CHAPITRE II
L'idée de luxe est essentiellemenl relative. Chaque individu et chaque condition, chaque peuple et chaque époque comprennent, sous la dénomination d'objets de luxe, les consommations dont ils peuvent se passer. Autant la jeunesse est disposée à tourner en ridicule les modes anciennes, en les traitant de pédantisme, autant les vieillards taxent de luxe blâmable toute mode nouvelle (1).
Cependant, tout progrès de culture se traduit par les moyens de satisfaire des besoins plus nombreux et plus exigeants (2). Tout homme qui se distingue d'une manière quelconque, y est poussé par un besoin qui lui est propre : le besoin est aussi bien la cause que Teffel de la faculté. Le poëte seul a besoin de faire des vers, et le philosophe de philosopher. L'homme dont l'esprit est cultivé, veut être entouré d'hommes qui lui ressemblent ; quand on se sent fort et adroit, on recherche les exercices gymnastiques. Dès que, sous le rapport physique, ou sous le rapport intellectuel, l'homme l'emporte sur l'enfant, il se réveille aussi chez lui des besoins ignorés de lenfance.
(i) Steuart (Princ, II, cli. xxx); Ferguson (Ilist. of civil sociely, VI, 2). Dandolus (Chroii. veiiel., p. 2i7) raconte qu'une feninie de doge, native de Conslanlinople, poussa le luxe au point de se servir, pour manger, de fourchettes d'or en place de ses doigts. En punition de ce procédé contre nature, elle exhalait, vivante encore, une odeur de ca-
Havre! L'intrnfliiclioii an Hollinshed-Chronicon (1?)77) se plaint amèrement de ce qu'on nvnit construit, deiniis quelque temps, tant de cheminées en Angleterre, et qu'on avait introduit des assiettes de terre et d'étain en place des assiettes de bois. Un autre auteur de la même époque blâme l'usage, récemment adopté, d'employer dans les constructions le chêne au lieu du saule : « Jadis Ips maisons Haient de saule et les hommes (/e c/i^ne, à présent c'est l'inverse )) {Staney, On rural expenditure, p. 41).
(2) Schmitthenner (Staatswissenschaften, I, p. 94).
Il est cependant tme limite, au delà de laquelle le besoin nouveau qu on éprouve, ou celui qu'on ressent avec plus de vivacité, n'est plus un signe de progrès, mais une marque de décadence. Tels sont les besoins immoraux ou déraisonnables (1). Or, il ne faut pas uni([uemenl regarder comme immoraux les besoins qui ne peuvent être satisfaits qu'au mépris des lois morales, mais aussi ceux qui font préférer les superfluités matérielles aux exigences de l'àmc, ou ceux qui ne font acheter les jouissances de quelques-uns qu'au prix de la détresse du grand nombre.
Les besoins déraisonnables ne sont pas seulement ceux qui entraînent h des dépenses, au delà du revenu, mais encore ceux qui sacrifient le nécessaire au superflu.
11 en fut ainsi à Athènes, du temps de Deniosthènes, lorsque les fêtes absorbaient chaque année une somme plus forte que l'entretien de la flotte, lorsque les tragédies d'Euripide revenaient plus cher au peuple que jadis la guerre de Perse. On avait été jusqu'à décréter par une loi formelle (01. 107,4), que tout détournement des deniers destinés aux représentations théâtrales pour les employer en frais de guerre, serait puni de mort (2).
L'histoire d'un peuple peut nous indiquer avec certitude le point précis au delà duquel le luxe commence à dépasser une
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limite salutaire. Mais quand il s'agit de deux nniious différentes, il arrive que ce qui pourra être coudaniné cliez l'une, comme une coupable|)rodigalité,neserapourl'aulrequ une jouissance, parfaitement rationnelle, des agréments de la vie, si les deux nations sont placées à nu degré différent de développement de la puissance économique. C'est tout comme pour les particuliers : boire tous les jours du vin aux repas, dans certains pays, sera tout simple pour le riche, et un luxe coupable pour le père de famille pauvre (5). « Si l'on ne veut pas écouter la raison, elle sait rudement se faire sentir « {B. Franklin) [4). — Du reste, le luxe de chaque époque exploite les objets de toute valeur.
(1) V. Ep. I niix Romains, 13, 14.
(2) Plutarch. (De gloria Athen., p. 348); Athen. (XIV, p. ß23); Petit (Legg.AU.,p..385).
(3) Tive-Live (XXXIV, 6, seq.).
(4) La plupart des écrivains qui se sont occupés du luxe traitent, et souvent exclusivement, de la question : s'il faut le regarder comme salutaire ou le condamner (Aristippe et Atitisthènes, Diogène, etc., les épicuriens elles stoïciens). On reprochait à ces derniers : d'être de mauvais citoyens, parce que leur retenue nuisait au commerce [Athen., IV, p. 1G3). L'arislotélien Heraclùle présentait le luxe cûmn)e le moyeu principal d'inspirer aux hommes la grandeurd'âme et la hravoure ; c'est leur enthousiasme pour le luxe qui assura aux Athéniens la victoire de Marathon [JElian., V. H., IV, 22). — Pline est un des adversaires les j)lus décidés du luxe (H. N., XXXIIF, 1, 4, 13). Quant aux modernes, la controverse a été surtout reprise depuis le commencement du dix-huitiéme siècle; auparavant on condamnait toute espèce de luxe, jirincipalenienl par des motifs théologiques. Parmi les défenseurs du luxe on remarque Mandeville (The fable of the bées, 1706) qui appelle, il est vrai, luxe, tout ce qui dépasse les plus stricts besoins de l'existence ; Voltaire (dans Le Mondain, Apologie du luxe. Sur l'usage de la vie); Melon (Essai polit, sur le commerce, ch. ix); Hume (Discourses, n° 2 On refinemenl in Ihe arts); Dumont (Théorie du luxe); Filangieri [D^W^ leggi polit, el economiclie, II, 37); cl en général la plupart des partisans du système mercantile el des physiocrates. Parmi les adversaires du luxe brillent surloul/.-/. Rousseau, Fmclon (Télémaque, I. XXII) et Pinto (Essai sur le luxe, 1762). — Les raisons pour et contre, allé-
guées par ces écrivains, ne s'allaqueul pas ordinairenienl au luxe, mais, en général, aux bons et aux mauvais côtés d'une civilisation dévelop|iée. L'économiste qui se prononce simplement pour ou contre le luxe, ressemble au médecin qui se déclarerait pour ou contre les nerfs, en général. On rencontre le luxe à toutes les époques et dans tous les pays; quand un peuple n'est pas vicié, le luxe ne l'est pas non plus, il constitue même un élément essentiel de l'hygiène générale; chez un peuple malade le luxe est maladif, et il propage le mal. — On rencontre une ap|-réciation impartiale de la question chez Ferguson (Hisl. of the civil sociely, vers la fin); /{au (Ueber den Luxus, 1817^; Röscher (Ueberden Luxus, Archiv, der polit. OEkon.,Neue Folge, F.I).