‹ Principes d'hygiène colonialeChapitre 65 sur 73 · CINQUIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME PARTIE

régime de vie

J’arrive à ce qui est presque la conclusion des principes généraux de l’alimentation de l’Européen sous les tropiques. Je dis presque, et c’est peut-être absolument qui conviendrait, tant je considère l’integrite des fonctions digestives comme la base véritable de la santé. L’expérience coloniale m’a donné en effet cette conviction, déjà exprimée ailleurs, que 1 Européen, par l’ignorance de ses vrais besoins, par l entrainement de ses préjugés et de ses habitudes, s il n est pas l’artisan entièrement responsable de ses maladies aux pays chauds en est certainement 1 auxiliaire. Prenons les maladies tropicales les plus répandues, les plus constantes, celles qui constituent en un mot les endémies fondamentales; nous voyons que ce sont principalement les affections du ventre : diarrhée, dysenterie, hépatite, avec tous les degrés quelles comportent. Maladies du ventre, donc maladies causées par la digestion, par conséquent liées intimement à une alimentation mal réglée.

Et je ne me lasserai pas de le dire : même les endémies d’origine tellurique, comme le paludisme, même les infections organiques émanant du sol ou des eaux, fièvre typhoïde, fièvres bilieuses, fièvre hémoglobinurique, qui ne reconnaissent certes pas pour cause déterminante un vice des fonctions digestives, empruntent cependant à. leurs troubles une force d’expansion, une modalité particulière qui aggrave singulièrement leur

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virulence et favorise leur attaque. Je n’en veux pour preuve (pie les signes cliniques, commémoratifs ou eonconcomi tants, et que les procédés suivis dès lors parla thérapeutique. On se trouve toujours, en effet, en présence de troubles gastriques et intestinaux, et ce sont les premiers en date, vomissements, constipation ou diarrhée, symptômes indéniables d’une infection pai* la voie gastrique. Or, bien que le problème à résoudre soit d’une extrême difficulté, de rechercher et d’établir dans tous les cas non seulement la nature propre et spécifique de l’agent pathologique, mais encore son mode d’évolution dans les voies digestives et de là sa propagation au milieu sanguin et à tout l’organisme, une chose pourtant éclate aux yeux par son évidence primaire, c’est qu’il faut, pour que cet agent évolue, un milieu favorable. Ce milieu, les voies digestives le réalisent dès qu’elles s’écartent d’un fonctionnement normal. Et c’est pourquoi, bien avant la maison et le vêtement, je place l’alimentation au premier rang des exigences hygiéniques. J’ai conscience d’ailleurs de ne rien innover sur ce point. Tous les hommes ayant quelque expérience des pays chauds savent que la santé de l’Européen dépend en premier lieu de son hygiène de table. C’est principalement pour sauver l'estomac, que, tous, nous proscrivons lalcool aux pays chauds; et c’est d’instinct que les plus ignorants en arrivent sinon à le supprimer radicalement, du moins à en diminuer notablement l’usage.

Encore un effort de réflexion, et ce ne sera pas seulement l’alcool, mais les écarts de régime, mais les excès de table qui seront évités. Sans doute il existe un certain nombre d’incroyants, et même, s'ils croient à l’hygiène, d’impuissants à se discipliner sous le rapport de la bouche. Je sais qu’il faut compter avec l’ardeur de certains tempéraments, comme avec le pesant despotisme des appétences. Re trancher le pâté de foie gras et le champagne à certaines natures, c'est bien sur le papier

ou dans une consultation \ niais, pratiquement, c est souvent une illusion. Je me rappelle avoir soigné un homme jeune et vigoureux, cpii aimait la bonne table et entendait aux pays chauds se traiter aussi libéralement qu en France. Toutes les fois qu’il prenait sa part d’un dîner d invitation ou cpi il recevait chez lui, il taisait honneiu à tous les services. Régulièrement le lendemain il était pris d’embarras gastrique avec fièvre et vomissements. Dans une colonie de la côte occidentale d’Afrique oii il se trouvait en résidence, il n était pas difficile de lui prédire une fièvre bilieuse, s'il ne changeait rien à son régime. Les avertissements tombèrent dans l’oreille d’un sourd. Il continua son genre de vie, et d accès de fièvres en embarras gastriques toujours motivés les uns et les autres, par des écarts de régime caractérisés, il en arriva à faire une fièvre bilieuse hématurique qui faillit l’emporter. Sa convalescence fut longue, pénible, et il rentra en France. Il est absolument convaincu aujourd’hui de 1 absolue nécessité d être sobre aux colonies.

Cet exemple est loin, extrêmement loin d’ètre isolé. Accès cholériformes en Indo-Chine, fièvres graves en Afrique, les cas de maladies engendrées par l’abus des alcools ou des aliments sont légion. Sans doute, je le répète, ces écarts de régime ne jouent qu’un rôle préparatoire et occasionnel. Mais n est-ce pas suffisant pour qu’on soit en garde à leur égard.’

Ainsi donc le régime alimentaire, fondement de 1 hygiène de l’individu sous les tropiques, doit être 1 objet d’une attention particulièrement soutenue. Je ne dis pas qu’une hygiène delà table, rationnelle et pratiquée avec courage, confère l’immunité absolue au regard de certaines maladies infectieuses ; ce serait tomber dans un système excessif, et ce n estpas ma pensée. Mais je suis convaincu qu’elle aide puissamment à cette immunité conservant à l’organisme ses qualités fondamentales de résistance.

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La distribution des repas dans la journée n’a peutêtre, après ces considérations, qu’une importance secondaire. L'avouerai-je d’ailleurs? le sujet manque de solidité. Faut-il manger plus le matin que le soir? IJ semble résulter de l’opinion générale des hygiénistes coloniaux que la question se résout par l’allirmative. Il est certain, et l’observation le montre, (|uc le repas du matin, — je parle du déjeuner principal, — est mieux toléré, à quantité égale d’aliments, que le repas du soir ou souper. Non seulement l’observation des faits, mais aussi le raisonnement physiologique induisent à penser qu’il faut manger plutôt légèrement le soir, et cela pour les motifs suivants.

Normalement, par l’effet de la station debout, de la marche, du travail, les viscères abdominaux tendent, au fur et à mesure que s’avance la journée, à s’affaisser vers le b as du ventre. Ce phénomène, faiblement accusé chez les jeunes gens, s’accentue et devient la règle chez les hommes d’un certain âge. Il est surtout très marqué chez les dyspeptiques, et, chose digne d’attention, très fréquent chez les Européens aux pays chauds. Là, sous l’influence directe du climat, de la sudation excessive, de la dépression du système nerveux, les moindres fatigues physiques déterminent presque fatalement un certain degré d’abaissement de la niasse intestinale. Ce mouvement de tassement entraîne l’estomac, et, pour peu que dans la journée on ait pris du liquide, la poche gastrique, dilatée, s’abaisse vers l’ombilic; de là cette sensation de fatigue, de ballonnement, de tension de l’abdomen que connaissent bien les coloniaux. Chose non moins intéressante, il arrive qu’à cette sensation se joint une sorte de besoin de manger, presque de l'appétit, quelquefois même un appétit véritable assez sensible pour tromper sur sa nature essentielle. C’est le plus souvent la sensation de fausse faim créée par la rupture d’équilibre qui s’est produite dans la position des viscères intra-abdominaux. La preuve on est que

bien souvent, au moment même où ce besoin de mangeuse manifeste, il se produit des renvois qui témoignent de l’existence d’un reste d’aliments dans 1 estomac.

Cette sensation révèle la latigue gastrique. Comme conséquence directe et en quelque sorte mécanique, l’innervation du grand sympathique est ti oubli e p«'i tiraillement qui pèse sur la masse gastro-intestinale. C’est une cause de tassement des matières et par suite de constipation; c’est une cause aussi de surmenage pour l’élément musculeux de l’estomac et de 1 intestin. Dès lors un repas copieux sera mal toléré. Il y aura du ballonnement de l’estomac, de l’arrêt dans les mouvements automatiques de l’organe, de la stagnation d aliments. Tous les troubles habituels de la dyspepsie apparaîtront.

Voilà l’ ensemble des signes bien connus des coloniaux qui ont subi, un certain temps déjà, 1 épreuve dépiimante du climat tropical. Incontestablement, poui < eux qui les ressentent, le remède c’est le dîner sommai î e . Il semble donc qu’il faille ériger en principe que de s deux repas principaux on doit attribuer la prépondéianc e à celui du matin. Mais il est bien ditlicile de trancliei aussi catégoriquement une question de ce genre.

Sans compter les jeunes gens pour qui c est grâce de jeunesse d’avoir bon appétit deux lois par jour, il faut tenir compte encore des dispositions individuelles. Nombre de personnes, en effet, ont plus d appétit le soir que le matin. Et, précisément ici, c est encore une conséquence de la fatigue du jour, du tassement des viscères abdominaux, mais contenue celte lois dans des limites raisonnables. Le vide déterminé dans 1 estomac par l’exercice physique et par la locomotion est normal et physiologique. Devra-t-on prescrire à ceux-ci le repas léger le soir? Évidemment non. Comme n a\ant le matin qu’un appétit faible, cette catégorie d individus serait réduite à la diète si on lui appliquait les principes rigoureux qui conviennent à d’autres.

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On voil donc qu’il est difficile de poser une règle inflexible. C’esl, au demeurant, une affaire d’appréciation personnelle, de tâtonnement. C’est question plutôt de personnes (pie de généralité. Et cependant, convaincu que le séjour prolongé aux colonies développe peu à peu l’état dont j'ai exposé plus haut les conditions quasi morbides, et certain (pie tôt ou tard, soit par l’effet de maladie survenue et de convalescence difficile, soit simplement par l’affaiblissement des rouages organiques, l’estomac arrivé à être fatigué le soir, je conseillerais d’entrer de bonne heure dans la voie des précautions. A ce point de vue, on peut s’entraîner progressivement à restreindre le souper, sauf à reporter sur le déjeuner la quotité d’aliments supprimée le matin.

Ces principes établis, il peut être indiqué à titre général et comme règlement usuel qu’il faut au moins faire trois repas par jour. Le Dr J. Navarre, entrant évidemment dans les vues qui précèdent, conseillerait volontiers de multiplier les prises d’aliment, sauf à les faire petites à chaque fois. Ce serait juste, si ce n'était la plupart du temps impraticable. Régime de convalescents, règle d’hôpital ou diète de malades, ce serait parfait. Mais dans la vie ordinaire de l’homme en santé je n’aperçois pas la possibilité de procéder de la sorte, encore que semblable habitude fût admirablement appropriée aux circonstances. Les occupations journalières, pour ainsi dire concentrées entre 7 heures et 10 heures du matin d’une part, 3 heures et 5 heures de l’autre, avec, entre ces deux périodes, près de quatre heures annulées par l’accablement de la chaleur, ne permettent pas de prendre plus de trois repas: un au lever, un entre 10 heures et demie et 1 1 heures et demie, un entre 6 et 7 heures. Une collation, placée vers 4 heures, coïnciderait avec le temps dévolu au travail ; placée vers 3 heures, elle se superposerait à la digestion du déjeuner, pas toujours achevée à ce moment, surtout sous les tropiques.

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