V. Reden (Preiiss. Erwerbs-und Verkehrsstalislik, I
Ce liL\e porte dans tout son caractère social quelque chose à'é(jalitaire{[), aussi exige-t-il qu'une grande inégalité de forlunc ne fasse point surgir de trop choquanis contrastes. I>a bonne répartition de la fortune publique est la meilleure garantie d'une gradation convenable, suivant laquelle s'échelonnent les besoins de la nation. Plus les différences de fortune sont considérables, et plus on sacrifie aux besoins imaginaires, au lieu de ne s'occuper que des besoins réels ; plus se multiplient aussi les cousommations rapides, et souvent immorales (2). Quand il n'y a que quelques hommes démesurément riches, la demande se porte de préférence sur les produits étrangers, et sur ceu.x à la formation desquels préside le capital, au détriment du travail des métiers indigènes : le luxe dédaigne alors les objets qui sont créés dans de grands établissements (5).
La période dont nous nous occupons ici se caractérise aussi par la tendance qui la porte a rechercher, en toute chose, la meilleure qualité, et à préférer se restreindre sur la quantité. C'est conforme à une économie bien entendue : en effet, la différence delà qualité et du service intrinsèque l'emporte souvent
sur la différence de prix entre la bonne et de la mauvaise marchandise. {Rien ri est cher comme le bon marché !) Mais il faut pour cela posséder une certaine aisance. — Dans cette période, le luxe de l'Etat prend les plus larges proportions (4),
(1) Jadis le costume de la bourgeoisie était un Jiminulif du costume delà cour; aujourd'hui le costume de la cour ne torme qu'un degré plus élevé du costume bourgeois [Riehl, Biirgerl. Gesellschaft, p. 191).
(2) Helvétius (De l'homme, 1771, sect. vi, ch. v).
(3) J.-B. Say (Traité, III, 4) ; Sismondi (N. P., IV, ch. iv). Ainsi, Lauderdale (Inquiry, p. .338, seq.) pensait déjà que l'égalité moderne serait avantageuse à l'industrie anglaise, qui travaille par grandes masses. Dans l'Inde orientale on n'exporte , au contraire , pour les vendre aux indigènes, que ce qu'il y a de plus cher en pendules, carabines, candélabres, etc., parce que la demande d'articles européens ne vient que des nababs (p. 312, seq.). Ad, Smilh (VV. oFN., H, ch. in) distingue très-bien entre le luxe des biens durables et des biens promptement périssables ; le premier risque moins d'appauvrir un particulier ou une nation ; il se rapproche davantage de l'épargne, de même déjiiTiteLivc (XXXIV, 7); Pline (II. N., XIII, 4) ; Mnriana (lo98. De rege et régis inslitutione, III, 10) ; sir W. Temple (Woiks, I, 140, seq.) qui rencontrait en Hollande cette meilleure espèce de luxe; Berkeley (Querist, n" 39Ü, seq.). On doit, sous ce rapport, soigneusement remarquer tout changement survenu dans les habitudes de consommation d'un peuple, par exemple, si l'eau-de-vie est remjdacée par la bière, le tabac parla viande, le colon par le drap et la toile, ou vice versa. V. Engels (Die Lage der arbeilenden Klassen in England, p. 88).
(4) V. Cîcero (Pro M Urse na, 36). Sons Périclès, les Athéniens employaient plus du tiers du revenu public ä des œuvres d'art plastique el d'architecture. Le revenu annuel était de 1,000 talents (Xenoph., Exp. Cyi'i, Vil, 1, 27), tandis que les Propylées, à elles seules, exigèrent une dépense de 2,012 talents en cinq ans (Boeckh, Staatshaush., I, 283). Démostltènes blâme la pauvreté des édifices publics et le faste des édilices privés de son temps (Adv. Aristocr., p. 689, Olynth., III, 36). Démélrius de Phalère blâmait Périclès de la prodigalité dont il avait usé à l'égard des Propylées, bien que Lycurgue eût, peu de temps auparavant, fait du luxe à la manière de Périclès {Cicero., De offic, II, 17).
Les résultats favorables, dont certains écrivains font honm*ur au luxe en général, ne se rencontrent évidemment que
dnns cette seconde période. Ainsi, le luxe favorise la production, en servant d'aiguillon à l'émulation; tout comme une t/js- Irlbuilon de jyrix, bien qu'un petit nombre puisse seul les obtenir, donne de l'activité à l'école tout entière. Un peuple qui commence à consommer du sucre devra, s'il ne renonce point aux jouissances précédemment acquises, étendre la production (1). Dans les pays auxquels manque la sécurité légale, où l'on est obligé de dissimuler les ressources que l'on possède, cet heureux effet du luxe s'efface en grande partie (2).
Tout luxe raisonnable constitue une sorte de fonds de réserve, pour les accidents imprévus ; tel est surtout le caractère de celui qui se traduit par l'acquisition d'objets (pii représentent un capital consacré à Cusagc. Là où la coutume invite chaque paysanne à porter une parure en or (3), et chaque compagnon à posséder une médaille, les classes inférieures trouvent toujours une ressource en c;is de nécessité urgente. Le luxe d'une large et rapide consommation tend au même résultat. Si la plus grande partie de la population ne vit que de pommes de terre, comme en Irlande, si elle est par conséquent réduite, d'habitude, au mode de subsistance le plus misérable, en cas de mauvaise récolte, elle n'a plus aucun refuge. Au contraire, un peuple (jui mange du pain blanc peut se rabattre s m- du pain de seigle, et celui qui mange du pain de seigle sur des pommes de terre. Les céréales, que l'on consacre dans les bonnes années à la distillation des esprits, peuvent, durant les aimées de cherté, servir à faire du pain (4); l'avoine, que consomment les chevaux de luxe, peut subvenir à la nourriture humaine. Les jardins d'agrèménl sont pour un peuple tout entier, comme une sorte de ressource extrême, réservée pour les cas de nécessité absolue (5).
(I; V. le chai'iuanl rocil de B. Franklin (Works, I, i;{{, s(m|., od. Robinson et Méinntjps d'Economie |)ulili(|ne, édit. Euçi. Dairfi el Mo-
linari, 1847. I, p. 656. — Réilexions sur le luxe). Co/6er( recommandait le luxe, .surloul en vue de la consoinmalioü.
(2J Eu Turquie, les grands qui possèdent plusieurs équipages magnifiques emploient souvent un équipage trés-ordiilaire pour aller chéï le sultan. Riza-Pacha, lorsqu'il étiiit encore au faîte de la puissance, fit peindre de la manière la moins apparente sa maison, <i côté d'une villa du sultan ; murs d'un parc, prés de Constantinople, peints moitié en rouge, moitié en bleu, pour faire croire qu'ils appartiennent ;i deux jardins, etc. (Allg. Zeitung, 16 juillet, 1846;. En Saxe, le nombre des chevaux de luxe est descendu, de 1847 à 1830, de (),1l ;i 5,64 pour 100 du total de la race chevaline {Engel, Jahrb., I, ^Oö). En Angleterre, au contraire, le nombre des voitures à quatre roues a augmenté, de 1821 à 1841, déplus de 60 pour 100, tandis que la population n'avait augmenté que de 30 pour 100 (Porter, Progress, V, 3, p. 540).
(3) Le bonnet d'or des paysannes de la Frise orientale peut valoir 300 florins. Croix d'or des paysannes des environs de Paris 'Turgot, Lettres sur la liberté de commerce des grains).
(4) Ce fait a de l'importance, car presque tous les jieuples qui se sont élevés au-dessus des rudiments de la civilisation emploient leurs principales substances nutritives à la fabrication des boissons de luxe : les Indiens le riz, les Africains la racine des ignames, etc V. /. Benlham (Pr. de législation, I, 160) ; Malthus (Principle of population, I, ch. xu ; IV, ch. 11).
(5) En Chine, il n'y a presque pas de jardins d'agrément : ajoutez qu'on y a presque entièrement supprimé la nourriture animale. V. du reste Verri (Medilazioni, XXVI, 3).
Chez les nations en décadence, le luxe a coutume de prendre un singulier caractère de déraison et d'immoralité. Ou consacre des frais énormes à des jouissances insignifiantes, et l'on fait souvent de la dépense pour la dépense : au lieu de n'être qu'un moyen, elle devient le but. Le beau et l'agréable cèdent la place aux goûts tourmentés et efféminés.
Le plus grand exemple de ce genre de luxe, Rome l'a tounii au temps de l'empire (4). Néron paya un vase de bois de myrrhe 300 talents. Les deux ou sept arpents de terre, qui suffisaient comme champ à l'ancien citoyen romain, étaient trop peu pour
servir aux esclaves impériaux d'étangs à poisson ! Le denier alimentaire que les exilés emportaient avec eux dépassait rancieniie richesse des hommes les plus marquants (2). On cherchait tellement à se surpasser les uns les autres, pour la fraîcheur des poissons de mer, que les convives finirent par ne plus vouloir manger que ceux qu'ils avaient vus frétiller vivants sur la table. Nous pouvons lire les descriptions qui exaltent le spectacle magnifique de la succession des nuances par lesquelles passe le poisson mourant, et l'on avait inventé une infusion particulière, qui permettait de mieux jouir de ce cruel spectacle (3). Senèque dit, en parlant des tuniques de soie transparente, qu'elles ne protégeaient ni le corps, ni la pudeur. On entretenait des troupeaux de moutons, teints de pourpre, alors que leur blancheur naturelle flatte mieux l'œil de tous ceux dont le goût n'est pas profondémenf corrompu (4). Non-seulement ou avait établi des viviers, remplis de poissons, sur les toits ; mais on bâtissait des jardins suspendus, bien qu'ils fussent aussi petits, aussi laids et aussi incommodes, qu'ils étaient coûteux (5). L'exemple le plus caractéristique nous est fourni par ces perles précieuses, que l'on faisait dissoudre dans le vin, non pour le rendre plus agréable au goût, mais pour le rendre plus cher (b). L'empereur Caligula fil, par simple caprice, élever et abaisser des montagnes : nihil lam efficere cohcupiscebat, quam quod posse effici neijarelur {1). Voici la véritable devise de la iroisièwe période du luxe 1 — Il arrivait qu'on changeât de vêlement à table (ce qui ne laissait pas que d'être fort incommode) jusqu'à onze fois ! — On mêlait des parfums au vin, que l'on gâtait ainsi, uniquenieul afin d'exhaler une odeur agréable par tous les pores ! — Beaucoup de ces Romains dégénérés avaient pris tellement Ihabitude délre constamuieiil servis par les esclaves, que ceux-ci devaient leur rappeler le repas et le sommeil. On raconte de l'un d'eux qu'après avoir été tiré du bain, et posé sur un coussin, il demanda s'il
était assis (8). Faut-il s'étonner qu'un Apiciiis ait saisi la coupe empoisonnée, alors qu'il ne lui restait plus que cenlies seslertium, environ deux millions de francs (9)!
(]} Meierotto {Slilen und Lebensart der Römer, II, 1776); Boettiger Sabina, 11(1803).
(2) Pline (H. N., XXXVII, 7; XVIII, 2) ; Sénèquc (Quœst. natiir., I, 17; Consol. ad Helviam, 12).
(3) Sénèque (Qusest:, nat., III, 8) ; Pline (H. N., IX, 30). H) Sénèque (De benef., VII, 9) ; Pline (H. N., VIII, 74).
(5) Valer. Max. (IX, 1); Sénèque (Epist.. 122). Hortensius arrosait ses arbres avec du vin (Macrob., Sal., III, 13) .
(6) Outre Cléopâtre, Caligula le fit souvent. V. aussi Horat. (Serin. , II, 3, 239, seq.). Le luxe du comédien Jlsope était pareil, quand il offrait à ses convives un plat de 6,000 louis d'or, composé entièrement d'oiseaux, auxquels on avait appris à chanter ou à parler {l'Une, H. X., X, 72).
(7) Sueton. (Caligula, 37). IToc est luxuriœ propositum, gaudere perversis {Sénèque, Epist., 122).
{S)Martial{\, 19); Pline (H. N.,XIII, 3); Sénèque (Debrev. vitœ., 12). (9) Sénèque (Cons. ad Helviam, 10) ; Martial (III, 22).
Dans cette dernière période, on renouvelle, à côté de la débauche raffinée, la débauche grossière des temps anciens. Une domesticité innombrable, un cortège de gladiateurs, qui pouvaient devenir dangereux, même au point de vue politique (1) ; d'immenses festins, auxquels César invitait le peuple romain ; des constructions colossales, par exemple raurea dotnus de Néron, qui formait une ville entière, revinrent de nouveau à l'ordre du jour. —Ces dérèglements raffinés, et qui touchaient à la folie, devaient naturellement épuiser jusqu'aux trésors des vainqueurs de l'univers. Mais le luxe ne diminua point. Les plus petites cités avaient leur Iribunus voluptahun. — Naturellement aussi la détresse des classes opprimées et des pro-
viüces devait s'aggraver sans cesse. Gibbon présente la dernière répétition des anciennes déliauclies , sous Théodose , comme l'effet du désespoir; ce fut le luxe du matelot, qui voit sombrer le navire, et qui veut s'enivrer encore une fois (2).
Plus un gouvernement est despotique, et plus le luxe se développe : peut-être en vertu du même principe qui fait que les ravages de la peste détruisent l'esprit d'économie et les mœurs !
(1) Aussi l'a-t-on bientôt limité par une loi (Sueton., Caes., X). Auguste ne iierniitaux exilés que d'emmener vingt esclaves avec eux {Dio Cass., LVI, 27). Haute valeur attribuée aux nains, aux bouffons, aux androgyues, aux eunuques; tout comme chez les modernes à l'époque de corruption des cours absolues, dont le luxe se rapproche beaucoup de celui des nations en décadence.
(2) Gibbon (Hist. of Ihe décline and fall of the R. empire, ch. xxvuj. Combien ce luxe ne concorde-t-il pas avec le goût littéraire contemporain qui inspirait, par exemple, Sénèque! — Pourcomparer, du reste, les trois périodes de luxe, en les rapprochant dans le cadre le plus étroit, on n'a qu'à mettre en parallélle les funérailles des temps héroïques de la Grèce {Homère, Iliade, XVIII) avec celles que décrit Thucydide (il, 34), et enfin renterremeul d'Alexandre le Grand et de son favori Ephestion (Dwdor., XVII, Ho ; XVIII, 26, seq.); de Sylla (Serv. ad Virgil. ^Eneid, VI, 861 ; Plutarch., Sylla, 38), et de l'épouse de Néron [Pline, H. N., XXII, 41 ; Roscher, loc. cit., p. 66, seq.).