‹ Principes d'économie politiqueChapitre 8 sur 38 · DERNIÈRES CONSIDÉRATIONS SUR LES TROIS BRANCHES DE REVENU · texte numérisé non relu

DERNIÈRES CONSIDÉRATIONS SUR LES TROIS BRANCHES DE REVENU

INFLUENCE QU'ELLES EXEltCENT SUR LE PBIX DES MAKCHANDISES.

Nous avons reconnu, au paragraphe 106, que les frais de produclîon d'une marchandise, au point de vue de Téconomie privée, se résument dans le prix payé pour Its forces productives nécessaires (qu'il faut prendre en location). Toute variation importante dans le rapport établi entre les trois branches de revenu doit, par conséquent, entraîner, d'une manière parallèle, une variation du prix des marchandises {\). Si, par exemple, le salaire augmente, parce qu'il absorbe une part plus considérable du revenu national, les marchandises, dans la production desquelles le travail immédiat de l'honmie entre comme élément principal, devront être cotées à un prix plus élevé, par comparaison aux autres. Cette différence se fera-t-elle sentir aux dépens des produils naturels ou des produits du capitall Pour résoudre cette question, il faut connaître les causes qui ont amené le renchérissement du travail (2). Ainsi, une diminution notable de la population, l'émigration, etc., auront pour résultat d'abaisser à la fois la rente foncière et le taux de l'intérêt ; des progrès extraordinauTS, réalisés dans l'agriculture, n'affecteront que celle-là, et la multiplication du capital agira seulement siw ce dernier terme. L'effet habituel de raccroissement de la

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population est de nécessiter une exploitation plus énergique (les facultés du sol ; par là même, la rente foncière monte, en même temps que la main-d'œuvre enchérit : le prix des produits naturels et du travail s'élève donc forcément par rapport aux produits du capital, et cela d'autant plus que les mêmes causes pèsent davantage sur le taux de l'intérêt. Les produits du labeur mécanique baissent notamment de prix , et cela d'autant plus que la machine est plus durable , et suivant que l'intérêt du capital engagé entre dans le prix des services «[u'elle rend, pour une part plus forte que la réparation de l'usure du matériel (3). — Laissons de côté pour un moment la rente foncière, et supposons une économie publique, où onze entrepreneurs différents président;! la production des diverses marcliandises. Le numéro 1 emploie presque exclusivement des machines et n'a besoin que du nombre d'ouvriers strictement nécessaire pour les surveiller; le numéro '2 fait travailler un peu plus d'ouvriers et moins de capital tîxe, et ainsi de suite jusqu'au numéro 11, qui emploie tout le capital en salaires. A mesure que le salaire s'élève et que l'intérêt baisse dans la même proportion, le prix des marchandises du numéro M éprouve la plus forte hausse, et celui des marchandises du numéro 1 la plus forte baisse. Pour le numéro 6, les iniluences qui agissent en sens contraire se balancent, et si les producteurs d'argent appartenaient à cette catégorie, il serait très-facile de traduire toute l'évolution des rapports des frais de production, dans la valeur monétaire des diverses marchandises (4).

(1) V. Ad. S.inlh {l, cil. vil, fin). Il i'aur avoir i,M'niKl soin de distinguer celle hausse on celle baisse relative d'une brandie de revenu, au profil ou aux dôpens des anlres, de la modificalion absolue dans la quolite du produit, qui n'affecle en rien les frais de production. Ainsi, par exemple, lorsque la renie foncière s'élève, mais (jue ramélioralion siniullaiièe de l'ai,'riciiliuie empêche le taux de rinlèrèl dû baisser elles

Süll LIS THOIS BliAISCHi:S DU MKVENU. 157

(loiiii'cs de renchérir (§ 157). Ainsi encore, lorsque le salaire s'élève pour clinqne individu, par snile d'une activité |dns éner!Ti(|ne et d'une liiiLileté plus grande des ouvriers, sans que la mcnie quantité ou qualité du travail soit payée plus cher (§ 172, seq.) ; ou enfin, si le revenu des capitalistes augmente par suite de l'accroissement de la somme de leurs capitaux, le taux di; l'intérêt demeurant invariable (§ i8o).

(2; C'est-à-dire les marchandises dans la production desquelles l'élément qui domine est le facteur-nature ou le facteur-capital.

(3) Quiconque voudra étudier avec soin les cinq parties du jircmier chapitre de Ilicardo reconnaîtra aisément que ce grand penseur avait parrailement reconnu colle vérité, bien que sa méthode ahsiraite el la forme hypothétique de ses déductions puissent induire le lecteur en erreur. La proposition, si généralement mal comprise par ses disciples, qui sert de conclusion à la seconde partie, ne peut s'appliquer qu'à rhypolhése suivant laquelle le prix des biens aurait englobé dans une proportion uniforme la mite foncière, Vintérét du capital al \c salaire du travail. Que l'on comjiare les dentelles de Bruxelles aux cuirs bruis de l'Amérique méridionale !

(4) V. J. S. Mill (Anfangsgründe der polit. Oekonomie, trad. de Jakob, p. 1.?.3, seq.); M'Culloch (Principles, III, 6). Ad. Smith pensait que l'élévation du salaire faisait renchérir les marchandises dans une proportion ar/f/irncï/qur-, el l'élévalion du taux de l'intérêt dans une proportion gi'ométrique (I, ch. ix). Child (Discours of trade, p, .38) émettait la même opinion. Kraus (Staatswirthschaft, I, p. 277j traduit mieux celle dernière idée, en disant que l'élévation du taux de rinlérét agit dans la jiroiiortion des intérêts composés. Ainsi, en prenant pour exemple une fabrique de toile, il montre comment une élévation de 2 pour 100 sur le salaire fait monter le prix des marchandises de 3,412 à 3,457 tha- 1ers, tandis qu'une élévation de 2 ])our 100 sur le taux de rinlérêl le porte à 3,520 thalers. V. d'autres exemples dans Storch (Handbuch, I, p. 290).

Lorsqu'une des trois branches de revenu s'est relativement accrue, c'est-à-dire, si l'élément de production qui la représente est devenu proportionnellement plus cher, il est de l'intérêt de l'entrepi^eneur, ainsi que du public, de la remplacer, autant que possible, par une force productive moins coûteuse (§ 47). C'est là que réside, par exemple, le grand avantage d'une

ir>S DRîîNlERES CONSIDERATIONS

agriculture intensive à l'époque d'une civilisation développée. Alors la terre renchérit, tandis que le capital elle travail reviennent à meilleur compte; on cherche donc à limiter, autant que possible, l'étendue du terrain exploité, et on le féconde à force de culture, d'engrais, de semences, etc., et par conséquent en employant beaucoup de journaliers, de bétail, etc. Gomme le prix des terres tient intimement à celui de la plupart des produits bruts, on économise autant que possible sur les déchets, souvent même en y sacrifiant beaucoup de fatigue (1). — Aux degrés inférieurs de culture, de pareilles économies passeraient il bon droit pour de la prodigalité. Le prix des terres y est peu élevé, les capitaux et la main-d'œuvre sont, au contraire, fort chers ; il faut donc se livrer alors à la culture extensive, c'està-dire, épargner sur le capital et sur le travail, et laisser agir, dans la plus large proportion, la nature par elle-même. Les défrichements, les dessèchements, etc., tourneraient mal, car ils absorberaient des capitaux fort chers, pour ne procurer que des terres de mince valeur.

Dans les grandes villes, on multiplie les maisons, à mesure que le terrain devient plus cher (2). En Angleterre, où le taux de lintérêt^est fort bas et le salaire très-élevé, on remplace volontiers la main-d'œuvre parle capital; tout le contraire a lieu dans les pays comme les Indes orientales et la Chine. Que l'on se rappelle, diin côté, les palanquins employés en Asie au lieu de voitures, et les hommes qui, dans l'Amérique du Sud, doivent franchir 1800 marches pour porter le minerai aux fonderies (5), et, d'autre part, les machines, si nombreuses en Angleterre, qui, pour épargner aux ouvriers dune fabrique la peine de monter ou de descendre, les transportent d'un étage à l'autre (4).

1^1) La faucille remplace la faux ; le hallai^c à la main, les machines à ballro, quand le lanx île rinlérèt s'abaisse, siiccédenL au foulage des gerbes par les bœufs. — A Paris, on Iransforine on slt-arine los débris

SUR LHS Ti:OI3 BRANCHES HU REVENU. loO

(les rcslanranls, des rnbriques de savon, etc.; les déchels tomliés sous les ciseaux des fabrirunlsde chdies, à Vienne, vont servir en Belgique aux fabricants de draps.

(2) Cette remari[ne avait déjà été faite dansranli(]uilé pour la ville de Tyr, située sur une petite île, dont le territoire était, par conséquent, d'une étendue limitée (Strabo, XVI, 2).

(3) Unmholdt (N. Espagne, II, ch. v, IV, ch. xi).

(4) C'est ainsi que sur les chemins de fer anglais la sécurité des trains n'est pas tant sauvegardée que chez nous, au moyen d'une foule de gardiens, etc., mais par des barrières solidement établies, par des jfonts jetés sur les routes qui traversent la voie, etc., et généralement par l'intervention des capitaux.

Le commerce extérieur, ce puissant moyen de division et de réunion du travail entre tous les peuples, fournit de grandes ressources de ce genre. Il arrive souvent que les entrepreneurs du pays où un élément de production devient trop cher, Vem- ]jrunfe/if ailleurs; ainsi, par exemple, lorsque le salaire atteint un prix élevé, on fait venir les ouvriers du dehors, tandis qu'ailleurs, si le taux de l'intérêt monte très-haut, on a recours aux capitaux étrangers (1). Nous avons déjà étudié ces faits au pohit de vue des Etats qui fournissent cet excédant de forces, en évitant ainsi le trop-plein, qui troublerait rharmonie del'ensemble. Les Etats vers lesquels ces ressources viennent affluer, si l'on envisage la question purement économique, en retirent également un avantage positif. (Jii'un confiseur suisse, par exemple, après avoir fait honnèiement fortune à Saint-Pétersbourg, retourne dans sa patrie avec son avoir, personne ne saurait dire que la Russie se trouve appauvrie d'autant. Cet homme a créé son capital; s'il demeuraiten Russie, l'économie publique de cet Etat se trouverait plus riche ([u'avant son arrivée; maintenant elle n'en est pas plus pauvre, et elle a pu, danslinlervalle, utiliser l'habileté de ce travailleur étranger.— De même, si un capitaliste, résidant en Allemagne, achète des terres en Hou-

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grie, le revenu iialioiial de ce dernier pays perd, il est vrai, le monlant annuel de la rente foncière, qui prendra désormais le chemin derAliemagne; mais, par compensation, ce revenu se trouve accru d'une quotité équivalente, que fournil l'intérêt du capital soldé, pourvu que le marché ait été loyal, et que le prix d'achat ait servi à faire un bon placement (2). —Si. en Hongrie les terres surabondent et que ce pays soit pauvre en capitaux, l'avantage économique qu'il réalise est évident (o).

Ces règles économiques ne peuvent, disons-le hautement, rencontrer leur application que si des considérations d'un ordre plus élevé, puisées dans un intérêt national, ne viennent point commander une exception. La vie ne vaut-elle pas mieux que le manger, et le corps que le vêtement? — Aucun peuple sensé ne consentirait à abandonner aux étrangers, d'une manière prépondérante, certains genres de services, comme ceux du clergé, de l'administration publique, de l'armée, lors même qu'il devrait réaliser ainsi une économie notable. Nous en dirons autant de la propriété foncière, et cela avec d'autant plus d'insistance, qu'il s'y rattachera un plus grand nombre de droits politiques, de juridiction, de patronage ou autres. Enfin, les dettes hypothécaires qui dépassent certaines limites peuvent entraîner les mêmes conséquences que la pleine aliénation des terres (4), et Raynal n'a pas eu complètement tort de dire, qu'en certaines occurrences, admettre les étrangers à souscrire un emprunt national, c'est presque leur céder une province (5). Evidemment, une grande puissance peut faire, sous ce rapport, ce qui risquerait d'être fatal pour un petit Etat(6).

(1) « On ne se délerminera pas facilement à Iranspnrlcr les capitaux produclifs el les lorces iudiislriclles d'un point où les services qu'ils rendent sont mal réniunérés, sur un autre, où ils pourraient obtenir de plus grands avantages, tant que la tendance à l'équilibre pourra être sa^ tisfaile au moyen de réchange mutuel des produits » {XebeniuSj Oeff.

SUR Li:s TROIS BRA^cnl':s du hkvknu. IGI

Credit, p. 48). L'abolilion des droits sur les céréales a certainement diminué réniigralion des capitaux anglais.

(2) Pelty (Polit, anatomy of Ireland, p. 82) part de là |)Our combattre l'opinion commune, suivant la((uelle Vabsejitéisme serait pour l'Irlande une source de grands dommages. Il pense qu'une défense, destinée à l'empêcher, et poursuivie dans ses conséquences naturelles, conduirait à river chaque individu à la glèbe qu'il cultive de ses mains. — Carey (On the rate of wages, 1835, p. -il) désigne aussi sous le nom d'atsentees les capitalistes anglais qui tirent des revenus de l'Amérique.

(3) Les anciens économistes ont ordinairement méconnu cette loi ; ils avaient coutume de regarder comme un acte nuisible tout payement opéré en espèces à l'étranger. Ainsi, par exemple, Culpeper (Tract against the high rate of usury, 1623, 1640) condamne tout emprunt contracté à l'étranger, parce que, soit pour payer les intérêts, soit pour rembourser le principal, il sort du pays plus d'argent ([ue l'emprunt n'en a procuré, d'autant plus que celui-ci n'est point fait d'ordinaire en métaux précieux, mais en marchandises, qui surabondaient à l'étranger. Telle est aussi l'opinion de sir J. Child (Discoiirse of trade, 1690, p. 79, 91). Il soutient que le créancier s'engraisse toujours aux dépens du débiteur. Schroeder (Fürstl. Schatz-aiid Renlkammer, p. 141) va jusqu'à conseiller de confisquer simplement les capitaux empruntés au dehors. V. aussi Justi (Staatswirlhschaft, II, p. 461). — Et cependant le calcul le plus simple nous démontre que si l'on emprunte 1,000 tha- 1ers à 5 pour 100 et si cette somme produit 10 pour 100, ou fait une fort bonne affaire. Locke (Considérations, p. 9) le comprenait parfaitement. V. aussi /.-£»'. Say (Traité, II, ch. x) et Hermann (Staatsw. unters., p. 363, seq.).

(4) Rappelons-nous les créanciers anglais en Portugal, les Génois en Corse (Steuart, Principles, II, ch. xxix). L'Edinburgh Review, se plaçant au point de vue purement économique, démontre fort bien (XX, p. 3o8) que l'Angleterre devrait recruter toute son armée en Irlande, pays où le salaire est infiniment au-dessous de ce qu'il est dans la Grande-Bretagne. Mais, au point de vue politique, quel immense danger ! En 1832, un quart des actions de la Banque des Etals-Unis se trouvait entre des mains étrangères; aussi ses adversaires lui donnaient-ils ironiquement le nom de British bank. La Banque principale de Philadelphie (1836) inséra dans ses statuts que les citoyens américains pourraient seuls voter comme actionnaires. Pareillement pour la Banque de France [Michel Chevalier, Lettres sur l'Amérique du Nord, 4^ éd., I, p. 337). — On peut remarquer, en général, que les anciens économistes appuient une politique, exacte eu principe, sur de fausses raisons économiques, tandis que la science moderne ne s'en inquiète point,

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