RÈGLES
détermine une poussée du sang de la périphérie vers les régions internes. Rien (pic ce mécanisme peut expliquer les congestions viscérales. Mais que, par surcroît, il s’agisse d’un organisme où existe déjà de la congestion hépatique ou splénique, fait si fréquent aux pays chauds, alors on comprend très bien cju’en pareil cas la congestion soit exaspérée et se réveille avec une intensité aiguë.
Le bain froid est donc une arme à deux tranchants. Et
pourtant je n’hésite pas un seul instant à conseiller de s’en servir, tant elle peu t être utile si elle est bien maniée. Pour cela, il n’y a qu’à considérer le bain comme un tub en grand. Il suffît de s’y plonger quelques instants, de subir l’impression vivifiante de la fraîcheur de l’eau, de se passer rapidement les mains sur le corps pour lotionner l’épiderme et le débarrasser des sédiments sudoraux. Ceci fait, c’est fini. Tout le bien que le bain peut donner à un Européen en santé aux colonies est obtenu.
Mais il s’en faut que toutes nos colonies soient pourvues des installations utiles. Il en est où le service d’eau est à l’état rudimentaire, consistant dans le puisage au fleuve ou àl’arroyau voisin, largement stercoralisés par les indigènes. Il eu est d’autres où la canalisation ne vient pas jusqu’aux maisons; d’autres encore où l’eau amenée de loin, s’est échauffée en route et ne présente plus les qualités requises pour la balnéation en pays tropical. D’une manière générale, sauf quelques exceptions peu nombreuses, et en dépit des réclamations des hygiénistes, les amenées* d’eau des colonies sont déplorablement entendues. Il en résulte que le bain frais et hygiénique à eau courante, dans la baignoire à domicile tel que celui dont l’amiral de Gueydon a doté la Martinique, est une rareté coloniale.
On a bien, dans les villes du littoral, les bains de mer, et dans les postes de l’intérieur, les bains de rivière. Mais le bain de mer, il faut aller le prendre, faire de la marche, se garer des requins, ce qui ne laisse pas d’être
REGIME DE VIE
•■il'»
préoccupation désagréable. Et puis, l’eau salée laisse la peau poisseuse, parce qu’elle ne dissout pas sulhsam-
inent bien les produits épidermiques. Il reste en outré e u
sel sur la peau, substance irritante aux pays chauds plus
qu’ailleurs. Quant aux bains de rivière, il faut des places privilégiées pour les prendre, une berge plate, une rive peu profonde, un faible courant, pas de vase, — et, en Afrique surtout, veiller aux crocodiles! Et puis encore il faut pouvoir aller se baigner à peu de distance ; di 1culté à ajouter à celle qui résulte de la nécessite eu
bain après la sieste. .
Aussi le tub ou la douche au seau renversé ont-ils
remplacé le bain dans un grand nombre de localités, tropicales. C’est d’ailleurs une bonne pratique, 1res recommandable à défaut d eau coulante.
Une autre pratique, qu’il est regrettable de ne pas voir plus répandue et qui, dans la vie journalière, devrait occuper sa place dans la matinée, au 1 éveil, en li e le 1®' c et le premier déjeuner, c’est le massage.
Les voyageurs qui vont aux Indes, les Européens qui aiment à pénétrer dans la vie familiale des Orientaux connaissent la coutume du massage. Ceux qui fiéquen tent les hammams algériens, ou égyptiens ou turcs, ainsi que les bains russes, savent que tout bain de vapeur est suivi généralement d’un massage de tout le corps. Ce qui est le complément du bain dans ces contrées est une pratique entièrement distincte et autonome dans toute l’extrême Asie. Là le massage est pratiqué pour luimême, comme une sorte de gymnastique passive, imposée par des mains extraordinairement expertes. Les Indiens, les Malais, les Annamites savent tous masser. Rapidement, mais avec une méthode remarquable, les muscles sont pétris, les articulations remuées, 1 abdomen pressé et doucement loulé en tous sens.
Sous l’influence de ces passes, la circulation du sangdans les capillaires périphériques s accélère; elle se dégage en même temps dans les masses profondes. Une
a46 REGLES D’HYGIÈNE PRIVÉE ET PUBLIQUE
activité nouvelle se manifeste dans tout l’organisme. Action bienfaisante entre toutes, le mouvement intestinal se ranime, amenant une circulation rapide des matières. Non seulement le foie et le système porte se dégorgent, mais toute la masse abdominale se désobstrue. 11 y aurait là, pour l’Européen aux pays chauds, dans toutes les colonies, une pratique éminemment hygiénique à adopter.
Précisément ce sont les fonctions digestives qui languissent sous les tropiques, causant divers troubles au premier rang desquels se place, par sa perception si aisée, la sensation de fatigue musculaire, de courbature des membres. Le massage délivre de ces incommodités. Et non seulement il dissipe l’énervement, la faiblesse, 1 abattement des forces, non seulement il donne du ton à toute l’économie, mais il donne par surcroît une nouvelle vigueur à la nutrition. J’estime donc que dans toutes les régions tropicales l’Européen devrait introduire le massage dans ses habitudes journalières, ou tout au moins devrait-il y recourir le plus fréquemment possible. Il n’est pas de race indigène où l'on ne puisse former de bons masseurs. Les nègres sont aussi faciles à dresser à ce métier que les Asiatiques.
Ainsi le bain, la sieste et le massage, constituent un ensemble de moyens d’hygiène privée inséparables d’une vie intelligemment comprise aux pays chauds. La marche aussi, mais mesurée, d’un pas tranquille, est indispensable au bon entretien de la machine humaine; J’en ai dit assez, précédemment, pour faire comprendre son rôle. Au rebours de l’objectif qu’on lui prête en Europe, où elle contribue à accélérer les combustions organiques et à faire de la chaleur, on ne doit lui demander que peu d’excitation physique. Aux pays tropicaux l’Européen aurait plutôt besoin de perdre du calorique que d’en produire; il en a toujours trop. C'est pour cette raison que le surmenage est si vite atteint, même dans des marches qui passeraient en Europe pour des
RÉGIME DE VIE
promenades. 8 à 10 kilomètres, e est (léja excessif surtout si on répète cet eflort fréquemment. Il u< .uil donc que marcher peu, faire 3 ou 4 kilomèti es, et c un< allure très modérée. Dans cette mesure la marche est utile, nécessaire ; elle aide à la circulation intestinale en provoquant un certain tassement de 1 abdomen, qui
résulte des oscillations du corps.
Inutile d’ajouter que loin d’être utile aux dyspeptiques, elle est pour eux, au contraire, surtout apres les repas, une cause d’aggravation de leur mal; car le tassement de l’ abdomen amène chez eux la descente de l’estomac; et sous l’influence delà pesanteur, les aliments qu’il contient dilatent l’organe, s’immobilisent, déterminent des tiraillements douloureux et du ballonnement, qui ne cessent que lorsqu’on s’assied ou qu’on s’allonge.
Règle d’ailleurs générale, ne jamais marcher, — j entends marcher quelque temps et d’une certaine vitesse, — en pleine digestion.
Au surplus, il est un mode d’qxercice qui peut remplacer avantageusement la marche, — au moins sous le rapport de la gestation en plein air. C’est la promenade en voiture. Dans les colonies prospères la voiture est à la portée de tout le monde. Aux Indes anglaises, comme dans l'Indo-Chine française, la voiture publique est une grande ressource, et il serait à souhaiter que 1 usage en fût possible partout. Il n’est guère utile d’insister sur les avantages confortables qu’on relire d une course en voiture aux pays chauds. Le grand air, et qui mieux est, l’air vif donné par la vitesse du véhi cule, les mouvements communiqués au corps, le rapide défilé des perspectives, la liberté de l’esprit qui résulte du repos physique, toutes ces considérations expliquent et justifient le bien-être qui résulte des promenades accomplies dans ces conditions.
Dans les colonies, les soirées sont longues, la nuit tombant de bonne heure. Il y a là des moments souvent difficiles à passer, surtout dans les postes perdus dans
■248 RÈGLES D’ U y Cl È NE V RIVÉE ET PUBLIQUE
la brousse de l’intérieur. Dans les villes un peu organisées, chacun prend ses habitudes, el, bonnes ou mauvaises, chacun peut les satisfaire. Il en est qui demeurent en famille, ou qui se réunissent à des amis poulies entretiens du soir, en plein air ou sous la vérandah. A la lueur des photophores, autour desquels voltigent les papillons et aussi, fâcheusement, les moustiques, on cause des nouvelles du jour, des télégrammes venus d’Europe, des menus laits de la vie locale. Les sages se retirent vers 9 heures, 10 heures au plus tard, et vont se coucher. Ceux qui ne le sont pas s’engagent dans d’interminables parties de poker ou de manille ou de chemin de fer, et souvent la danse des piastres se continue jusqu’au jour. C’est la sieste qui se chargera pour ceux-ci de réparer la brèche qu’ils ont faite au sommeil. Malheureusement elle ne répare pas toujours sufïisamment; et les nuits de cercle, dans certains petits locaux qui revêtent, à partir de 1 1 heures ou minuit, des apparences monégasques, ces nuits-là ont coûté la vie à bien des braves gens. On 11e passe pas impunément les nuits aux pays chauds à demeurer l’esprit tendu, le corps en éveil; car on pense bien que je n’envisage ici, comme médecin, que le fait de la veillée longue et énervante. Nombre de fièvres, de congestions du foie, de dyspepsies opiniâtres et quelquefois graves, prennent là, — non pas leur origine, certes, — mais leur aggravation.
Ce qu’il y a de mieux à faire, aux pays chauds, c'est de se coucher avant 10 heures. Jusque-là, il ne manque pas d’occupation, même de distractions pour tuer le temps. Dans les centres on a toujours la ressource du voisinage, sans compter les lieux de réunion, cercles, cafés, qui, naturellement, se trouvent dans les villes coloniales comme en Europe. Il est vrai que ces établissements entraînent à la consommation de rafraîchissements, et que ces derniers se concilient mal avec les exigences de l’hygiène. Mais l’hygiène n’a pas la prétention d’y faire le vide. C’est aux intéressés qui les
REGIME DE l ft.
fréquentent à n’user qu’avec modération des boissons alcooliques qu’on y débite. La nécessité de vivre n emporte pas forcément l’abandon de certains moyens qui peuvent y aider; et la sociabilité est évidemment un de
Quant a l’Européen isolé dans un poste de 1 mteriei , il lui faut une résolution virile. Plutôt que de coder a l’ennui de la solitude, mauvaise conseillère, plutôt que de tomber dans l’habitude pernicieuse des bocks de bière et des pipes, qu’il se couche bravement des 8 heures. 11 ne s'en lèvera que plus tôt, des 1 aube, et
conservera sa santé.
J’ai dit, à propos de l’habitation, que le lit colonial devait être de dimensions supérieures au modèle classique. Quant au couchage, c’est ici le lieu d’indiquer quelles conditions il doit remplir. En vérité elles sont bien simples, et se justifient d’elles-mèmes. La préoccupation fondamentale de l’Européen, et je dirai même de l’indigène, c’est de rechercher la fraîcheur durant la nuit, notamment par les temps lourds et orageux de l'hivernage. Je ne parlerai pas du lit de plume, car il faudrait supposer une aberration totale chez celui qui s’en servirait. Mais le matelas lui-même, le matelas de laine ou de laine et crin est une source de chaleur qu’il est bon d’éviter. Le matelas de crin pur, le matelas de coton des asiatiques extrêmement mince, sur un sommier à jour, toile métallique ou bande d’acier nickelé, voilà le type du couchage aux pays chauds. Combiné avec le lit large, on y dort sans éprouver de ces sueurs profuses qui sont une cause d insomnie, d’énervement, surtout pendant la saison des
pluies.
Au surplus chacun est juge de ses impressions; le principe étant posé, il est toujours possible de s aïranger pour éviter les inconvénients d un couchage trop chaud.
Il convient cependant de ne pas pousser les choses
trop loin. On no se rend généralement pas compte de la facilité avec laquelle on se refroidi L vers la lin de la nuit. En Europe ce phénomène de refroidissement matinal esl bien connu, cl l’on y remédie par l’adjonction de couvre-pieds ou de couvertures.
Il faut agir de môme aux colonies. Le refroidissement nocturne a été indiqué avec à-propos par tous les médecins de la marine comme jouant un rôle dans le développement des affections du ventre : diarrhée, dysenterie, hépatites. Il est d’autant plus facile de s'y exposer aux pays chauds que la chaleur a été accablante au moment de se coucher. Combien de coloniaux qui, pour lutter contre cette chaleur et pour s’endormir, se contentent de se mettre sur le lit, sans draps ni couvertures ! Dans ces conditions, il est vrai qu’on s’endort plus vite, plus aisément dans tous les cas. Mais une fois endormi, quand vient le matin, vers 3 ou 4 heures, quand le rayonnement terrestre est à son maximum amenant une baisse notable du thermomètre, alors le corps de l’homme endormi participe à l’abaissement général de la température, sa sueur s’évapore en plus grande quantité ; d’autre part, il rayonne plus facilement son calorique, et dès lors il se refroidit. Car tout est relatif. Aux pays chauds, même avec 18 ou 20° centigrades autour de soi, on esl exposé à un refroidissement, pour peu qu’on sorte d’une température ambiante de 28 à 35°.
Et c’est lé cas des tropiques. On fera donc prudemment de se mettre au moins sous les draps jusqu’au buste, et de tenir sur les pieds, prêtes à être développées à la première impression de fraîcheur, une ou deux couvertures de coton.
Car le coton est le tissu colonial par excellence. Pas de laine, si ce n’est pour le vêtement. Mais s’agissant de lit, rien que des draps de coton, rien que des couvertures de coton. La toile est trop rude, même la plus fine ; d’ailleurs elle est infiniment plus chère que le coton, et, avec les manipulations des blanchisseurs