CONSIDÉRATIONS SUR LE CLIMAT INTERTROPICAL
Il ne peut échapper à l’esprit de personne qu’aucune règle d’hygiène concernant l’Européen dans les pays chauds ne saurait être fondée sur d’autres principes que ceux qui découlent de la physiologie.
La notion positive de la réaction imprimée à l’organisme par le climat, telle est la base nécessaire de l’hygiène coloniale.
Dans l’état actuel des connaissances acquises à la physiologie normale de l’homme, il est possible d’étudier cette réaction d’assez près pour se faire une idée exacte des modifications fonctionnelles qu’elle entraîne.
S’il est vrai que dans nos climats l’influence de la météorologie détermine sur nos organes des impressions sensibles, jusqu’à un certain point perturbatrices, mais cependant encore compatibles avec le maintien de l’équilibre de la santé, il n’en va pas de même sous les tropiques où nous ressentons les effets d’une climatologie nouvelle et où, par cela même, nous nous trouvons placés dans des conditions dangereuses pour la conservation de nos forces.
Dans le premier cas, en effet, l’assuétude acquise
Hygiène coloniale.
a DU CLIMAT DES TROPIQUES EN GÉNÉRAL
par 1 acclimatement de la race profité à l’individu ; et les circonstances météorologiques qui peuvent, à un momentdonné, devenir nuisibles à l’Européen dansson pays d’origine — les mutations saisonnières par exemple et le refroidissement — ne jouent qu’un rôle secondaire occasionnel qui a besoin, pour se développer et agir, des fautes commises par l’individu contre l’hygiène.
Dans le second cas, au contraire, il n’y a pas d’acclimatement acquis; toutes les impressions sont neuves, et la résistance de l’organisme qui procède de l’hérédité et protège l'Européen contre les impressions de l’atmosphère du pays natal, si elle n’est pas vaincue de prime abord sous les tropiques, cesse évidemment d’offrir le degré de vigueur qui est le propre signe de l’adaptation héréditaire.
Et cependant, aux pays chauds comme dans la zone tempérée, c’est moins du côté des météores que du côté des défectuosités de l’hygiène individuelle et sociale, moins dans les troubles fonctionnels apportés par le climat à la physiologie de l’homme que dans les aberrations du régime de vie qu’il faut chercher les causes d’altération de la santé de l’Européen.
La pathologie générale des tropiques nous apprend en effet que les causes d’insalubrité de ces régions se répartissent en deux classes fondamentales : la première extrêmement réduite, et qui est peut-être appelée à disparaître, comprend les maladies supposées d’origine météorologique, le coup de chaleur, l’anémie tropicale, certaines dermatites, un groupe de fièvres éphémères sans caractère tranché et dont la provenance purement climatique a été d’ailleurs déniée par différents auteurs, notamment par Mahé (i), Kelsch et Kiener (2).
(1) Mahé. Programme de séméiologie et d’étiologie. Arch. demëd. navale , t. XXXI, 1879.
(2) Kelscii et Kieaer. Traité des maladies des pays chauds. Paris, 1889, p. 33p.
LE CLIMAT INTERTROPICAL
La seconde classe comprend toutes les maladies infectieuses, les hépatites, la dysenterie, le paludisme, le choléra, la fièvre jaune, les fièvres bilieuses, la fièvre typhoïde, toutes les pyrexies polymorphes des pays chauds qui se rapprochent de celle-ci, en dérivent peutêtre et se comportent en tous les cas comme des maladies de cause microbienne en donnant à la nosographie de la zone intertropicale un caractère absolument spécial (i).
Or ces maladies sont, avant tout, le lot de l’Européen. Certaines fièvres infectieuses comme le typhus amaril et les bilieuses typhoïdes ne s’étendent — exception faite du paludisme — aux races indigènes qu’après avoir constitué un premier foyer parmi les blancs immigrés et leurs métis. Elles ne sont donc pas dans l’air des pays tropicaux à l’état de germes spécifiques en activité continue, puisque le terrain de l’homme leur fait défaut en dehors de la présence de l’Européen. Leur éclosion, l’exaltation de leur virulence et leur propagation dépendent donc entièrement de l’organisme de ce dernier.
En d’autres termes, d’où que viennent les microbes, ultérieurement générateurs de la fièvre jaune, des fièvres bilieuses graves, des fièvres à forme typhique des pays intertropicaux, c’est l’Européen qui les cultive dans son organisme, leur donne une virulence spécifique et crée ainsi pomyson semblable un danger d’infection.
Sans aucun doute diverses circonstances, contemporaines les unes des autres, concourent à la première atteinte individuelle, et, par la suite, à la constitution ainsi qu’à l’expansion des foyers.
En ce qui concerne le milieu météorologique agissant comme cause de prédisposition aux atteintes infec-
(i) C’est la division que j’ai communiquée à la section de pathologie tropicale de la 63° section des médecins et naturalistes allemands, tenue à Heidelberg en 1889 et à laquelle j’avais été invité. (Tageblatt der 62° versammlung Deutscher nalurforscher und aertze in Heidelberg . Septembre 1889, p. 656).
DU CLIMAT DES TROPIQUES EN GÉNÉRAL
lieuses, il ne saurait subsister de doute à l’égard du rôle dévolu à la chaleur humide.
Ne jugeât-on ce point que parce que nous savons des épidémies de fièvre jaune importées en Europe (i), que toute hésitation devrait cesser. Il faut pour la genèse de la fièvre jaune l’influence de la saison chaude, et même, comme l’a fait remarquer Dutroulau, il faut en outre que cette influence se prolonge, car c’est presque toujours vers la fin de l’hivernage que l’on voit naître les épidémies. Alors seulement les impressions météorologiques, en accumulant leurs effets, semblent en état de jouer leur rôle.
Cependant il 11e faudrait pas conclure de ce fait qu’une épidémie ne soit pas susceptible de se déclarer en dehors de l’hivernage ; il suffît, en effet, qu’une fois constitué à l’état de virulence un germe soit apporté d’une région antérieurement atteinte dans une autre région, même pendant la saison sèche, pour voir se développer de nouveaux foyers.
Mais en matière de genèse initiale des épidémies, et en dehors de toute contamination secondaire par transport, la condition météorologique primordiale sous les tropiques, c’est la chaleur et l’humidité réuniés.
Outre qu’il est vraisemblable que l’action météorologique donne naissance à l’agent infectieux lui-même en lui communiquant ou lui permettant d’acquérir des qualités virulentes, c’est surtout par l’action d’ensemble qu’elle exerce sur l’organisme humain, pour le déprimer et l’affaiblir, qu’elle met cet agent microbien en état d’accroître et de manifester ses propriétés pathogéniques.
C’est ce qu’avait dit déjà Dutroulau : « Mais la météorologie ne borne pas son action à la production de l’infectieux épidémique, elle agit puissamment aussi et
(1) Epidémies de Barcelone, juillet 1821 ; de Gibraltar, août 1828; de Lisbonne, juillet-août 1807; de Saint-Nazaire, juillet 1SG1.