà culture. Ce stimulant et celte aptitude sont inséparables. Tant que le cultivateur ne fait, suivant les habitudes du moyen âge, que produire ce qu'exigent ses besoins, sans fournir d'excédant, et tant qu'il consomme lui-même tous ses produits, à l'exception de la part qui revient en nature à l'Etat, comme impôt, etc., il n'y a point de place pour des hommes qui feraient profession d'industrie ou de commerce, on qui se cojisacreraient dune manière suivie aux arts et aux sciences. Et réciproquement, la culture qui se manifeste au moyen de ces professions nouvelles peut seule, au moyen d'une meilleure division du travail et dune coopèradon plus intelligente, développer tellement la production, que la popidalion des campagnes se trouvera conduite, par l'incitation du besoin, à créer nu notable excédant de denrées. Ainsi nous voyons que chez les peuples dont l'économie est la plus avancée, on emploie relativement le moins de bras au labeur des champs, tandis que plus dhommes se consacrent aux travaux d'un ordre plus délicat ou plus élevé (6). Il en est de même de l'économie privée : plus un homme est pauvre, et plus forte est la part du revenu qu'il doit sacrilier pour subvenir aux nécessités absolues de l'existence (7, 8).
206 ti\l LA COiN SOMMATION EiN GKNÉRAL.
(I) Nalurelleniertl, en dehors de ces besoins accrus, il faut aussi une aaUire susceplible de déveloj>iiemenl. Les liabilanls de la .Nouvelle-Zélande , par exemple, ont évidemment transporté, en ce qui concerne rh.ibillement, rhal)ilalion, etc.. les liabitiides des régions tropicales dans \\)n pays beaiicotiji pUis frrtid, et ils ne savaient opposera la rigueur du climat, avant d'avoir été inslvuils par les Européens, que des feux immenses (Edinb. Rev., april 18ü0^ p. 466).
(2i V. A'.-S. Zachariœ (Vierzig Bücher vom Staate, VII, p. 37). — Les hommes placés au.\ degrés inférieurs de culture méprisentceux qui Sont placés aux degiiîs |)lus élevée, |(lus encore qu'ils n'en sont n\éprisés. Les peuplades de chasseurs de la iSibérie regardaient comme une malédiction « que leur ennemi fût forcé de vivre comme un Tartare et (|u'îl eut la folie d'élever des bestiaux » [Ahuhjhazi Bohadur, Histoire généalogiq^ie desTa^-tares). — Aux yeux des peuples nomades les habitants des villes passent pour des prisonniers.
(3; Les nègres « heureux, satisfaits, » suivant lordJ. Russell, ne travaillent guère à la Jamaïque, depuis leur émancipation, au delà d'une heure par jour en moyenne (Colonial Magazine, nov. 18i9, p. 4.58)' L'Egypte-, l'fiide^ etc., furent, de tout lemps, les contrées classiques de la paresse monacale V. déjà Hume (Oiscourses, n' l; On commerce). D'autre part, celui qui a devant lui six mois par an, pour lesquels il doit travailler et faire une réserve, afin de ne pas mourir de faim ou de froid, est forcé d'être actif tet économe ; et à ces vertus viennent s'en rattacheï" beaucoup d'autres \Lisl, System der polit. OEk , I, 304j.
(4/ Hunibohit (>'. Esp , IV, ch. ix; II, ch. v). La facilité extraordinaire de la pêche et le bon marché du sagou sont pareillement la cause principale de ia pàr^essb et de l'absefice de culture et de progrés chez lès plus grossières tribus malaises {Cratvfttrd).
[o) Le travail de la faim est toujours borné comme elle [flaynal).
(6) V. Ad. Smilh (I, ch. xi. 2); ci dessus {$ 6o). On a calculé que presque 80 pour 100 de la population, en Russie, vivent directei^ient d« lagii culture; en Gr«inde 8rélagn*é^ 1811, seulement 35 pour 100 ; 1821, pas plus de 33 pour 100; 28 pour 100 seulement en 1831, et 26 pour 100 seulement en 1841 [Porter). Suivant Marshall, il y avait, en 1832, dans les [lossessions européennes de la Grande-Bretagne, 1,1 16,1)00 personnes qui vivaient de leurs rentes,etc. En Irlande, jdusdeGa pour 100 delà population étaient employés, en ISSlvàragricullure. D'après Reden, le nombre d'agriculteurs s'élève en Autriche à 69, en France à 62, en Prusse à 61 pour lUO. D'après les relevés stalisti(ines de 18Ö3, la population totale de la France aurait été de .'16,22.1,000 dmes, et se serait divisée comme il suit : département de la Seine (Paris et banlieue), 1,301,000; population urlmiiic (communes ayant plus de 2,000 âmes de population agglomérée), 8,3.30,000 ; iiopulation rurale (communes
DE LA. COi\SÔMMATION P.N GHNKRAL. lOt
ayant moins de 2.000 âmes de population ngsfloniérôe), 26.394,000. — A P.iH.s, on a iéVaViVceii moyenne le reverttt A 1,029 francs par tête, snr lesiiiipis 40 frimes sont èonsacré^ au service domestique, .'5o fr. à l'éducnlloii, M fr. aux frais de maladie, etc., 7 Fr. auX speolac^les, 36 fr. au l)laiicliiss.'!!i-e, 136 fr. au service [Uiljüc {Dingler, Polylechn. Journ., L m, 464).
(7) ïjtiîvanl les calculs de Pritlivttz, uttte fnrtiille apparlicnant â la cla-^st! moyenne, et i|ui a un revenu dix fois supérieur .1 celui d'une famille d'ouvriers, ne dépense i|ue (|iialre fois autant en nourriture et six fois autant en vêlements. Ce sont les dépenses du lof^ement, de la domesticité et celles de la vie de société, qui grandissent dans la proportion la plus rapide (Kunst reich zu werden, p. 487).
'(8) PlusieOy-s 'é'cônomîsles anciens ont entrevu la nécessité d'un équilibre entre la production et la consommation. Suivant fV/y (Polit, analomy of Ireland, 81, 96, seq.), l'ab.sence grossière des besoins chez les Irlandais serait la cause principale de leur paresse et de leur pauvreté. Pareillement, Temple (Observât, on tlie Unit. Provinces, ch vi), qtii compare sous ce rapport la Hollande el l'Irlande (\V. Uoscher, Znt Ge<ch. der engl. Volkswirlhsch., p 83, 107) /icker (+ 1683, Polit. Discours, II, p. 883, éd. Teniken, 17o4) jirélend que la consommation est le bien principal ((ui rapproche les trois états et l'âme de leur union ; le prtysân vit de l'ouvrier el celui-ci du marchand {Boisguillefe«-?7, Détail de la France, 1,4: II, 9, 21). Héveiller les besoins, c'est^ suivant Birkcb'ij (Querist n°* 20, 107), la voie la plus sûre pour rendre la nation industrieuse. V. aussi llwiie [loc.cit ); Forboniuiis (Eléments du commtrce, 1, 364;. Les physiocrales se prononçaient fortement pour unie (Consommation aiitive {Que'snmj, Ma.times gén., 21, seq.; LHTosne, De rinlérêt social, I, 12) : « La reproduction et la eonsominatton sont réciproiiuemenl la mesure l'une de l'autre. » Quelques-uns regardent la consommation comme la chose principale [Mirabeau, Philos, rurale, ch. i). il ne saurait jamais y en avoir trop [Vtrri, Medilaiioni, I, î-'4'; B'mài, Geldumlaufs III, li^seq.)'.
Les économistes modernes ont troj» souvent négligé l'étude de la coH' somniaiion.Ce^i un lait caraclérisijue qu'aucun chapitre du grand ouvrage d'Ad. Smilh ne porte le titre de « Cunsuminaliun », le mot manque même dans la table des matières de l'édilioude Bàle (1801). Droz dit de quelques-uns des écrivains de cette école, qu'eu les lisant, on croirait l'homme fait pour les produits et non les produits faits pour l'homme. Lauderdale (Inquiry, ch. v) , Sismondi (S. l'rinci|ies, l, II, passim) , Ganilh (l)icl. analyt , p. 93, seq.; 159, seq.), ont réagi contre ces idées, et surtout Miiithus (Principles B., Ily, aui|uel on doit d'importantes découvertes scientiliques. Saint-Chamans (Nouvel essai sur la richesse des nations, lâ24) préseule comme la caricature de ces nouvelles tendances.
208 DE LA CONSOiMMA.TION EN GENERAL.
Il voit la première condilioii du crédit public dans la nécessité de faire
des dépenses fp. 32) cl il appelle productifs jusqu'aux consommateurs oisifs, parce ([ue leur demande élève une (( utilité possible » à une « utilité réelle n (p. 2s9, seq.).
D'un autre côlé, la plupart des socialistes se préoccupent presque exclusivement des besoins de l'homme, et pensent que les moyens de les satisfaire méritent à peine de Gxer l'attention ; en effet, cela ne va-l-il tout seul? Pourquoi dés lors s'en inquiéter?...
Aussi le développement proportionné de la production et de la consommation, de Toffre et de la demande, est il la condition essentielle d'une économie prospère (I). Tout dérangement de cet équilibre enlraîne une grave et périlleuse lésion de l'organisme social. Lorsqu'il se produit sous la forme de Voffre qui dépasse la demande, de la consommation qui reste en arrière de la produciinn, on l'appelle crise commerciale. Le résultat immédiat et iiiéviiable est de laisser beaucoup de marchandises sans acheteurs; naturellement, leur prix fléchit, le profit du capital et le salaire du travail des producteurs diminuent ; le changement du mode de production et le choix d'une induslrie moins encombrée deviennent impossibles, ou bien ils sontentravés par nombre de difficultés, de soucis et de pertes. Et ces souffrances se limitent rarement au point sur lequel la maladie a pris naissance. Du moment où les ressources d'une partie des producteurs ont 'uminué, ils ne peuvent plus acheter aux autres autant que d'habitude. Les membres les plus éloignés du corps social se trouvent donc simultanément alteints (2).
(I) Boisgui Hebert attache la jikis £[rnnde importance à l'harmonie des diverses branches du commerce : « L'équilibre, l'unique conservateur de Vopulence (jénérale » ; et, à ses yeux, il exiije qu'il y ail toujours autant d'achats t\\\o de ventes. Dès qu'un seul ch.iînon souffre, les autres souffrent ég.ileinent. Aussi repousse-l-il tout impôt particulier à une seule denrée, parce qu'il détruirait l'harmonie de la production (Nature des richesses, ch. iv, v, vi ; Factum de la France, eh. iv ;
DK LA C0NSÜMMA.T10N KN Gl NKRAL. "2ü9
Tr. des praiiis, I, 1). Canard (Priiic. d'öron. polit., eh. vi) r,f»iii|»are le rapport entre la prodiiclioii et la con.somiuation dans l'cconoinie sociale, à la relation qui existe entre les artères et les veines dans réconomie animale. D'un autre côté, Sismondi (N. Princ, I, 381) dit : « Lorsque le progrès de la richesse est gradué, lorsqu'il est proportionnel avec lui-même, lorsqn'aucune de ses parties ne suit une marche préci|)ilée, il répand un bien-être universel, mais dès qu'un des rouages accomplit son action plutôt que les autres, il y a souffrance. »
(2, Une stagnation, par exemple, dans les fabriques colonnières du Lancashirc, fait souvent que l'Aiiglelerre ressemble à un malade qui se retourne sur son lit de douleur (L. Fauc/i^r).
Sans doute la plupart de ces crises se spécialisent, l'offre ne dépassant la drmande que dans certaines branches du commerce. La possibilité d'un encombrement général (a (jeneral ylut] est déniée par la plupart des économistes, tandis que les praticiens persistent à la maintenir (1). J.B. Say se fonde sur le principe que dans la vente des produits (à la différence des dons, de l'iiérilage, etc.), le payement ne peut s'affectuer qu'en produits d'une autre nature. Si une marchandise est trop offerte, de manière que sou i)ri.\ sabaisse, il en résulte que les marchandises demandées en échange peuvent en obtenir une plus grande quantité, et trouvent un meilleur débit. Pendant les années 1812 et 1815, il était presque impossible de placer les tissus et autres produits analogues ; les marchands faisaient entendre cette plainte unanime : « Rien ne marche. » Et cependant le blé, la viande, les denrées coloniales étaient à un prix très élevé, et, par consé([uent, on avait grand profit à les fournir (2). Tout producteur (jui vent vendre apporte sur le marché une demande correspondante à Voffre {J.Mill). Tous les vendeurs sont forcément ac/ie/ei/rs; que la production vienne à doubler, et la faculté d'acquérir doublera simultanément [J.-S. Mill). En réalité, Voffre et h demande ne sont, en der-
2iO ÜE LA CONSOMMATION EN GÉNÉRAL.
nière analyse, que les deux aspects d'un seul et uiême acte. Tant que nous voyons des hommes mal nourris, mal vêtus, etc. nous ne pouvons dire, d'une manière absolue, que l'on a trop produit de denrées, de tissus, etc. (5).
(I) Si les iiidu.slriels parlent si souvent d'un excès de production [over-producliun) qui durerail loiijours et qui même s'accroilr.iil coiislamnieiil, cela lient au fond ;! l"al)aissement du taux de l'intérôi et des prolils de l'enlreprenenr, qui coïu.ide presf|ue toujours avec les progrés de la culture öcononiique. V. J.-S. MUl (Priuc, III, ch. iv, 4). Il aJmel pourtniil I, 403) la possibililé de quelque chose d analogue à un excès de production générale gênerai (jlul).
'% Célélire théorie des débouchés de J.-B. Say. M'CuIloch dit qu'elle constitue le j)lus grand service qu'il ail rendu (Traité, I, ch. xv). Mill [Cnmmiin-e defi-nded, t808i a indiqué une théorie analogue, à peu prés ii la même époque. Adhésion formelle de Ricaido (Principles, ch. i\\) . On peut en indiquer le germe remarquable dans Melon (Essai polil. sur le commerce, 1734, ch. n) ; Tucker (On ihe naluralisalinnhill, 1732, p. 13); Sketch of tho advauce and décline of nations, 1795, p. 821.
(3) La crise qui avait suiionl cnnlribué à faire soutenir à Sismondi qu'il pouvait se manifester un trop-plein dans toutes les branches de la production, celle de 1817, peut facilement être ramenée ;i la loi posée par J.-B. Say. On se plaignait alors, non se dement en Europe, mais encore eu Autérique, dans rilindoustan, en Afrique, en Australie, de ce que les marchandises étaient invendables, les magasins remplis, etc.; mais, .i envisager les choses de prés, tout cela ne s'appli(|uail qu'aux objets manufacturés et aux matières premières, pour tissus et articles de luxe, tandis que les denrées ordinaires avaient un débouché excellent et étaient p.iyées un haut prix Loin donc qu'on eût trop produit dans toutes les branches, le mal venait précisément de ce qu'on n'avait pas assez produit de blé et de denrées analogues : c'était l'elfet de la déplorable récolle de 1816. — Les autorités plus considérables dans le sens de la possibilité d'un « général ylul a sont iSîsnwndi (So\n. Principes, IV, ch IV, et Revue encyclnp. (mai 1824), sur la balance des cnnsoinmalions avec les prnducliitiis ; conibittu par Say dans la même Revue (juillet 1824); en juin et juillet 1827. la discussion y fut reprise |)ar Sismondi et Dunuyer); Gnnilh (Theorie, II, 348, seq.) ; AJallhus (Principles, II, ch. i-vni). —V. Rail [Maltlius und Say über die Ursachen der jetzigen Ilandclsstoknng, 1821). Les idées de Malilntft furent encore dépassées en partie par C/ia/*/i'rs 'On polit, oconomy in connexion wiih ihe moral slute, etc., of society, 18.32). MaKhus n pourtant lui même
DK LA CONSOMMATION EN GKNF.RAL. 1\\
•léfini (Deünilioiis, cli. x, laM) plus lard le « gênerai glul » tie iiianiure i|ii'il ne iionviiil plus clre qneslion d'une over-pruiluction absolue. — //ermann (Slnalw. Unlersucli.,|). 2ol, seq.) et Michel Chevalier iCjDur%,\, leçon 3) onl exfliiiiné celle f|ueslion avec une grande indépeiidjince de vues, en y apporlant une juste mesure.
Ces assertions sont justes, sans contredit, tant que l'on envisage le inonde entier comme ne formant qu'une économie universelle, et que Ton embrasse l'ensemble des biens, y compris les moyens de circulation. Il est vrai que cette confiance répond peu à la pratique des choses, du moment où elle est assujettie à de pareilles conditions. On ne saurait, non plus, oublier que les hommes obéissent à d'autres mobiles qu'au seul désir d'accroître le plus possible leur comommalion{\). Le pouvoir n'est pas toujours complètement mis en relief par le savoir, ni nécessairement accompagné du vouloir (2). — Partout l'on rencontre certaines habitudes prises par la consommation, qui correspondent notamment au mode de répartition du revenu public. Tout changement violent et subit dans ce mode de répartition peut susciter une révoliitiort dans les transactions et dans le débit des produits (5) , Celui qui gagne, en pareil cas, n'étend pas sa consommation aussi rapidement que celui qui perd est obligé de la restreindre , en grande partie parce que l'on calcule plus exactement la perte subie que le bénéfice obtenu (4),
Les lois, les barrières des douanes peuvent empêcher le irop-plein d'un pays de s'écouler dans un autre. — L'Angleterre, par exemple, aurait pu être encombrée, de la manière la plus fatale, d'articles fabriqués, et l'Amérique du Nord souffrir en même temps de la dépréciation des matières brutes, tant que les lois de douanes élevaient une barrière entre le besoin et le superflu. D'énergiques antipathies nationales, ou degran-
lies différences de goût, maiiileiiues avec persévérance, peuvent engendrer le même résultai, par exemple, entre les Chinois et les Européens. L'éloignement peut, à lui seul, surtout lorsqu'il se trouve aggravé par le mauvais état des voies de communication, former un obstacle suffisant, alors que les frais de transport renchérissent tellement les marchandises, que, de part et d'autre, on renonce h les échanger. En pareil cas, il est facile de compreiidre que toute espèce de produits peut à la fois manquer de débit nécessaire, si Ton envisage chaque espèce à part comme formant un seul tout dans le monde entier, et si l'on admet, exceptionnellement, que dans certaines localités, certaines fractions de l'ensemble trouvent plus facilement un marché, eu vertu de la crise elle-même.
Enfin l'introduction de Véconomie monétaire fait éprouver un échec de calcul h la théorie abstraite (5). Tant que subsistait !e Iroc primitif, Voffre et la demande se trouvaient nécessairement en présence. Mais au moyen de l'argent, le vendeur se trouve en mesure d'ajourner Vachat, et par conséquent de relarder à volonté la conlre-parlie de l'échange. Il en résulte qv.e \ offre ne provoque plus, nécessairement , sur le marché, une demande conélative. — La diminution subite de la masse des moyens de circulation peut faire naître alors une crise générale (6). La succession de plusieurs récoltes très-abondantes, qui ont diminué la valeiu' des produits bruis, peut aussi causer le trop-plein (7).
En un mot, la production ne porte pas en elle-même la garantie du débit, il n"en est ainsi que de celle qui se développe simultanément de toutes parts, en maintenant rharmonie nécessaire des parties qui constituent l'ensemble de l'économie publique. Les angles saillants doivent répondre aux angles rentrants, suivant l'expression de Michel Chevalier, ou bien tout est livré à la confusion. A n'envisager que chaque entreprise industrielle isolément, il est facile de reconnaître (jue la com-
DK LA CONSOMMATION EN GKMîRAL. 213
binaison exacte des diverses fractions du travail, constitue l'élément essentiel du succès. — Qu'on imagine une fabrique d'armes où certains ouvriers ne seraient occupés qu'à préparer des ba(jiieltes ; s'ils dépassent la proportion requise, s'ils ont, par exemple, produit dix fois autant de baguettes qu'il sera possible d'en employer dans tout le cours de l'année, leurs camarades qui travaillent aux batteries, aux crosses, etc., en profiteront ils à leurs dépens? Non,. la fabrique entière se ressentira de l'inaction forcée d'une partie du capital, et tous les ouvriers en souffriront (8).
(I) (( Celui qui croit que les passions sont comiTiunéineiit susoilées par l'impression du i^ain ou de la perle se trompe aussi étrani(enienl tjue le speclaleur qui allrihuail la vengear)ce d'Othello .i la perle du mouchoir )) (Ferguson^ Ilislory of civil Society, I, 0).
(2j Si tous les riches se changeaient suhilement en avares, ne vivant que de pain et d'eau, ne portant (|ue les hnbils les plus grossiers, etc. , toules les marchandises, si ce n'est les moyens de circulalion, seraient privées du débouché nécessaire, tontes, sans en excepter même les denrées nécessaires à l'existence, puisque beaucoup de consommateurs, n'ayant plus d'occupation, devraient cesser de consommer. Le tropplein deviendrait encore plus sensible, si ce changement suivait un progrés général et considérable, accompli dans l'art agricole ou dans l'art industriel. V. Laui'/fn/a/e (Inquiry, p. 88). Il fait remarquer qu'un marché où prédomine la classe moyenne doit mettre en activité des branches de production toutes différentes de celles qu'un autre marché où il ne se présente que quelques hommes fort riches, à côté d'une niasse de pauvres : Angleterre, Amérique du >'ord; — Indes Orientales, France, avant la Révolution (ch. v, notamment p. 3o8).
(3) Si l'Angleterre, par exemple, faisait banqueroute, en nous renfermant dans un point,de vue absolu, nous dirions : La nation n'en est ni plus riche, ni plus pauvre. Les créanciers de l'Etal perdraient annuellement environ 29 millions de liv st.,- mais les contribuables épargneraient la même somme. Les premiers ne forment pas 300,000 familles, tandis (|ue les autres en comptent au moins 5,000.000 : la perte de ceux-l:i serait donc à peu prés de 1 00 livres sterling par an, et le profit de ceux-ci à peine de 6 livres sterling. Nous pouvons donc dire avec cerlilude que los dt'ux éléments ne se balanceraient pas, en ce qui concerne la consomnialion. Les créanciers de TElat, classe nombreuse qui jusqu'ici avait beaucoup cousoiunié, et qui serait à présent appauvrie ,
devraient aussitôt restreindre singiiliérernent leur demande de marchandises, tandis que beaucoup de conlrilniables n'emploieraient pas aussitôt à un accroissement de demande le mince bénéfice qu'ils seraient appelés à recueillir. Les révolutions politiques peuvent iigir dans le -même sens, en privant nne cour brillante, une noblesse habituée au luxe, et une classe nombreuse d'employés, du revenu qui leur étiiit acquis.
(4) iVaUhus et son école exagèrent cette vérité jusqu'à prétendre que la prospérité économique exige la présence d'une classe nombreuse de « consommateurs improductifs, » qui absorbent plus qu'ils ne produisent. On a surtout, sous ce rapport, e.xalié l'utilité de la dette publique de l'Angleterre. V. Malihus (Principles, II, ch. i, 9). Pareillement Orles, (E. ]N., m. 17), qui regarde même \e?,impostori,ine-zani el ladri comme une sorte de nécessité (III, 2.S) ; (C/ia/;»ers, Polit, economiq., p. 3, seq.). S'il ne s'agissait ici que de consommation, il suffirait de jeter les biens produits en trop; ces écrivains oublient qu'un consommateur n'est utile qu'autant qu'il offre des contre-valeurs.
(o) Malihus (Principles, II, ch. i, 3).
(6) Figurons-nous un pays habitué à accomplir ses transactions commerciales au moyeu de 100 millions de francs. Tous les prix se sont réglés en conséquence. Tout à coup, il survient une exportation de 10 millions de francs, et cela dans des circonstances telles, que la lacune ne saurait être promptemenl remplie. A la longue, les besoins de la crculalion d'un pays peuvent être aussi bien satisfaits avec 90 qu'avec 100 millions ; seulement, dans le premier cas, il faut que la circulatiou s'accélère, ou bien que le prix de l'argent monte de 10 pour iOO environ. Aucune de ces ressources ne saurait se produire iuslanlanémenl. Les vendeurs se refuseront d'abord à livrer leur marchandise 10 pour 100 au-dessous du prix habituel. Cela durera tant que ceux qui commercent entre eux n'auront pas eu conscience de révolution des prix. Tout s'arrangera dés lors en conséquence: il se produira une certaine iluctualion dans les canaux du commerce, et cela partout simultanément. L'offre et la demande se trouveront séparées l'une de l'autre, par suite de l'erreur commune sur la véritable valeur des moyens de circulation, et il faut que, passagèrement du moins, tout vendeur (excepte celui (|ui offre de l'argent), ne rencontre pas d'acheteur. Dans un pays où le papier forme la base de la circulation, toute forte dépréciation du papier-monnaie, qui ne provient |ias d'une augmentation correspondante dans la quantité émise, iieut avoir le même résultat, ^mj commet une erreur, lorsqu'il pense que l'on peut, sur-le-champ et sans aucune difficulté, remédier au défaut des signes d'échange.
(7) Imaginons un pays dont les agriculteurs produisent, au delà de leurs propres besoins, pour 100 millions de francs de blé par an, et
Ouvrent ainsi n l'indiislrie un dnboiiché de 100 millions. Par suite de trois Ircs-nboiidanles rôcolles, cl fanle de moyens d'cxporla'ion, il se produit un Irop-plein du hlô au marché, tel f|ue rapprovisionnement lot.il, quoii|ue plus con.sidérable, a pourtant (V. note ö, § lO'i une valeur en ccliani,'e moins },M-aude que d'habitude. Celle-ci sera lomböe, par exemple, à 70 inillion.s de francs. Les habitants de la cam(ia;;ne ne peuvent plus acheter aux habitants de la ville que pour 70 millions de luarcliandises, et la ville souffrira également du trop-jdeiu de la production. On ne saurait, en lassant l'argent de côté, établir un échance direct entre le blé elles produits manufacturés, de manière â ce que ces derniers obtiennent en échange une grande quantité de blé. En effet, personne ne peut étendre sa coiisommalion de blé an delà de ce que son e>lomac absorbe, et il est fort diflicile d'emmagasiner le ble, pour le revendre plus tard, quand les prix auront remonté.
(8) Nous parlerons plus tard des symptômes et des remèdes de cette maladie écononiî(Hie. V.. Rof<cher (Die Produclionskrisen mit besond. Rück-^icht auf die letzten Jahrzehuten; dans la a Gegenwart, » Brockhaus, 1849, vol. III, p. 721 seq.).