‹ Principes d'hygiène colonialeChapitre 18 sur 73 · CIRCULATION — DIGESTION · texte numérisé non relu

CIRCULATION — DIGESTION

Digestion. — Les modifications imprimées aux fonctions digestives par le climat des tropiques, n’ont jamais fait l’objet d’une étude particulière de la part des hygiénistes. Pourtant, à en juger par la pathologie de ces contrées, ces modifications sont constantes, et j’ajoute qu’elles sont profondes.

Toute l’expérience de ma carrière m’a amené à considérer la dyspepsie gastro-intestinale comme la règle, chez les Européens, aux pays chauds. On sait combien cette affection est fréquente en Europe, comme elle se dissimule sous les troubles les plus divers, constipation, névralgie, douleurs rhumatismales, migraine, neurasthénie, perte de la mémoire, troubles intellectuels, etc., etc. Aux pays chauds, après un certain nombre de mois de séjour, il y a peu d’exemples que les fonctions digestives de l’Européen aient conservé leur intégrité. Non seulement elle complique, ce qui est tout naturel, les maladies des organes digestifs, — congestion du foie, diarrhée, dysenterie, mais le plus souvent elle les précède, et joue à leur égard le rôle de cause prédisposante.

En dehors de ces maladies la dyspepsie gastro-intestinale, à des degrés divers d’intensité, se montre communément comme un trouble chronique imputable au climat. « L’appétit est moins prononcé et la chylifîcation moins active », a dit Dutroulau (i), simple constatation d’un homme qui a beaucoup observé et toujours judicieusement apprécié, mais formule aujourd’hui trop vague et insuffisante.

Une des premières sensations qui attire l’attention de l’Européen du côté de l’appareil digestif, c’est le ballonnement, la tension de l’épigastre après le repas. Celte manifestation ne se montre évidemment pas tout d’un coup, à un jour donné ; elle ne se constitue pas subitement à l’état de signe aigu ; elle se développe insidieu-

(i) Dutroulau. Loc. cit., p. 184.

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semenl, et comme elle demeure longtemps, pendant des semaines et même pendant des mois, un phénomène de faible intensité dont la durée se limite aux quelques instants qui suivent le repas, elle ne frappe pas spécialement l’attention. Un nombre considérable de personnes aux pays chauds ne diffèrent pas sous ce rapport de celles qui éprouvent dans nos climats les mêmes symptômes; elles s’en accommodent tant bien que mal, vivent avec eL ne s’en préoccupent pas autrement. C’est pourtant le premier signe révélateur de la fatigue de l’estomac. Quelque temps encore et cet organe, dilaté, sera vaincu dans son énergie, définitivement. C’est alors que surviendront de nouveaux signes, pyrosis (aigreurs, brûlures d’estomac), éructation, sensation de fatigue générale, tendance invincible au sommeil après les repas, flatulences intestinales, dureté du ventre et constipation.

Tous ces troubles, outre qu’ils fatiguent et énervent le corps, disposent l’esprit à la tristesse, à l’irritabilité, touchent à la mémoire qu’ils altèrent, à la volonté qu’ils brisent, surexcitent ou susceptibilisent les caractères et sont cause le plus souvent de ces conflits d’humeur dont on va chercher inutilement la cause dans des dispositions naturelles à l’âme humaine. Sans doute on voit un grand nombre d’individus demeurer en cet état de psycho-physiologie anormale, et échapper, jusqu’à la fin d’un séjour plus ou moins considérable, aux maladies proprement dites. Mais cet état, meme dans ses degrés les moins avancés, ne constitue-t-il pas -une maladie véritable? Suivant le jugement de tous ceux qui ont vécu aux pays chauds, c’est là un mal évidemment très répandu parmi les Européens. Or, cette disposition organique est à tous les points de vue dangereuse, car, soit qu’elle demeure en sa forme, soit qu'elle se complique finalement, elle est une cause certaine de non acclimatement tropical.

Dans le premier cas, en effet, elle détermine tou-

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jours, à la longue, une telle perversion des fonctions intestinales qu’il en résulte un état d’auto-intoxication chronique, lequel est peut-être l’origine, ainsi que l’a fait très justement remarquer M. le Dr Navarre, de cette anémie tropicale essentielle qui marche à la perniciosité (1). Dans le second cas, elle prédispose à nombre de complications, en tête desquelles se placent les inflammations du tube digestif et de ses annexes, entérites, appendicites, hépatites, mais qui peuvent comprendre également, par la constitution d’un terrain favorable aux divers microbes pathogènes, toutes les maladies générales infectieuses.

Il n’y a presque pas d’exemple, en effet, et ma conviction est qu’il n’y en a pas, que des troubles digestifs, embarras gastrique, constipation, dyspepsie, manquent aux commémoratifs des maladies tropicales.

Et pour tout médecin qui peut joindre aune longue et attentive étude de la pathologie générale des tropiques les notions positives de la physiologie et la connaissance du mode d’action des intoxications microbiennes, aucun doute ne saurait plus subsister dans son esprit au sujet du rôle principal que joue dans la genèse des maladies coloniales l’altération des fonctions digestives. Quelles sont donc ces altérations et comment se développent-elles ?

Je voudrais pouvoir supposer tout d’abord que les Européens qui vont aux pays chauds ont toujours leurs fonctions digestives à l’état de parfaite intégrité. Malheureusement les choses sont loin de répondre à une telle hypothèse, et il faut constater en premier lieu qu’un grand nombre des individus qui émigrent sous les tropiques sont déjà à un certain degré dyspeptiques.

Les uns ont eu ou ont encore du pyrosis, ou du ballonnement épigastrique après les repas, ou, plus simplement, de la constipation. D’autres ont eu dans leur

(1) J. Navarre. Manuel d’hygiène coloniale, p. 1 35.

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enfance ou clans leur jeunesse des atteintes d’entérite et ont conservé avec la constipation une tendance à des rechutes de cette lésion spéciale de l’intestin si bien étudiée à l’heure actuelle et qui est l’entérite mucomembraneuse. Certains sont des goutteux héréditaires, certains autres des rhumatisants.

Mais la plupart, qu’on le remarque bien, soit privilège de la jeunesse, soit habitude de leur état et en Quelque sorte par accommodation, paraissent en santé tant qu’ils demeurent dans leur climat d’origine.

Ajouterai-je qu’ils sont généralement, même en les

supposant modérés, trop consommateurs de viandes, de vin, de liqueurs, et que le régime d’Europe qu’ils suivent par habitude nationale et sociale sera certainement leur régime colonial ? Il m’est presque inutile d’insister là-dessus , puisque tous les praticiens des pays chauds n’ont cessé de signaler cette situation comme le premier des dangers pour l’Européen, et qu’on tombe d’accord que c’est là le premier écueil qui l’attend dans l’épreuve de l’acclimatation.

C’est donc dans des conditions rendues délicates soit par des états antérieurs personnels ou héréditaires, soit par le régime alimentaire habituel, que la plupart des Européens abordent les tropiques.

Arrivé sous ces latitudes, diverses fonctions se trouvent stimulées ; ainsi que nous l’avons vu pour la respiration et la circulation, la fonction sudorale se trouve suractivée à son tour. Les sueurs deviennent

d’une abondance considérable, parfois extrême, mais aucune estimation de leur quantité ne peut être faite avec certitude. J’ai dit, après Fonssagrives, qu’on pouvait évaluer la moyenne de la production sudorale de l’Européen aux pays chauds, à 2 kilogrammes en vingt-quatre heures ; en réalité ce chiffre est le plus souvent dépassé, dans certaines circonstances du moins, marche, travail, hivernage, etc. « A l’état normal, disent MM. Viault et Jolyet, la transpiration insen-

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sible, enlève à l’organisme 1.000 grammes d’eau en vingt-quatre heures, ou 41 2 grammes par heure. Elle peut s’élever à 4°° grammes par heure pendant un exercice violent (i) », et M. Beaunis avait déjà fait remarquer (2) que la sécrétion sudorale montant facilement à i.ooo ou 2.000 grammes, pouvait atteindre un chiffre dix fois plus considérable en forçant la sécrétion (étuve et boissons abondantes) ; or, de cette dernière condition se rapproche déjà l’influence de la chaleur tropicale. Ce qu’on peut affirmer, c’est que la constance de la suractivité sudorale, l’énorme quantité de liquide sécrété par la peau opère une soustraction importante au sang de principes solides et volatils, gaz GO2, acides gras, et surtout de chlorure de sodium.

Or, si l’on considère la contenance normale de la sueur en chlorure de sodium fixée à 2,23 pour 1.000 parties par Favre, et à 3, 60 par Schottin, il est facile de se rendre compte que la perte de ce sel ordinairement subie de ce chef, par l’Européen aux pays chauds, est excessive ; elle dépasse assurément de beaucoup le taux du chlorure éliminé par les urines chez l’homme en santé et dans les climats d’Europe.

D'un autre côté, si l'on tient compte de ce fait que la proportion de ce meme sel dans le suc gastrique est de 1,46 pour 1.000 (analyse de G. Schmidt donnée par MM. Viault et Jolyet), on ne peut s’empêcher de penser que F élimination en excès de chlorure qui s’opère par la peau aux dépens du chlorure du sang a pour conséquence inévitable de diminuer la proportion normale de ce sel dans le suc gastrique.

Il est regrettable que des expériences sur l’homme en santé n’aient pas été faites aux pays chauds pour contrôler cette hypothèse, car toute rationnelle et vrai-

(1) Viault et Jolyet. Traité élémentaire de physiologie humaine, Paris, 1889, p. 2Ü9.

(2) Beaua’is. Loc. cit., p. 125.

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semblable soit-elle, elle n’en demeure pas moins un simple jugement de l’esprit. Cependant divers phénomènes concourent à le légitimer par avance.

En premier lieu , on observe très fréquemment, môme communément, lors des premiers temps de l’arrivée dans les pays chauds, une diminution de l’appétit concordant avec une sensation d’écœurement, d’affadissement, tout au moins à l’égard de la nourriture et en particulier à l’égard de celle — la viande — qui requiert le plus l’action du suc gastrique normal, c’està-dire, en fin de compte, de l’acide chlorhydrique. En second lieu, si, passant outre à ce défaut d’appétit, on se force à manger, il n’est pas rare de voir se produire en même temps que des pesanteurs d’estomac et du ballonnement de la région épigastrique, des éructations acides et compliquées du caractère nidoreux.

Dans ces conditions, aucun doute ne saurait subsister, on est en présence d’une dyspepsie par défaut d’acide chlorhydrique. Entre ce dernier état et la simple lourdeur d’estomac ressentie après les repas, il y a évidemment des degrés intermédiaires, et ce sont les plus nombreux ; mais tous se tiennent, ils sont la traduction de l’état de malaise gastrique, du défaut de digestion, et dépendent indubitablement de l’influence du climat. Or, il me paraît infiniment probable que ce sont les sueurs qui, par leur abondance, appauvrissent le sang en chlorure de sodium, lequel, à son tour n’est plus en état de fournir aux glandes gastriques le sel dont elles tirent normalement l’acide chlorhydrique libre.

En effet, « au point de vue de sa provenance réelle, HCl se forme certainement aux dépens des chlorures venus du sang, mais par un processus encore controversé dans lequel on a fait intervenir la force nerveuse, des actions électriques, l’acide lactique, l’oxygène, etc. S’il n’y a pas là une dissociation simple, effectuée par les cellules bordantes elles-mêmes (cellules d’Heidenhain des glandes à pepsine), il est possible que les chlo-

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rares soient décomposés par de l’acide lactique qui se formerait en premier lieu (Van den Velden, Maly). Les bases des chlorures dédoublés retournent dans Je sang dont elles renforcent l’alcalinité au point de rendre, pendant la digestion, les urines neutres ou alcalines.

« Voit a montré que si on supprime les chlorures dans les aliments, il ne se forme bientôt plus d’acide IIG1 dans le suc gastrique où l’acide lactique prend sa place. La formation d HCl cesse pendant le jeûne (i). » Au sui plus, un (ait est hors de conteste, c’est l’accroissement considérable de la sudation sous les tropiques, d’où départ d’une quantité double ou triple et peut-être quadruple du chlorure de sodium empruntée au sang’, d’où logiquement la diminution du chlorure dans toutes les séci étions internes, suc gastrique, suc pancréatique, suc intestinal, etc. (2).

Chez l’Européen même doué de la meilleure santé du monde, en supposant la parfaite intégrité de ses fonctions gastriques, 1 action prolongée du climat intertropical sur les fonctions de la peau entraîne ainsi fatalement un abaissement de la puissance digestive. De là, chez le plus grand nombre, l’anorexie du début, l'alanguissement de l’estomac signalés par tous les observateurs.

Ce n’est pas ici le lieu d’examiner à fond, au point de vue pathologique, ce que deviennent les fonctions digestives influencées dans ce sens par la chaleur tropicale et par le mécanisme de la sécrétion sudorale en excès.

Je dois toutefois indiquer que cet état gastrique, s’il n’y est pas remédié par le régime, peut aboutir à la gastrite muqueuse avec formation d’acides gras volatils aux dépens des albuminoïdes et corps gras et, par suite, soit à la dyspepsie chronique hyperacide par acides anormaux, soit à une irritation de l’intestin pré-

(1) F. Viault et F. Jolyet. Loc. cit., p. 161.

(2) MM. Bertrand et Fontan ont signalé la diminution rures dans les urines des diarrhéiques des pays chauds.

notable des chlo-

Hygiène coloniale.

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disposant à la diarrhée, à la dysenterie, à l’hépatite, et enfin aux intoxications intestinales.

Getle situation fait comprendre déjà combien l’abus du vin dans l’alimentation et de l’alcool dilué ou non entre les repas est susceptible d’ajouter aux troubles des fonctions gastriques. On sait, en effet, que le vin et la bière en excès paralysent la digestion, que l’alcool précipite la pepsine et que môme l’absorption d’un grand volume d eau est de nature à arrêter la chymification.

Ce sont là des actions dont le mode a été bien établi par la physiologie. On conçoit que dans les pays chauds où le chimisme stomacal est déjà troublé par l’influence climatique, elles soient de nature à en altérer encore davantage le caractère et le fonctionnement. Nous verrons plus loin quels moyens l’hygiène offre à l’Européen pour s’en défendre.

Sécrétions. — Fonctions de la peau, des reins, du foie. — Le cadre d’hygiène que comporte ce précis doit nécessairement m’éloigner des développements qui relèvent de la physiologie pure.

Je me bornerai donc, en me plaçant toutefois sur le terrain des notions consacrées par cette science, à étudier les modifications qu’entraîne l’influence climatique des régions intertropicales dans le fonctionnement des principaux appareils.

Nous savons que la peau est fortement surexcitée par la chaleur. Dans l’été de nos climats, les téguments se dilatent, le réseau capillaire se distend, les veines deviennent apparentes où elles ne l’étaient pas; la transpiration insensible, c’est-à-dire celle qui ne laisse aucune trace d’humidité sur le corps et, seulement, se traduit par la mollesse, par la souplesse des épidermes, cette transpiration devient manifeste. Vienne un temps orageux, humide avec une forte élévation de la température, et la sueur perle en gouttelettes en divers points de la surface cutanée.

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